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  • Je m'attache sur ce blog à partager par le biais d'articles ou d'analyses en lien avec l'actualité éditoriale ou associative des réflexions tournant autour des questions du genre en contexte chrétien et plus spécifiquement catholique.

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  • : Penser le genre catholique
  • : Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire le christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.
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Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 11:11

♣ Nous avons reçu...


◊ DJ Actu, janvier 2012, n°133.

 
Dans le dernier numéro du magazine de l'association David et Jonathan, on trouvera un dossier sur "Homosexualité et protestantisme" avec, entre autre, un très bon article de Marina Zucco sur "l'homosexualité source de réflexion et de division". Contrairement au catholicisme français, le protestantime réformé ou luthérien a ouvert publiquement le débat sur les questions de l'accueil des homosexuels et la possibilité de bénédiction des couples LGBT. En 2004, le Conseil Pastoral luthéro-réformé a publié un texte favorable à l'accueil des personnes homosexuelles et à leur participation à la vie sacrementelle, néanmoins il n'est pas recommandé de procédé à des bénédictions. S'il y a des évolutions, cela ne se fait pas sans créer des probléments et des tensions. La Fédération Protestante de France (FPF) doit faire face aujourd'hui à un "concurrent" : le Conseil National des Evangéliques de France (CNEF) regroupant 75% des évangéliques et qui sont beaucoup moins ouverts à cette thématique. En 2010, le président de la FPF a refusé de signer un texte favorable à la dépénalisation universelle de l'homosexualité dans le monde... Qui a dit que tout était plus simple du côté protestant ?

 
Toujours dans le dernier DJ Actu, un article sur une expérience menée dans le diocèse de Lille "Accueil des jeunes gays : le diocèse joue le jeu" : "au hasard des rencontres entre les déjistes de LIlle et des reposnables diocésains de la pastoral des jeunes de Cambrai, une demande a émergé : les animateurs sont parfois désarmés face au questionnement personnel des jeunes sur leur orientation affective et sexuelle". Le groupe lillois de David et Jonathan a donc commencé une série de rencontres avec des responsables de la Pastorale de la Famille, des membres du CLER ainsi que différents responsables de l'enseignement privé catholique ! La série de rencontres s'est terminée par une soirée "jeunes et homosexualité" suivie de 150 personnes où témoignèrent des parents, des membres de Devenir un en Christ et la théologienne Véronique Margron a fait une conférence. Des pistes pour poursuivre ? "en faisant le bilan avec l'équipe diocésaine, nous avons proposé de continuer à cheminer ensemble, pourquoi pas sur le thème du genre, si sensible en ce moment dans l'Eglise catholique romaine... Affaire à suivre".  Nous n'y manquerons pas. 


◊ Biblia Magazine, novembre-décembre 2011, "Le cas Marie Madeleine" (8 euros)


9782204095266FS
Un très bon numéro de ce guide d'exégèse et de théologie pour tou.te.s dirigée par Anne Soupa, édité au Cerf. On y trouve une synthèse claire et intéressante sur Marie-Madeleine. Marie Madeleine ou plutôt la figure de Marie Madeleine dont les évangiles disent finalement peu de choses mais qui pourtant a acquis une postérité culturelle et esthétique exceptionnelle dans le christianisme occidental. Vézelay ou la Sainte Baume sont deux sanctuaires français qui révèlent bien cette fasciniation du catholicisme latin pour la femme pécheresse. On connaît l'émoi de Claudel devant les progrès de l'exégèse dans l'entre-deux-guerres qui avait démontré que celle qu'on appelait Marie-Madeleine était un assemblage de textes et de légendes se référant à différentes personnes et qui s'était écrié "on a découpé Marie Madeleine!" ...Hé oui, car "Marie Madeleine n'a jamais existé. Celle dont on nous parlent les Evangiles est cette Marie, originaire de Magdala, qui suivit Jésus et fut témoin de la Résurrection. Pourtant le  peuple de Dieu a célébré pendant plus d'un millénaire, et avec enthousiamse, une femme nommée Marie Madeleine qui a illustré pour lui le pardon divin. Invention des clercs pour rendre sensibles les messages de l'Eglise d'Occident..."  (Anne Soupa). Marie-Madeleine est un thème culturel, esthétique, théologique, polémique parfois, féministe si on veut... Mireille Vincent-Cassy revient sur cette réappropriation contemporaine dans l'oeuvre notamment des théologiennes Elizabeth Schüsser-Fiorenza ou Anne Carr ainsi que dans le mouvement allemand Maria von Magdala Gruppe née à Aix-la-Chapelle et qui milite pour une plus grande égalité ministérielle entre hommes et femmes dans l'Eglise... A lire !

 


♣ Nous suivrons... 

 

◊ Un colloque "anti-genre" au domaine Saint-Joseph à Sainte-Foy-lès-Lyon (69), vendredi 3 février 2012.

 

En ce moment le diocèse de Lyon semble engagé plus que jamais dans une offensive contre ce qu'il appelle la "théorie du genre" et, de manière générale, toute discours essayant d'aborder de manière différentente du Magistère la question de la différence des sexes et des minorités sexuelles. Après la session "homosexualité" de la Catho, nous essaierons de rendre compte de ce "colloque Masculin-Féminin : la pensée de la différence". Au programme, une intervention de Claude Berruer secrétaire général de l'Enseignement Catholique ou encore un exposé de Michel Boyandé sur "l'anthropologie du genre et ses contradictions"... La présentation du programme, la caricature, les façons de poser les questions interrogent déjà sur le parti-pris criant de cet événement qui se veut scientifique... 


◊ Un colloque "Eduquer des garçons et des filles. La question du genre au coeur des pratiques éducatives", au Conseil Economique, Social et Environnemental à Paris, jeudi 8 mars 2012.


Une toute autre approche a été choisie par les Scouts et Guides de France qui, à l'occasion de la journée mondiale des Femmes, organise au prestigieux Conseil Economique, Social et Environnemental un colloque consacré aux enjeux de genre et de mixité dans l'éducation. Martine Court, sociologoue à l'université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, évoquera l'actuelle polémique du genre et l'historienne Rebecca Rogers apportera un éclairage sur l'ensemble du XXème siècle. Nous suivrons avec beaucoup d'intérêt cet événement puisque nous y participons... 

Par Anthony_Favier - Publié dans : Actualités
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Samedi 21 janvier 2012 6 21 /01 /Jan /2012 19:09

A propos de:  la session thématique "Homosexualité. Quelques approches contemporaines non exhaustives" organisée par l'Institut des Sciences de la Famille de l'Université catholique de Lyon,  le vendredi 20 janvier 2011 (tous: 53 euros, étudiant: 25 euros). 


"Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des humains de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur coeur. Leur communauté, en effet, s'édifie avec des humains rassemblés dans le Christ, conduits par l'Esprit Saint dans leur marche vers le royaume du Père, et porteurs d'un message de salut qu'il faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire" (1)

Voici les premiers mots de la constitution pastorale sur l'Eglise dans le monde de ce temps "Gaudium et Spes" qui a été acceptée 
par des évêques du monder entier et promulgué par le pape Paul VI au cours des cinq années du Concile qui s'était ouvert en 1962. Cinquante plus tard, j'ai envie de me demander : Eglise, qu'as tu fait des promesses de ton Concile ? 


♣ Une journée "homosexualité" à l'Université Catholique

A "la Catho", nous avons à faire à des gens intelligents et cultivés. Ne vous attendez pas à de grandes déclarations fracassantes. Nous sommes là dans une atmosphère policée où on prend les formes pour dire les choses, même les plus cruelles. J'aurais du mal néanmoins à vous cacher l'inconfort que j'ai éprouvé durant toute la journée. Cela coûte affectivement de faire ce genre de rencontres même si c'est paradoxalement intéressant. Je ne me suis jamais senti aussi mal dans un environnement social qui m'est pourtant familier:  l'université. C'était absolument déroutant. Peut-être parce que sous les atours de la tradition humaniste et libérale de la vie universitaire, j'ai assisté à une promotion, peu déguisée finalement, de la doctrine sociale de l'Eglise officielle en matière d'homosexualité. A quoi bon s'en étonner ? certes... mais il y a un écart entre le comprendre et le vivre "anthropologiquement", de l'intérieur, sur le terrain.  

Avant, la démonstration, mon avis général. Vous connaissez peut-être la devise du Cardinal Ottaviani pro-préfet du Saint-Office, qui, dans les années cinquante et lors du Concile Vatican II justement, a été l'opposant tenace et résolu au catholicisme d'ouverture et le pourfendeur de la nouvelle théologie : "semper idem". Ce qui veut dire en français "toujours le même". Il parlait de la tradition catholique bien sûr. Semper idem, toujours la même chose. Ce qui change, c'est l'emballage du bonbon, mais le bonbon reste ici bien amer. On prend juste beaucoup de précautions et de circonvolutions pour dire ce que l'on pense.

Or, mes bien cher.e.s frères et soeurs LGBT, la potion qu'on veut vous faire boire reste bien amère. Je vous en résume la recette à trois ingrédients:
 
- sur le plan éthique, idéalement, l'absence de rapports sexuels même si vous parvenez à vivre en couple, 
- sur le plan politique, le placard : pas besoin d'organisation militante LGBT et la notion d'homophobie est contestable dans le droit, même si des discriminations existent,
-  sur le plan psychologique, l'acceptation de votre écart à la norme comme une souffrance. 

Au cours de cette journée, on aura aussi entendu que la sexualité homosexuelle est un désordre. Le mariage gay une aberration juridique et anthropologique. L'homosexuel propre, calme, discret, qui ne défile pas et ne parle pas de sa vie privée, on l'aime. L'autre, il a tort. De manière générale, l'homosexualité a été présentée comme une tragédie grecque pour laquelle les catholiques forment le choeur des pleureuses. Mais, rassurons-nous, elles sont bien accueillantes les pleureuses et particulièrement  attentionnées à l'égard des homos. Elles vous tapotent généreusement sur l'épaule l'air contrit. C'est bien normal, les homosexuel.le.s ont l'air tellement malheureux. Tous au abri ! Le paternalisme est de retour et avec les habits des bons sentiments qui doivent en principe désarmer.

♣ Indications scéniques pour une pièce en quatre actes et trois acteurs principaux

Voir le programme (site du diocèse de Lyon).

Le metteur en scène privilégiera l'unité de temps. La pièce a quatre actes et se jouera du matin (9h) à la fin de l'après-midi (17h30) avec une entracte d'une heure trente pour le déjeuner.

On choisira comme décor l'université et ses usages. Une salle de cours, des chaises en rond. Sur une table : une cafetière, un paquet de gâteaux, des gobelets en plastique et des touillettes.

Les personnages : 22 participants (dont 6 hommes) : étudiants de la Catho, psychologues, médiatrices familiales. L'un d'entre eux "avouera" au cours de la journée être homosexuel pour dire qu'il ne se reconnaissait pas dans la marche des fiertés (argument d'autorité). L'orientation sexuelle des autres ne sera jamais mentionnée sans que l'on n'interroge pour autant la présomption d'hétérosexualité ambiante. 
 
◊ Acte I : François de Muizon "approche philosophique. Le désir homosexuel : enjeux éthiques" 

La première intervention était une réflexion qui se voulait une réflexion d'ordre philosophique et éthique. Il s'agissait plutôt d'une présentation en deux temps très distincts qui envisageait 1) les origines de l'homosexualité abordées particulièrement à partir du corpus freudien, 2) des repères éthiques dans l'accueil et l'accompagnement des homos. Son auteur était François de Muizon (FM). Agrégé de philosophie, professeur en classe préparatoire au très chic lycée des Chartreux de Lyon. Comme formation, FM a soutenu un master de théologie morale à la Catho de Lyon et poursuit actuellement en doctorat. FM est blanc, marié, père de 4 enfants, membre de la communauté du Chemin Neuf, mais également l'auteur d'un livre sur l'altérité fondatrice homme-femme où il exalte, entre autre, "l'irréductible dissymétrie entre le génie féminin et le génie masculin" (Homme et femme, l'altérité fondatrice,  Paris : Cerf, 2008).
 
◊ Acte II :  Georges Eyd, "approche sociologique. Homosexualité et citoyenneté"

La second intervenant était Georges Eyd (GE). Un sociologue auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la recomposition familiale à l'époque contemporaine. Il a développé une réflexion entre l'homosexualité et la citoyenneté. En trois temps : 

1) un retour sur l'explication freudienne de l'homosexualité et sa contestation contemporaine, notamment dans l'oeuvre de Judith Butler,

2) les 3 façons dont les sociétés humaines gèrent la sexualité et l'homosexualité : 

- l'approche naturaliste où le sexe entraîne un genre et une orientation sexuelle,

- l'approche constructiviste où le genre est un construit social qui se surimpose à l'anatomique sans que cela soit déterminant. Il a évoqué plusieurs travaux d'anthropologie qui présentent des cas d' "homosexualité" construite socialement (travestissement rituel, mariage homosexuel initiatique, etc).

