Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Penser le genre catholique ailleurs et autrement

C'est en 2010 alors que j'étais en volontariat à Jérusalem que j'ai ouvert ce blog. J'avais alors l'intuition que la réception catholique des études de genre serait problématique. Les religieux et les membres du clergé avec lesquels j'echangeais me semblaient particulièrement ignorer ce qui constituait un champ dynamique de recherche. Étudiants à l'ENS nous accueillions avec joie nos séminaires sur le genre. Je devais reconnaître, avec déconvenue, que dans d'autres cercles, et particulièrement confessionnels, il en était tout autre.

Une bibliographie en langue anglaise témoignait d'une convergence possible entre les études de genre et le patrimoine intellectuel chrétien. Mais elle était le fruit des départements d'études religieuses des universités anglo-saxonnes. À leur origine on trouvait des traditions intellectuelles anglicane, épiscopalienne ou protestante libérale. La sphère latine et romaine du christianisme semblait être sur une forme de défensive, reflet de son malaise en matière de féminisme et d'émancipation des minorités sexuelle. Le moment était même Outre Manche et Outre Atlantique à la réflexion en termes "queer" de la tradition chrétienne, alors que, ici, il s'agit toujours d'un repoussoir et une limite qu'on assure ne pas vouloir franchir. Comme si cette concession ("je ne suis pas du tout pour la queer theory") apportait une respectabilité rassurante. Moi, je trouvais déjà à l'époque réjouissant intellectuellement les actes de Queer theology qu'avait réuni un professeur de théologie de Newcastle : Gerard Loughin. Bref, on partait de loin.

Rétrospectivement, je dois reconnaître que j'avais sous évalué la réaction catholique. Ce que je prenais pour de l'indifférence liée à de l'ignorance s'est en réalité manifestée, avec force, comme une profonde opposition. Cela a commencé avec le nouveau programme de SVT en octobre 2010. Ouvert à la dimension sociale de la sexualité humaine et liant le choix du partenaire à la liberté individuelle, il a été accusé d'être gangréné par la "théorie du genre". Qu'on n'énonce plus doctement aux enfant que l'anatomie portait un projet social semblait pour certains de nos concitoyens aller contre, non seulement l'évidence commune, mais également contre la Science. La polémique a pris une ampleur encore plus large au moment du mariage pour tous en 2012-2013. Le genre en théorie a été accusé d'être un projet idéologique cohérent et structuré cherchant à imposer son agenda contre la volonté de la population. Des pancartes "On veut du sexe, pas du genre !" ont été brandies par des manifestants de la Manif pour tous. Ce thème de mobilisation prenait d'autant plus facilement chez certains catholiques que Benoit XVI dans plusieurs discours, des organismes pontificaux comme le Conseil de la Famille, que diverses conférences épiscopales, avaient sonné la charge contre le nouveau modernisme, celui des corps et des sexualités. La "querelle des manuels scolaires" et la "Manif pour tous" restent encore aujourd'hui les sections les plus consultées du blog.

Une pancarte de la manifestation du 13 janvier 2013.

Une pancarte de la manifestation du 13 janvier 2013.

Ce moment de flou parce qu'il y avait beaucoup d'informations qui circulaient alors et de diverse qualité a été également et paradoxalement un temps salutaire. Une curiosité catholique sur les études de genre a pu naître : des points polémiques ont pu être éclaircis. Avec des collègues universitaires on pouvait être invités à parler dans des instituts catholiques ou dans des paroisses et mouvements. Le mariage gay, la bioéthique de la parentalité, les inégalités entre hommes et femmes devenaient des sujets de conversation possibles et pas que des sources d'effroi sur la ruine de la civilisation. Je garde un agréable souvenir des deux journées organisées aux instituts catholiques de Lyon et Lille par l'association d'intellectuels chrétiens Confrontations. L'après midi organisée par la CCBF de Nantes avec un professeur de biologie, un théologien, une formatrice à l'égalité de professeurs et moi-même comme historien avait été un beau de médiation culturelle et scientifique. Bien des éléments de la polémique sur les manuels de biologie avaient pu être apurés. Dans ce genre de moment, j'ai eu le sentiment qu'on sortait par le haut d'une situation de défiance généralisée. Grâce à un effort collectif, dont ce blog n'est qu'un tout petit maillon, nous sommes parvenus à remettre un peu de calme et d'intelligence dans ce qui était une polémique souvent oiseuse et sterile. L'épiscopat et même un mouvement comme la Manif pour tous ont fini par abandonner le syntagme "théorie du genre" et opter pour le plus franc du collier (même si c'est parfois tout autant contestable) "idéologie du genre". Rassurant sûrement de penser que l'idéologie c'est celui avec qui on n'est pas d'accord et que l'on est soi même dans une vérité consensuelle, neutre et objective.

