Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Les féministes catholiques et le sacerdoce (France, XXe) (2ème partie)

 

♣ Pour poursuivre la réflexion. Jeu et rejeu de la question du sacerdoce féminin à la fin du XXe et début du XXIe siècle

 


 Le durcissment de la discipline romaine

 

En 1992, le Synode de l’Eglise d’Angleterre (Eglise anglicane) autorise l’ordination des femmes. Les premières cérémonies ont lieu en 1994. Dès 1992, l’Eglise épiscopalienne (rameau américain de la communion anglicane) ordonne des femmes. Craignant de voir ressurgir un débat au sein de l’Eglise catholique, Rome réagit fermement. En mai 1994, Jean-Paul II publie une lettre aux évêques dans laquelle il rappelle les arguments théologiques excluant les femmes de l’ordination et confirme que cela fait partie du dépôt de la foi transmis par les apôtres que l'Eglise ne peut toucher : Ordinatio sacerdotalis (). Un note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi signée du cardinal Ratzinger spécifie que désormais le débat théologique est clos et que tout fidèle catholique ne saurait raisonnablement se questionner à ce propos. C’est que derrière la question du sacerdoce féminin, il s'agit de toute l’économie socio-sexuée qu’a théorisée Jean-Paul II (notamment dans ses catéchismes, sa lettre Mulieris dignitatem de 1988 ou sa lettre aux femmes de 1995) qui est remise en cause. Dans une Eglise qu’il souhaite mettre en ordre de marche pour la préparation du Jubilé de l’an 2000, Jean-Paul II fait de la non-ordination des femmes un des éléments clés de la révélation catholique. 

 


◊ Regain d’intérêt et questionnement militant

 

Cette emphase législative et canonique (16) entraîne une retour sur le devant de la scène de la question des femmes prêtres.Certains théologiens critiquent la volonté romaine de réduire la liberté académique. Le jésuite Joseph Moingt s’étonne de la volonté de vouloir clore si rapidement le débat (17). Jean Rigal signe dans la Croix un article critiquant à demi-mot la «dramatisation» que prend l’affaire à Rome (18). La revue théologique des dominicains Lumières et vie signe en 1995 un numéro spécial sur la non-ordination des femmes (n°224, 1995). De manière générale, toute l’édition spécialisée connaît alors une série de publications autour de cette question... Ces théologiens ne prennent pas forcément et ouvertement partie «pour» l’ordination des femmes mais ils refusent d’ériger la non-ordination comme une vérité dogmatique face à la faiblesse théologique des arguments avancés. Ils préfèreraient voir le débat se poursuivre sereinement et se ménager un espace d’évolution. 

 

Du côté du mouvement féministe catholique étranger, la question de l’ordination clandestine des femmes apparaît comme une réponse envisageable si ce n’est nécessaire. Les textes romains sont analysés dans des termes très durs, ils deviennent le symbole du mutisme d’une Eglise romaine bloquée dans un machisme structurel. A l’orée des années 2000, on voit donc une floraison d’initiatives dans différents pays d’Europe ainsi qu’en Amérique du Nord pour organiser des ordinations féminines. En 2001 se réunit à Dublin la «Première Conférence Internationale sur l’ordination des femmes» qui remet sur le devant de la scène la question de l’ordination (19). Aux Etats-Unis, la Women Ordination Conference, principal mouvement féministe catholique défendant les ministères féminins, apporte son soutien à l’ordination de Mary Ramerman par un évêque dissident et un clergé interconfessionnel. En Europe, les premières ordinations catholiques illégales ont lieu sur le Danube le 29 juin 2002. Sept femmes autrichiennes et allemandes sont ordonnées par un évêque argentin (Romulo A. Braschi) issu du mouvement de la théologie de la libération (20). En 2003, deux précédentes ordonnées sont promues à la dignité d’évêque pour péreniser le mouvement. Jusqu’à nos jours, ce rameau dissident (ayant techniquement fait le choix du schisme) se prolonge. Il organise son clergé, propose des éléments de formation aux femmes catholiques intéressées par l’ordination et apporte un réseau matériel et humain de soutien aux femmes prêtes de passer à l’acte. En France, la première ordination a lieu en 2004. Geneviève Beney est ordonnée prêtre à Lyon sur une péniche entre Rhône et Saône (21).