- l'approche volontariste ou performative pour laquelle je suis ce que je veux être, un homme, une femme ou autre chose. Bien entendu, Judith Butler et le mouvement queer ont été convoqués. 

3) enfin, GE a présenté les enjeux contemporains de la citoyenneté à partir une distinction entre les droits civiques (être citoyen), les droits politiques (voter) et les droits sociaux (le droit à être reconnu dans ses spécificités quitte à ne pas vouloir s'assimiler à la norme dominante). Sans prendre parti pour le mouvement LGBT, GE s'est attaché à montrer comment, comme pour les femmes ou les noirs aux Etats Unis, les homosexuels contemporains ont revendiqué d'abord les droits civiques et politiques, avant de demander les sociaux. Ce sont ces derniers qui posent le plus de problème aux sociétés contemporaines. 

GE a distribué une bibliographie de travail dans laquelle on peut trouver des références à des ouvrages de Martine Gross, David Patternotte, Julian Jackson, Eric Fassin, à côté de ceux de Tony Anatrella.

◊ Acte III : Marie Douris "droit de la famille et homosexualité"

La dernière intervention était un exposé de droit fait par une juriste : Marie Douris (MD). Que retenir de ce propos ? Le droit, selon elle, n'est pas à concevoir comme un somme de règles contraignantes mais comme ce qui garantit les droits de chacun et notamment les plus faibles. Cela lui a permis de critiquer la "médiatisation" et l'influence de "groupes de pressions" qui instrumentalisent le droit au détriment de tous, et donc des plus faibles. La juriste a également souligné que la famille n'a pas de définition juridique claire en France à la différence de l'alliance et la parenté qui sont mieux codifiées. Elle a aussi montré comment ces deux champs juridiques ont été affectés par les changements contemporains. MD a fait un inventaire plutôt complet et didactique sur les les lois et arrêts qui ont changé filiation et parenté : la loi du PACS en 1999, la loi corrective du PACS de 2006, différents arrêts de cour d'appel de Paris ou de Province, la question prioritaire de constitutionnalité sur le mariage gay de l'année dernière, les arrêts de la Cour Européenne des Droits de l'Homme. Dans un dernier temps, elle a dressé le même bilan en matière de filiation et d'adoption. Prenons une image, disons que MD m'est apparue au cours de son exposé, comme le double parfait et inversé de l'avocate Caroline Mécary pour qui j'ai un profond respect et une grande admiration. Elles font la même chose avec un point de vue différent. Dur à évaluer personnellement, c'est du droit, galaxie intellectuelle qui m'est complètement inconnue.

◊ Dernier acte : la table-ronde. 

J'ai pris un court instant la parole pour essayer de faire revenir les intervenants sur la légitimité qu'ils étaient prêts à concéder à un mouvement LGBT dans la démocratie (voir infra). Vainement. Une dame bien chic a failli avaler son dentier en disant que la gay pride est une atteinte à l'intégrité psychologique de ses enfants. Une psychologue a ramené sérénité dans le débat en appelant, Dieu soit loué, au calme et recentré la conversation. Les intervenants ont alors conclu en s'auto-congratulant sur la placidité et l'humanisme avec lesquels nous étions, tou.te.s, parvenus à traiter si intelligemment une question si complexe. Amen. 

♣ Comment rendre compte d'une situation complexe ? Positionnement éthique et spirituel 

Il faut bien comprendre qu'au cours d'une journée entière, il se dit énormément de choses. Dans un sens comme dans un autre, parfois de manière contradictoire, souvent de manière floue et ambiguë sans que l'on ait le temps de faire préciser un point, une pensée, une nuance. Je pourrais faire tout autant un bilan très noir qu'un bilan très positif selon l'assemblage des propos que je fais. Je ne prétends donc nullement ici à l'objectivité seulement à l'honnêteté. Je choisirai une méthode ignatienne. Comme dans les exercices spirituelles, je chercherais, dans un premier temps, à accorder complètement crédit à la parole de l'autre en essayant de faire un portrait à décharge de cette journée. Puis, dans un second temps, j'essaierai de discerner ce qui  m'a gêné, mis mal à l'aise afin d'essayer de comprendre intellectuellement et éthiquement pourquoi.

La pesée globale est plutôt négative à mes yeux. Je note pêle-mêle comme points extrêmement critiques : la relation instrumentale à l'autre, la minimalisation maximale des points de vue différents, l'utilisation de sources scientifiques anciennes sans leur contrepoints critiques contemporains (Freud), l'absence d'interrogation sur le fait qu'il n'y avait pas ouvertement d'intervenants homosexuels ou de représentants d'un courant intellectuel féministe ou LGBT. 

Au plus dur de mon jugement, je me suis dit ceci : c'est l'homophobie propre des classes supérieures et intellectuelles, les accumulations théoriques sont le paravent d'une peur indicible des autres qui vaut bien les coups d'une homophobie plus  simpliste. Sous une apparente bienveillance ou une générosité affichée se cache souvent une véritable violence. C'est peut-être cela l'homophobie : la violence cruelle de l'évidence et le refus de l'autre pour ce qui l'est et l'occultation prudente de tout ce qui peut déstabiliser. Faute de le recevoir, on le réduit à ce qui nous arrange, une incongruité, une dérive psychologique, un phénomène socialement maîtrisable. 

♣ Signes des temps et chemins d'espoir

Je ne peux pas minorer les points positifs de cette journée d'étude autant par honnêteté que par optimisme. L'homosexualité est un fait social qui est désormais digne d'intérêt et qu'on essaie d'approcher dans un souci de compréhension. Les attendus du colloque étaient mêmes extrêmement positifs. On aurait pu les faire nôtres sur ce blog :  

"nous nous proposons de réfléchir à la place que réserve une société démocratique au citoyen en fonction de son orientation sexuelle. Ne devrait-il pas avoir les mêmes droits civiques, politiques et sociaux ? Le droit à une présence symbolique, une visibilité (non marginalisation), à une représentation digne (non stigmatisation), à une identité avec son style de vie (non assimilation) ? Attribuer à l'homosexualité une identité, sinon pathologique, du moins perturbée, ne relève-t-il pas d'un processus de dépersonnalisation qui cherche à la reléguer aux confins de l'existence humaine ?" 

◊ L'appel à l'intégrité physique des LGBT 

A plusieurs reprises au cours de son exposé, FM et les autres intervenants ont rappelé qu'il fallait respecter l'intégrité physique et morale des homosexuels (H/F) et que, dans le passé, la violenc avait été malheureusement de mise. Les intervenants néanmoins n'ont invoqué, à aucun moment, positivement la notion d'homophobie. Cette dernière a d'ailleurs été publiquement remise en cause. FM a ainsi salué le fait que Christian Vanneste ait finalement gagné son procès contre SOS-Homophobie et la LICRA suite à ses propos sur la valeur supérieure de l'hétérosexualité sur l'homosexualité. 
 