Une des captations audio du colloque sur le genre organisé par la CCBF 44

Le caractère inédit de ce blog est désormais largement dépassé. Du côté des universitaires, l'étude du discours antigenre s'est bien développée. Grâce soit rendue à nos collègues belges de l'Université libre de Bruxelles pour le colloque "Habemus gender" qui a donné sa légitimité à un objet d'étude que les universitaires français timorés ne voulaient pas aborder. Désormais des doctorants de divers bords ont fait avancer la compréhension du discours antigenre à partir de différents points de vue disciplinaires (linguistique, sciences politiques, sociologie, épistémologie...) : comment ne pas penser à Romain Carnac, Anne-Charlotte Husson, Odile Fillod et bien d'autres encore ? Le travail de médiation scientifique a de surcroît une limite patente. Une droite nationaliste très véhémente continue d'employer l'expression de "théorie du genre" dans l'acception qu'ont développée Peeter Schoyans ou Tony Anatrella dans les années 1990 sans mise à jour du logiciel ni volonté de dialogue. Que peut on faire sauf être le témoin silencieux d'une pulsion de panique morale qui a hélas, depuis longtemps, quitté les rivages de la raison et de la volonté d'apaisement ?

Le contexte a également changé. Je n'ai plus le sentiment de vivre sous le pontificat crépusculaire de Benoît XVI. Depuis 2005, il faisait, dans ses interventions publiques les plus solennelles, de la défense d'une morale et d'une raison naturelle la priorité du catholicisme missionnaire d'aujourd'hui (pensons aux discours au Reichstag, au Parlement à Westminster, aux Bernardins). L'élément nouveau est assurément le pontificat du pape François. Ses différents discours, son intervention récente à l'ONU, son encyclique Laudato si semblent dessiner une nouvelle priorité : celle d'une Église "hôpital de campagne" qui ne mette pas forcément au coeur de sa relation au monde les questions de morale sexuelle. Il semble dire aux catholiques : soyez avant tout avec ceux qui souffrent et lutter contre ce qui les fait souffrir. Ce ne sera pas la peine de me rappeler les interventions où François parle du genre et les mentions négatives qu'il a faites du concept. Je ne les ignore pas. J'ai simplement bon espoir que la réactivation d'un catholicisme social et écologique absorbe les énergies que les identitaires mettent actuellement sur le terrain de l'intime et de la morale naturelle. J'espère, comme beaucoup, que les questions litigieuses de la pastorale familiale trouvent une chambre d'écho au Synode romain et amorcent les aménagements dont l'institution a déjà fait la preuve par le passé et qu'elle est capable de faire aujourd'hui. Si je me trompe sur cette direction, je souhaite, quoi qu'il en soit, finir l'aventure intellectuelle et éditoriale qu'a été ce blog avec ce billet. En décembre, je rendrai ma thèse et une première formalisation de mes réflexions et questions sur le genre. Ce blog m'a accompagné durant ces cinq dernières années et a, assurément, nourri ma réflexion. Aujourd'hui j'aimerais passer à autre chose avec une focale plus large peut-être que celle du genre.

Je continuerai a bloguer, assurément, et je ne souhaite pas abandonner l'usage des réseaux sociaux. Mais je n'aspire plus à m'exprimer travers cet outil qui a été le blog "penser le genre catholique". Je cherche encore le meilleur moyen pour continuer de le faire mais j'ai le sentiment, du moins depuis l'épisode du mariage pour tous, que les forces d'ouverture du catholicisme se connaissent mieux et sont mieux organisées dans la blogosphère. Parviendrons nous à nous fédérer à l'instar des Cahiers libres ? En tout cas, merci à tous mes lecteurs et contradicteurs (H/F) ! Le blog reste accessible même s'il ne sera plus mis à jour. Que ces textes poursuivent leur route à travers ce grand fracas perpétuel de mots et d'idées qui essaient de s'approcher, malgré tout, d'une forme de vérité !

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

John Steed 25/10/2015 00:18

Bonjour, je ne suis pas sûr si vous et vos amis soient prêt à entendre une contradiction sur le thème du genre. C'est assez dommage pour le débat actuel.

Vous analysez le discours critique de vos adversaires à charge alors qu'un scientifique chercherait à soupeser les arguments de ces adversaires quand ils évoquent la "théorie du genre".

Le concept de genre n'étant pas neutre , ayant été théorisé par des minorités actives (entrepreneurs morales)
sur les campus américain, il est normal qu'il soit questionné et problématisé par des opposants qui pensent que ce concept poursuit plus un Télos éthique ( contraire à leur principes) qu'un univers de description des identités sexuées et leur expression dans les relations sociales.

Les sciences sociales ne sont pas identiques aux sciences de la nature. La qualification des choses me semble encore plus primordiale au vu des sous-entendus éthiques/morales auquel elle procède. On ne peut par exemple que sourire quand certains évoquent la sociologie de la domination et y attribuent un caractère scientifique au vu que de ce que domination sous-entend dans le discours et sur les conclusions normatives qui en découlent.

Je pense ainsi dire comme vous que "la théorie du genre n'existe pas" , le gimmick des ingénieurs sociaux me parait un peu déloyal. Il prive vos adversaires du moyen d'exprimer leur point de vue sur ce sujet.

Enfin ,j'ai cru mal interprété un de vos articles dans la vie où vous souhaiter à demi mot que l'humanité dépasse la différence sexuée ( métaphore marxiste? ) , ai-je mal compris ou c'est votre souhait profond. A titre personnel je pense que la différence sexuée fait partie d'une des richesse de notre humanité.

Cordialement. John