 

Ce mouvement interroge Femmes et Hommes en Eglise qui se voit pressé de prendre position. L’association qui a toujours défendu le sacerdoce féminin s’était toutefois toujours abstenu de rentrer dans une dissidence ouverte de ce type. En 2005, l’association organise un colloque sur le thème «Femmes prêtres. Enjeux pour la société et les Eglises». Le co-président Claude Bernard précise alors la position de l’association : "Depuis ses débuts, l'Association FHE milite en faveur de l'ordination des femmes, et elle fait largement écho à la parole et aux écrits de celles et ceux qui se battent pour cette évolution depuis quarante ans et plus ". Il reconnaît que devant la surdité et la pesanteur romaines, il est bon de se mettre dans une dissidence pacifiste, s’inspirant de l’action non violente de Luther King,etc. Mais il pointe aussi les «contradictions» de cette action militante :


 • son aspect anti démocratique sans dialogue ni discernement communautaire :  " Un groupe de femmes, organisé à l'échelon européen, qui intervient dans tel ou tel pays, un peu à la manière d'un commando, sans dialogue avec les communautés locales ou les groupes de réflexion susceptibles de comprendre et d'accueillir les femmes ordonnées"

 • son décalage avec les contextes socio-culturels locaux : "Les attentes de quelques un/es, même très fortes et très douloureuses, doivent-elles provoquer des démarches en trop grand décalage par rapport à la population où elles se déroulent ; trop de distance ne va-t-il pas tuer le signe, dans un pays comme la France -très différent de l'Allemagne ou de l'Autriche sur cette question ?"

 • le déplacement sans résolution d'un problème : la sacralisation d'un pouvoir. Le féminin sacralisé deviendrait le double inversé du masculin sacralisé avec les mêmes volontés de puissance : "Le fait que soit utilisé pour l'ordination de ces femmes le même rituel que pour les hommes va-t-il manifester d'abord l'égalité des droits pour les unes et les autres, le même degré de validité, ou bien ne va-t-on pas y voir surtout la même sacralisation des personnes ? (...) les femmes ne veulent pas entrer dans le jeu des appellations pontifiantes et du décorum suranné. Elles ne veulent pas non plus d'un statut à part, ni de l'exigence d'un état de vie comme le célibat."  

 

Claude Bernard conclue sur la nécessaire transformation progressive et graduelle de l’Eglise catholique qui verrait, avant l’ordination des femmes, se mettre en place une réelle collégialité épiscopale et une décentralisation(22). Cette position ne reflète pas unanimement les positions du mouvement. Le colloque de Femmes et Hommes en Eglise de 2006 révèle davantage que le conflit pro et anti ordination sauvage est important. Comme le relève Sabine Rousseau, le mouvement ne semble pas sortir de cette contradiction structurante être d’Eglise/être critique de l’Eglise. Ce dilemne profond explique les difficultés à donner une forme à une action même s’il faut constater que depuis 40 que l’association creuse un sillon progressite original dans le paysage social catholique (23).

 


◊ L'ordination des femmes, un point de convergence ou de divergence des Eglises chrétiennes?

 