◊ le non-recours à la rhétorique de certains conservateurs catholiques 

Si vous souhaitez une échelle, nous étions, dans les meilleurs moments, dans le champ éthique et intellectuelle d'un "discours à la Xavier Thévenot". Théologien morale à la Catho de Paris, XT avait fait une belle thèse d'habilitation sur les homosexualités masculines à partir d'un échantillon notamment de membres de David et Jonathan. Ce travail reste néanmoins très vieilli aujourd'hui (il se situe bien en amont du PACS et dans un contexte où l'homosexualité était bien moins visible). Nous sommes loin par contre, du côté de la virulence d'un Tony Anatrella dont j'ai déjà dénoncé sur plusieurs articles de mon blog la rage anti-gay même si certains accents du discours de FM peuvent en rappeler des éléments. 

Ainsi toute une série d'arguments qu'on aurait pu attendre n'ont pas été évoqués et même parfois désamorcés : 

1) la différence des sexes n'est pas la seule fondatrice de l'altérité et on ne peut pas réduire l'altérité dans un couple à cette dernière (l'argument du mimétisme d'Anatrella par exemple). FM a ainsi rappelé que dans un couple hétéro aussi il faut gérer la différence de culture, de langue de milieux socio-économiques. 

2) le sexe naturel n'est pas tout et n'est pas un destin. L'anatomie ne fonde pas un destin social et ne dicte pas une conduite. Entre l'homme et l'animal il y a une différence qui s'appelle la liberté et le discernement (FM, GE). 

3) personne n'a parlé de la "théorie du genre" de manière caricaturale, et comme cela se fait souvent en paysage catho, comme une doctrine de la subversion éthique qui appelle chacun à faire ce qui veut dans une douce anarchie des sexes et des sexualités. GE a été même un défenseur habile et intelligent de certaines analyses des études de genre contemporaine bien qu'il n'ait jamais revendiqué la parenté intellectuelle avec. A certains moments, les propos du sociologue GE ont clairement fait frémir l'assemblée et froncer les sourcils.

◊ deux ouvertures sur le mariage et l'adoption

Des "ouvertures" sont notables par moment. Pas tant au niveau de l'Eglise - ce n'était finalement pas l'enjeu de la journée - que dans la société civile. Je garde de l'intervention de MD deux positions personnelles qu'elle présentera, avec milles et une précautions, "comme des hypothèses demandant une réflexion mais restant envisageables et méritant, au moins, une amorce de réflexion", bref avec moultes périphrases  : 

1) plutôt que d'institutionnaliser le mariage gay, MD s'interroge sur une consolidation du PACS en matière de succession et, le mot a été lâché, "sur le plan symbolique"... Cette idée rejoint sûrement celle du "partenariat civil" qui revient souvent dans les débats et dans certains cercles de l'UMP aujourd'hui. Je rappelle ici que cette position est pourtant contraire au Magistère romain en la matière. Extrait d'une lettre de la doctrine de la Foi: "L'Église enseigne que le respect envers les personnes homosexuelles ne peut en aucune façon conduire à l'approbation du comportement homosexuel ou à la reconnaissance juridique des unions homosexuelles".  

2) même si c'est difficile à interpréter ce qui relève d'un raisonnement juridique auquel elle ne souscrit pas personnellement et une opinion, MD a  également dit ceci : 

" des personnes peuvent jouer le rôle de père en étant une femme (...) c'est quelque chose de la fonction parentale (...) déjà un droit le reconnaît puisqu'on admet qu'une personne puisse adopter un enfant et  s'en occuper. C'est cette question là de la fonction parentale qui, avec d'autres certainement, donnerait moyen de réflexion et pourrait donner lieu à penser (silence) la filiation par adoption (...) Couple et ce que je dirais d'abord dans le cadre de l'adoption de l'enfant d'un conjoint, d'un partenaire ou d'un conjoint, on pourrait déjà commencer à ouvrir la loi sur ce plan-là." 

Pour finir, il importe de relever à plusieurs reprises les appels au dialogue et à la compréhension même sur les points qui fâchent le plus (le changement de la loi sur l'adoption et le mariage) : 

"Il ne faut pas agir en revendication des groupe car, alors là vraiment, c'est une catastrophe mais ces groupes là [les LGBT] en émergeant posent la question et l'intelligence ce n'est pas de leur dire NON !" 

♣ Quel est le statut scientifique de cette "session" ? Doutes épistémologiques... 

« Si on a la vérité,

on n’a rien à apprendre, rien à chercher,

mais tout à contrôler et tout à juger »


Maurice Blondel, Catholicisme social et monophorisme, Semaines Sociales de Bordeaux, 1910, p. 77


Si l'institut de la famille avait organisé dans un cadre diocésain une journée de formation pour des personnels pastoraux ou des acteurs catholiques locaux, je pense qu'il aurait été difficile de faire des critiques de cet ordre là. Mais, ici, il faut souligner que nous avions à faire à une "session d'études" qui reprenait la rhétorique et les usages universitaires. Appelé Institut Catholique jusqu'à l'année dernière, la ratification par la France du Protocole de Bologne a changé la donne. Désormais les instituts catholiques sont reconnus comme "université" et peuvent employer un titre qui n'appartenait jadis qu'aux établissements publics d'enseignement supérieur. Cela demande peut-être une meilleure tenue des discours dont certains, nous allons le voir, restent très problématiques dans un contexte de recherche supérieure. 

◊  les gays, ces vilains khmers roses... (si seulement c'était si simple)

Peut-on tout dire des gens avec qui on n'est pas d'accord ? Epineuse question qui ne semble pas avoir beaucoup guidé l'esprit de nos intervenants.  Sur ce blog, je crois que l'on refuserait de traiter Benoît XVI de "nazi" ; c'est absurde et infondé. En tant qu'acteur social, on ne peut pas tout dire ni tout amalgamer. Dans un dialogue serré et sérieux à l'Université ou dans l'Eglise, un minimum de déontologie appelle à éviter à la fois la diffamation, l'anachronisme, l'amalgame, la maladresse, l'imprudence, l'impolitesse, et la simplification. Pourtant cette règle a été loin d'être suivie au cours de la journée d'études en dépit de poignantes déclarations d'intention.   

FM s'est ainsi livré à un surprenant parallèle au cours de son exposé sans que personne n'intervienne : 

"Donc je dirais une analogie. Il y a autant de distance entre une personne qui pourrait avoir une tendance homosexuelle (...) et un militant de l'idéologie de la gay pride par exemple qu'entre un musulman sincère pratiquant sa religion et une islamiste militant. Les analogies ont leurs limites mais bon..." 

Accordant crédit à FM de penser quelque chose de plus subtil, j'ai demandé, lors de la table-ronde, de revenir sur cette comparaison, pour être bien sûr d'avoir entendu: 

"Monsieur de Muizon, maintenez-vous cette comparaison ? Disposez vous des preuves documentées d'un attentat qu'aurait fait un groupuscule homosexuel digne du 11 septembre ou d'une République homosexuelle digne des talibans où des homosexuels auraient créé des camps? Est-ce que vous maintenez cette comparaison?"

"FM-  (retranscription impossible) d'abord pour manifester un écart parce que souvent on ne fait pas la distinction. C'est un peu lourd c'est un peu gros, j'en conviens, 
ça ne me dérange pas mais ce que j'entends quand même c'est qu'entre une pratique qui correspond à une histoire, à une structure ou ce qui relève de l'identité village people et puis un discours social qui peut s'avérer beaucoup plus compliqué en terme d'image renvoyée de combats, de militantisme quoi. Voilà, je n'en dirais pas beaucoup plus mais il y a quand même une distinction à faire." 

"(Moi) - Vous reconnaissez le droit d'exister à des mouvements d'émancipation politique des homosexuels dans une société démocratique?"

"FM - le mot d'émancipation vous pouvez m'expliquer ?"

"Moi- M. Eyd a dit par exemple qu'il y avait des groupes minorés qui étaient exclus de certains droits et de certaines pratiques, les femmes du vote, les noirs du vote aux Etats-Unis ou pour certains aujourd'hui c'est l'homosexualité qui permet d'écarter. Est-ce qu'il y a une légitimité même si on n'est pas d'accord politiquement sur le fond ? Une légitimité d'un mouvement LGBT à s'organiser ? 

FM - Comment dire... heu... moi ce que je dirais c'est qu'il n'est pas nécessaire de faire état de l'orientation sexuelle pour protéger le droit des personnes tant dans la vie professionnelle que politique. Alors après s'il y a vraiment discrimination avérée en regard de l'orientation sexuelle, oui évidemment, mais heu... comment dire ? je ne suis pas sûr qu'il n'y ait que quelque chose de cet ordre dans le mouvement que vous évoquez. 

Moi - par exemple, la dépénalisation de 1982, selon vous, elle procède plus d'un mouvement humaniste général, elle aurait été possible sans l'émancipation des homosexuels des années soixante-dix ? (...) est-ce que pour vous, là, l'un est concevable sans l'autre ? 

FM - il n'y a que le sociologue qui peut répondre. C'est la différence entre les mouvements de société et la manière dont se transforme le droit. En tout cas, j'ai l'impression que moi ce qui m'intéresse derrière c'est plus une histoire culturelle blessée. Une histoire qui était d'abord dans le sexisme. C'est ce qui est dans le mouvement féministe : compréhensible, nécessaire, et caetera mais on a le sentiment que cela aboutit à des mises en oeuvre diverses et parfois un peu contradictoires parce qu'on n'en finit pas de gérer un héritage lourd. Les blessures sont encore là et je pense, vous voyez, que c'est un peu du même ordre. Moi si vous voulez c'est ça qui m'intéresse c'est d'entendre jusqu'au bout les souffrances réelles qui sont liées à une situation d'injustice. Là le droit, il est tout à fait, heu... J'aime bien ce que disait Marie Douris, le droit ce n'est pas d'abord "un droit  à" et en demandant indéfiniment des droits nouveaux mais la loi qui protège le faible (...) entre le faible et le fort c'est le droit qui protège

Moi - en tant que catholique, peut-on lutter pour la dépénalisation universelle de l'homosexualité à l'ONU comme le demandent de nombreux pays européens, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis ? et les principaux opposants aujourd'hui sont le Vatican, l'Iran et l'Arabie Saoudite... 

FM- J'entends la question, je ne sais pas si on peut y répondre comme ça... (retranscription impossible) moi je crois au respect de la personne etc. donc, est-ce une position chrétienne ? donc, oui.. Maintenant je ne connais pas exactement le dossier, donc voilà. 

Une femme dans l'assistance- Moi je voudrais rebondir sur la comparaison entre islamiste et mouvement homosexuel et tout ça, heu, le mouvement revendicateur... et bon finalement cette gay pride qui a lieu tous les ans...

Moi - ça ne s'appelle plus "gay pride" techniquement mais "Marche des fiertés" ... les mouvements militants à Lyon se revendiquent d'un héritage républicain français, avec un mot français et ne se revendiquent pas d'un héritage américain communautariste, différentialiste, "droit à chaque communauté", les mots ont leur importance, même si vous avez raison, on parle de la "gay pride" mais techniquement c'est la marche des fiertés LGBTI.

La même - Je me disais moi que je me promène dans la rue avec mes enfants qu'ils (sic) ont une façon de provoquer parce qu'ils sont dévêtus, parfois ils miment certaines scènes érotiques moi souvent je me suis demandé, est-ce que ce n'est pas un attentat à la pudeur pour les citoyens que nous sommes ? C'est une question que je me suis posé alors que des personnes homosexuelles n'aiment pas finalement cette revendication parce que c'est vraiment une souffrance. Bon voilà, je pense que... moi je l'ai compris comme ça ce parallèle, je me suis dit "voilà, la personne homosexuelle, elle souffre mais elle est discrète et puis il y a ces mouvements qui revendiquent comme un musulman qui veut absolument faire passer de force"

Je ne ferais pas le détail du commentaire de ce passage qui me semble finalement bien significatif, je relève seulement plusieurs points. 
FM n'a pas démenti sa comparaison, même "excessive" il la maintient. FM veut entendre les souffrances de l'injustice, pas les combattre. Cela repose en sous main sur l'interprétation psychologisante des phénomènes sociaux. Les LGBT ne revendiquent pas parce qu'il y a une injustice, mais parce qu'ils souffrent.
 
De façon générale, l'incapacité actuelle de certains catholiques à reconnaître la légitimité même, avant tout accord sur le fond, au mouvement LGBT et, en filigrame, au mouvement féministe. Attention, pas légitimité des idées mais des personnes et des structures qui les défendent de manière démocratique. Les militant.e.s sont  toujours une poignée exaltée, extrémiste, non représentative, porteuse de division et de faux combats. Pourquoi, plus simplement, ne pas envisager qu'il y a dans tout groupe social des modérés et des intransigeants ? Que les violents se distribuent souvent dans le même rapport ? Ce que relèvera l'intervenante suivant madame-qui-pense-que-la-marche-des-fiertés-est-un-attentat-à-la-pudeur en évoquant les débordements récents des intégristes catholiques. Mais, à la Catho de Lyon, le mouvement LGBT, en 2012, n'est seulement qu'un extrémisme dangereux et subversif.