La question pourrait paraître secondaire si elle n’avait pas de forte incidence sur les relations oecuméniques (entre les confessions chrétiennes) de manière générale. Suite aux ordinations anglicanes et épiscopaliennes, Rome s’est toujours montré favorable à la réintégration dans ses rangs des prêtres et fidèles anglicans et épiscopaliens qui refusaient l’évolution. Jean-Paul II avait accordé les premiers statuts dérogatifs aux prêtres anglicans (mariés) pour les réintégrer au clergé catholique. Benoît XVI a confirmé ce mouvement en organisant par la constitution apostolique Anglicanorum coetibus ()un ordinariat autonome sous la direction de Rome (qui sera principalement organisé semble-t-il autour du groupe "Traditional Anglican Communion" qui avait pris ses distances suite aux premières ordinations de femmes). Cette mesure a été diversement saluée dans la mesure où elle a été lue comme un retour vers la perspective unioniste qui précédé le Concile (davantage que le dialogue et la recherche du rassemblement, c’est la conversion qui doit régir les rapports avec les autres Eglises chrétiennes). Autre paradoxe pointé par de nombreux observateurs : la réintégration des frères séparés anglicans s’est faite au prix d’une concession assez lourde pour Rome : le mariage des prêtres. Les nouveaux prêtres catholiques «de rite anglican» (comme les orientaux de rite orthodoxe) seront autorisés à se marier. Cet épisode a pu révéler combien aux yeux de Rome le sacerdoce masculin a plus de valeur et d’importance que la discipline du célibat, et, par négatif, combien le sacerdoce féminin peut apparaître comme menaçant (24).

 

Dans l’histoire de l’oecuménisme, le sacerdoce féminin devient même la pierre d’achoppement des relations entre Eglises chrétiennes. On peut le lire désormais comme un élément qui témoigne du basculement d’un oecuménisme fondée, dans la sensibilité libérale, par l’alliance catholicisme/protestantisme vers une oecuménisme fondé, dans le sentiment anti-moderne, par l’alliance catholicisme/orthodoxie. Au Conseil Oecuménique des Eglises on voit assez nettement poindre une critique à l’égard des franges libérales accusées de se diriger vers un «post-christianisme» ouvert à la modernité sexualité et sociale et de se détacher du plein et entier héritage chrétien. Commentant, la décision de l’Eglise anglicane d’entamer un processus de nomination de femmes-évêques, le blogeur catholique Patrice de Plunkett ironise : 

 

"Ainsi s'est creusé un abîme entre l'anglicanisme et les Eglises catholique et orthodoxes : celles-ci voient la prêtrise, non comme une fonction sociale, mais comme un sacrement qui n'est pas à la disposition de nos caprices. Elles soulignent que la masculinité du sacerdoce vient des temps apostoliques et de l'eucharistie telle que le Christ l'a instituée" (25)

 

 

 

♣ En guise de conclusion : la peur des femmes-prêtres devient-elle un phénomène identitaire catholique ? 

 

 

Le sacerdoce féminin acquiert de plus en plus une fonction mobilisatrice et idéologique. IL devient le symbole d’un problème vaste, celui d’une dilution de l’héritage chrétien dans une modernité dangereuse et menaçante. Un nombre grandissant de catholiques semblent faire du sacerdoce féminin un point discriminant de leur identité. La limite absolue de l’acceptable, de l’orthodoxie et de la raison théologique. Il devient l’élément, parmi d'autres, d’une exaltation rhétorique permettant d’opposer de manière rapide bons et mauvais chrétiens. Les catholiques identitaires peuvent se focaliser sur la question des femmes-prêtres afin de caricaturer les impasses de la pensée moderniste. Dans la suite des travaux de Jean-Marie Aubert, on peut écrire qu’il s’agit d’un élément majeur de l’anti-féminisme chrétien (26). Les femmes-prêtres deviennent un support comique comme le féminisme à de nombreuses époques. Le débat rationnel et régulier est écartée par l’idée qu’il s’agit d’une demande extravagante, ridicule et risible en soi avant même tout examen critique. 