Cette rhétorique est en fait assez proche de celle de l'extrême droite française et que l'on voit souvent apparaître sous les termes de "khmers roses". On simplifie l'action d'un groupe social et sa revendication jusqu'à l'extrême pour la minorer et de ne pas l'écouter. On l'a fait avec les femmes féministes : des hystériques violentes
, avec les noirs américains : des communistes (voir la belle scène de J. Edgar devant la remise du Prix Nobel de la Paix de Martin Luther King), et les gays maitenant : des terroristes religieux.

Ce qui est plus inquiétant c'est que cela semble s'insérer désormais dans une dynamique contemporaine du catholicisme qui ne parvenant pas à s'expliquer le changement social en vient à accepter ces formulations à l'emporte-pièce. Avant les vacances nous avons évoqué une phrase très ambiguë du cardinal Barbarin sur les infections microbiennes dans Lyon Capitale. Le cardinal Georges (Washington) a lui-aussi comparé, avant de se rétracter devant l'indignation générale il y a deux semaines, le mouvement LGBT au Ku Klux Klan, désormais les islamistes... Alors que c'est un basique de la conversation scientifique que d'écarter, en tant que modérateur.trice, le point Godwin (une comparaison extrême et mal venue) d'un propos, je m'interroge encore sur la façon dont on a laissé ici s'insinuer le pire.

Enfin, la comparaison ne renvoie-t-elle pas une logique plus profonde identitaire et anti-musulmanne ? je me le demande car ce qui est vraiment parlant c'est la loghorrée que j'ai ressenti comme haineuse de l'intervenante qui prend la défense, avec moins d'intelligence, de la phrase de FM. Pour elle bien sûr qu'il y a un lien structurel entre les deux !

◊ le chapelet des stéréotypes & le paternalisme

Ils n'ont pas manqué. Là-aussi, sans émoi de l'assemblée ni des modérateurs. 
Exemples : FM nous a expliqué doctement que les homosexuels masculins étaient sensibles et artistes ou que les lesbiennes vivaient plus en couple que les gays. Sa preuve ? "vous connaissez la blague des deux lesbiennes qui viennent de se rencontrer ? Et bien, elles appellent au bout de cinq minutes un camion de déménagement (rire de l'assemblée)"

De façon générale, l'explication reposait souvent sur l'instrumentalisation de l'expérience de l'autre. Parfois nous avons assisté à la manipulation éhontée d'un propos ou d'une situation, ainsi qu'un réductionnisme psychologique déroutant. Avec le calme d'un chirurgien opérant à coeur ouvert, FM a disséqué doctement l'homosexualité dans une relation instrumentale glaciale sans s'interroger, un seul instant, sur le caractère situé de son savoir et sur le fait qu'il parlait de vies qui ont une épaisseur psychologique et une complexité relationnelle. 
Exemple : FM peut expliquer qu'un homme est devenu homosexuel parce que sa petite amie avait avorté. Un cas particulier devient ici une parabole à valeur universelle. 

Je qualifierais cela de paternalisme, nom que l'on donne historiquement à une personne qui sait mieux qu'une autre ce qui est bon pour elle et qu'il est mieux à même de juger une situation car elle dispose des ressources supplémentaires venant de l'argent, de l'instruction ou d'un savoir technique particulier. Ici, ce savoir c'est la psychologie qui a été employée le plus allègrement. Peut-être trop ? Dans les conversations, à un moment, GE a quand même commencé à lever le voile de la manipulation en se demandant : "mais, les homosexuels heureux, ça n'existe pas ?" Peut-être qu'il venait de mettre le doigt sur une question majeure du système rhétorique de la journée d'études. Pourquoi présenter l'homosexualité comme quelque chose d'intrinsèquement culpabilisant et impossible à vivre sans des tombereaux de mal-être ? Il y  a peut être là un ressort subtil et ancien de ce qui relèverait d'une forme de domination : la façon d'inclure la doléance de l'autre sans changer le dispositif global d'aliénation.   

◊ diverses fautes d'ordre académique 

Je les relève sans les détailler ici mais on peut noter de façon générale : 

- l'emploi d'un corpus sans références à des travaux plus récents : FM et Freud par exemple. Il en était resté à une lecture digne des années soixante sans aucune mise à jour critique. 

- la minimalisation au maximum des voies discordantes ou des corpus contradictoires (sauf GE). Par exemple : Michel Foucault a été cité une fois, Didier Eribon et Eric Fassin, aucune. 

- l'apparent pluralisme qui cache un fort unanimisme et repose en fait sur une forte connivence des intervenants et discutants. 


♣ En guise de conclusion... 

Je note juste d
eux derniers éléments d'analyse "positifs" et pleins d'espoir.

Tout d'abord, il y a un écart indéniable entre le catholicisme tel que le pensent et le disent Rome, le Pape et le Magistère et le catholicisme tel qu'il se vit dans une université française toute catholique soit-elle. Nous n'étions pas ici en face d'un catholicisme ultra-conservateur et intransigeant. Personne n'a ainsi fait référence, il faut le noter, au "droit naturel" supérieur au droit positif alors que c'est pourtant un thème récurrent dans la prose de Benoît XVI pour s'opposer au mariage homosexuel. A la fin de la journée, quelqu'un a salué que tout changement en la matière d'adoption et de mariage relève du débat démocratique et de la volonté nationale sans que personne ne s'en émeuve ! Ce n'est pas ce que dit le pape pour qui ce sont des points non "négociables" ni démocratiquement changeables. L'honneur du pays de Monseigneur Dupanloup est sauf. 

Enfin, le vrai tabou du catholicisme ce n'est peut-être pas tant le mariage gay ni l'adoption, c'est l'homosexualité DANS L'EGLISE, chez les prêtres, chez les laïcs, dans les communautés, les aumôneries, les mouvements et les séminaires. Cela est vraiment surprenant mais tout le monde semblait finalement assez fataliste quant au terme final de l'émancipation LGBT et à la possibilité d'empêcher à chacun.e de mener sa vie comme il.elle l'entend. Y aurait-il eu autant d'ouverture (malgré tout) si la question avait été abordée ad intra ? 
 
Note : 

(1)  extrait de : Vatican II l'intégrale, édition bilingue révisée, Paris : Bayard, 2002, pp. 229-230.

Pour aller plus loin :

- voir notre commentaire du texte homosexualité de Jacques Perrier qui reprend différents éléments évoqués ici :  Sur Jacques Perrier, article "homosexualité", dans Simples questions sur la vie

- d
'autres sessions prévues sur l'homosexualité à la Faculté de Droit Canon de l'Institut Catholique de Paris (pour les personnels d'officialités théoriquement) :  

On parle de ce billet: 
- sur Seenthis : 
Par Anthony_Favier - Publié dans : Opinion
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Mercredi 4 janvier 2012 3 04 /01 /Jan /2012 23:44

Compte-rendu de : Anne-Marie HELVETIUS "Le sexe des anges au Moyen-Age" (pp. 103-130) dans De la différence des sexes, le genre en histoire paruen 2010 sous la direction de Michèle RIOT-SARCEY chez Larousse, 288 p., 18€. 

 

Anne-Marie Helvétius (professeur d'histoire médiévale à Paris VIII) analyse le Moyen Age comme une période cruciale dans la définition du genre du christianisme occidental. L'historienne y défend une thèse intéressante et vivifiante. Par rapport "aux idéaux ascétiques et monastiques des premiers siècles qui allaient dans le sens d'une négation des différences entre les sexes pour "ne faire plus qu"'un en Jésus-Christ" (Ga 3, 28)" la médiéviste identifie une évolution concomittante à "la montée en puissance du clergé, fermé aux femmes",à une  époque qui correspond "à une dégradation de la position des laïcs en général et des femmes en particluer dans l'Eglise et la société" (p. 102). Autrement dit, la théologie occidentale se serait progressivement développée, de la fin de l'Antiquité au XIIe siècle, dans le sens d'une savante recomposition des traditions antérieures "pour promouvoir à la fois une pureté sacrementelle strictement masculine et une nouvelle hiérarchie des pouvoirs" (p. 103), ce processus ayant atteint son sommet au moment de la réforme dite grégorienne (XIe siècle).

 

♣ "deux mille ans après le Christ, les problèmes posés par l'exégèse biblique sur la différence des sexes sont toujours d'actualité"

Surprenante assertion ! La médiéviste montre bien comment ce n'est pas nos cerveaux détraqués de contemporains abrutis par la "théorie du genre" qui ont interrogé la différence des sexes avec, dans et par la Bible. Si le premier récit de la Genèse rappelle que l'homme a été créé "à l'image de Dieu, mâle et femelle" (Gn 1, 27), le second, plus détaillée, aborde la création de l'homme à partir de la poussière du sol et de la femme à patir d'un côte de l'homme (Gn 2). L'historienne rappelle qu'au Moyen-Age, les théologiens se divisent alors en deux camps:


"les uns insistant sur le premier récit, y voient la création originelle d'un individu double, à la fois mâle et femelle, qui est à l'image de Dieu ; dans un second temps, cet individu est séparé en deux êtres sexués. Les autres y voient au contraire la preuve que la femme est née après l'homme et à partir de lui, ce qui lui donne un rôle subordonné mais complémentaire qui n'a de sens qu'au sein du consortium des époux." (p. 105)

 

Mais la Genèse n'est pas le seul élément de la réflexion sur le genre au Moyen-Age. Il y a également le verset de saint Paul dans l'épître qu'il adresse aux Galates : "Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme : vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ" (Ga 3, 28). Un passage de la première épître aux Corinthiens appelle hommes et femmes à demeurer vierges, même s'il est admis qu'ils se marient : "l'homme qui n'est pas marié a souci des affaires du Seigneur, des moyens de plaire au Seigneur" (I Co 7, 32-38). Si pour Paul, hommes et femmes sont égaux dans la virginité consacrée, il établit cependant une stricte hiérarchie entre les sexes. Il interdira aux femmes de parler dans les églises, les appelera à la soumission à leur mari (I Co 14, 33-35 ou 1 Tm 2, 11-15), et leur imposera le port du voile selon une interprétation qui lui est propre de l'épisode du Déluge de la Genèse  (1 Co 11, 3-10). A ces deux sources bibliques (la Genèse et les épîtres pauliniennes), il faut rajouter quelques épisodes du Nouveau Testament. 

 

Anne-Marie Helvétius distingue donc deux groupes de théologiens depuis les Pères de l'Eglise. Ceux qui suivront plutôt Paul et la seconde version du récit de la Genèse, c'est-à-dire considérant le genre humain comme différenciée et hiérarchique. Ceux qui développent l'idée du sexe universel et de "l'homme originel créé comme être asexué, à l'image de Dieu". Ces derniers penseurs sont davantage apocryphes mais, selon elle, cela ne doit pas délégitimer leur importance, car, au Moyen-Age "les milieux savants (...) les considéraient comme des enseignements secrets, réservés aux initiés (secreta en latin)" (p. 107).

 

Pour l'historienne le marqueur social principal dans la société romaine était l' ordre (ingénu, esclave, étranger, plébéien, patricien, etc.) combiné au genre (le mariage est le garant de la filiation et de la transmission de la citoyenneté et du patrimoine). La conception traditionnelle recule dans un contexte tout à la fois d'essor du christianisme que de mutations plus globales des conceptions philosophiques et religieuses. L'influence des religions orientales contribue à répandre l'idée d'une égalité entre hommes et femmes. Les philosophies influencées de Platon peuvent pousser les femmes à acquérir des vertus "viriles", à devenir aussi "fortes" que les hommes et à mettre à distance les contingences de la chair. Ces changements sont également visibles dans le christianisme naissant. De nombreux passages du Nouveau Testament vont dans le sens du refus de la procréation charnelle (Mt 19, 22 sur les eunuques volontaires pour le royaume ou Lc 21, 23 : "Malheur aux femmes qui sont enceintes et à celles qui allaitent en ce jour").