 

Un autre blogueur catholique, plutôt conservateur, mais jouant peu de l’humour habituellement, nous en offre un bel exemple dans son billet intitulé "Les clowneries du dimanche. Mais est-ce si risible?" (). Dans ce texte, il relate la visite de Katherine Jefferts Schori, nouvelle présidente de la conférence (épiscopalienne) des évêques américains (évêque elle-même), en Angleterre. Le blogon très ironique s’en prend ad hominen à Katharine Jeffert. Crûment l’auteur n’hésite pas à railler des points de son physique et de son costume en présentant quelques photos et concluant «désolé de vous gâcher le déjeuner dominical». La visite, de façon plus générale, devient une sorte de condensé d’anti-anglicanisme primaire l’archevêque de Canterbury étant qualifié d’ "archi-druide" et d’ "usurpateur". De façon générale, la question des femmes-prêtres permet de relayer sur la blogosphère catholique tout un certain nombre de thématiques très violentes comme le retour du néo-paganisme voire des préjugés clairement sexistes. L’évêque-primat de l’Eglise épiscopalienne d’Haïti peut être présentée comme «la primate» et les femmes-prêtres, par un jeu de lexique très habile, comme des «prêtresses» connotant avec les cultes antiques. A certains égards, on n’est pas très loin des pires images sexistes de la femme associée au débordement sexuel, à la volonté de pouvoir et, de façon général, au travestissement diabolique des codes sociaux.

 

Ce phénomène se retrouve peut-être de manière atténuée mais réelle au plus haut niveau hiérarchique. Le 15 juillet dernier, le Saint-Siège publie des nouvelles normes sur les délits sexuels dans l’Eglise. Renforçant les dispositifs canoniques pour combattre la pédophilie des clercs catholiques, le texte rappelle également les sanctions canoniques contre les prêtres qui participeraient à des ordinations féminines. De nombreux observateurs ont relevé la confusion et la malaise surgissant du rapprochement entre le crime de pédophilie et l’ordination des femmes... Entre maladresse et geste plus ou moins conscient, on peut se demander s’il ne s’agit pas plus simplement du reflet d’une structure sociale qui se met en place de manière ferme au sein d’un certain catholicisme. Le rapport de genre (homme-prêtre-Christ vs. femme-mère-Marie) devient le critère discriminant ultime et absolu, la «valeur de combat», pouvant être instrumentalisée à bon compte, au risque du populisme, qui fonderait une institution perdant de plus en plus son influence sociale et démographique.

 

 


(16) Le motu proprio Ad Tuendam fidem (1998) () durcit encore plus le ton en rangeant l’ordination sacerdotale des femmes parmi les vérités en lien logique avec la Révélation. Ne plus y croire c'est se mettre sous peine de ne plus être en pleine communion avec l’Eglise catholique. En 2007, un décret romain, confirmé en 2010, renforce le dispositif : tout prêtre participant à une ordination de femmes et toute femme s’y prêtant sont excommuniés "latae sentientae" (immédiatement et sans jugement préalable).

 (17) Moingt, Joseph (1994), 'Sur un débat clos', Recherches de Sciences Religieuses, 82 (3), 321-333.

 (18) Rigal, Jean (22 novembre 1995), "Le recours à l’infaillibilité : une dramatisation étonnante", la Croix.

(19) L’appel final est consultable sur Internet : 

 (20) Sur ces questions, les sources sont presque exclusivement militantes, c’est pour ça que nous bornons aux indications les plus factuelles possibles. Nous avons principalement utilisé comme source ici, la page histoire du site Women Ordination Conference () qui semble avoir inspiré l’article wikipédia sur l’ordination des femmes dans l’Eglise catholique ()
 

(21) Sur cette ordination un article de l’humanité.fr : 

(22) L’ensemble de l’intervention intitulé « Au milieu du gué » est consultable sur Internet ()

(23) Rousseau, Sabine (20 juin 2008),"Femmes-prêtres : exigence, revendication, contestation" (communication), Centre d’Études Interdisciplinaires des Faits Religieux, CEIFR-EHESS,Catholicisme - Colloque international de Paris, Jeudi 19 et vendredi 20 juin 2008, à l’EHESS. 

(24) Küng, Hans (17 avril 2010), «Cinq années pour Benoît XVI, une crise de confiance historique - lettre ouverte aux catholiques du monde, Le Monde.

(25) Plunkett, Patrice (15 Juillet 2010), "Anglicans, bientôt des évêchesses" : 

(26) Aubert, Jean-Marie (1988), L'Exil féminin. Anti-féminisme et christianisme (Paris: Cerf).

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article