♣ Le troisième genre de la vie angélique 

 

Anne-Marie Helvétius rappelle également l'importance du monachisme dès le deuxième siècle. Elle souhaite mettre à distance une lecture du phénomène trop informée par ce qui a suivi (et notamment le modèle bénédictin). Elle préfère souligner le lien entre la quête de perfection de la philosophie antique et la quête de perfection du monachisme chrétien. L'idéal de virginité s'inspire autant de la tradition néo-platonicienne que de l'héritage oriental.  Selon l'historienne, "à l'origine, le monachisme n'est (...) pas une institution mais un engagement personnel du chrétien devant Dieu, un choix individuel que chacun et chacune assument à sa manière, indépendamment de l'institution ecclésiastique" (p. 111). Les moyens pour y arriver sont multiples : l'étude, le silence et la méditation, la prédication dans les villages mais aussi l'ascèse et le refus de la chair. C'est le pouvoir impérial qui n'aura de cesse de vouloir stabiliser le mode de vie monacal en écartant les possibilités d'une voie médianne. Parmi eux, la voie qui s'imposera progressivement est celle de la continence consacrée:

 

"les vierges hommes et femmes (qui) optent pour la vie cénobitique au sein de communautés soumises à de strictes règles de pureté, afin de s'identifier aux milices célestes : en menant la vie des anges, ils espèrent être comptés parmi les cent quarante-quatre mille vierges de l'Apocalypse de Jean, promis à la béatitude (...) leur principale occupation consiste à unir leur chant sur terre à celui des anges dans les cieux pour louer Dieu sans cesse et prier pour le salut du monde. De fait, sleon une croyance répandue au Moyen-Age, seuls les vierges ont le privilège d'entendre le chant des anges. L'apôtre Jean, le disciple bien-aimé qui repose, confiant, sur la poitrine du Christ est considéré comme le chef de file de ce courant viriginal" (p. 112). 

 

Pour la médiéviste, les adeptes de ce "courant virginal" "sont en quelque sorte représentants d'un troisième genre, le genre asexué des originees de l'humanité créée à l'image de Dieu" (idem). Dans la vie virginale, les femmes dépassent leur faiblesse et se virilisent. Elles renoncent à la maternité charnelle pourtant considérée à Rome comme la fonction naturelle des femmes et élèvent leur esprit vers Dieu. Jésus, s'il s'est incarné en un homme (mâle) sur terre, "dans sa virginité, agneau immaculé, apparaît aussi comme l'image unisexe de Dieu" (pp. 112-113). A partir de l'étude de plusieurs textes apocryphes de tendance gnostique, l'historienne met à jour cette conception viginale particulière. Dans l'Evangile selon Thomas, Jésus peut dire à ses disciples : "lorsque vous ferez des deux un (...) que vous ferez du mâle et de la femelle un seul et même être, de façon à ce que le mâle ne soit plus mâle et que la femelle ne soit plus femelle (...) c'est alors que vous rentrerez dans le Royaume de Dieu" (cité p. 113) (nous mettons en gras).

 

Le succès de la vie angélique connaît un grand succès dans l'Occident latin, notamment auprès des femmes. Les traités sur la virginité se multiplient et l'Eglise institutionnelle offre les premiers cadres réguliers à ces expériences. Si la chasteté est une vertu, l'Eglise ne souhaite pas condamner le mariage pour autant. Elle équilibre donc son discours entre Paul, la valorisation de la continence pour le Royaume, d'un côté mais également le baptême, suffisant pour assurer à tous le salut et la possibilité du mariage de l'autre. A l'époque, l'enjeu est alors considérable car "les moines et moniales prétendent en général pouvoir se dispenser de la capacité du clergé" et "s'estiment capables d'accéder seuls aux révélations divines" (p. 114). Les laïcs sont également attirés par l'aura mystique qui entoure les moines et moniales. Ils leur font des legs importants. Pour le clergé, la concurrence est forte : "le sacrifice des autels accompli par le prêtre à la messe entre en concurrence directe avec le chant des communautés de vierges pur(e)s" (idem).

 

L'enjeu des évêques des premiers siècles de l'Eglise, avec le soutien de l'empereur, est donc bien de cadrer ces expériences. Ils y parviendront de manière contrastée. Augustin d'Hippone, Ambroise de Milan, Hilaire d'Arles encouragent les membres du clergé à renoncer au mariage et à mener, en communauté, une vie comparable à celle des moines. Le modèle viriginal est tellement valorisé qu'il contamine les autres états de vie. Pour l'historienne, il faudrait voir ici l'amorce du long processus qui aboutira au XIIe siècle en occident de l'imposition du célibat aux prêtres.

 

L'autre source de "désordre" social qui inquiète les empereurs c'est la mixité dans les ouvents. Dès 529, l'empereur Justinien demande la séparation des monastères d'hommes et des monastères de femmes ; diverses novelles rappellent au VIe siècle cette décision impériale. Cette législation connaît un succès limité en Occident. Les monastères occidentaux peuvent rester mixtes aux époques mérovingienne voire carolingienne. Venance Fortunant et Radegonde de Poitiers ou Benoît de Nursie et sa soeur Scholastique sont des exemples qui révèlent, pour Anne-Marie Helvétius, "l'égalité des sexes et leur complémentarité" dans les fondations occidentales. Les vies des saintes abbesses du Haut Moyen Age témoignent d'une certaine marge de manoeuvres. Elles sont instruites théologiquement et actives économique. Elles peuvent être sujettes à des visions et des révélations divines. Elles les interprétent sans forcément recourir à un prêtre. "Plusieurs hagiographies présent même les saintes abbesses comme des personnes 'ecclésiastiques' capables de procéder à des rites liturgiques" (p. 119). Elles s'intègrent aux réseaux dynastiques et participent à la consolidation des pouvoirs monarchiques. Selon l'historienne, "du VIe au VIIIe siècle, la relative indifférenciation des genre qui caractérise l'exercice du pouvoir rejoint donc les idéaux de la vie angélique" (idem). Elle fait l'hypothèse qu'il s'agit du reflet des conceptions antiques de la création asexuée de l'homme. Anne-Marie Helvétius considère que les récits apocryphes et orientaux étaient connus des milieux chrétiens monastiques de l'époque mérovingienne. Certains apocryphes composés dans le nord de la Gaule franque comme l'Evangile du Pseudo Matthieu reflète ce paysage mystique et spirituel. On y glorifie une communauté de vierges qui persévéraient dans la prière à Jérusalem près du Temple et dans laquelle Marie elle-même aurait vécu avant d'enfanter le Christ. 

 

 

♣ La réaction de l'Eglise institutionnelle à partir du VIIIe siècle

 

Pour Anne-Marie Hélvétius, "les autorités ecclésiastiques ont majoritairement pris position contre l'hypothèse d'une participation égalitaire de l'homme et de la femme à l'imago Dei" (p. 121) préfèrant suivre la lecture patriarcale de saint Paul "conformes aux mentalités dominantes du monde romain, cette interprétation avait le mérite de justifier du même coup que les femmes demeurent exclues des ordres majeurs du clergé". Mais, pour l'historienne, "contrairement à ce que laisse entendre l'historiographie catholique traditionnelle, soucieuse de proposer une lecture continue de l'histoire, l'idéal paulinien ne s'est pas imposée d'emblée comme une évidence" (idem). C'est à l'issue d'un long processus que la ligne dure et misogyne l'a emportée. L'Occident et l'Orient se sont retrouvées dans une situation différente dans le sens où les royautés issues de l'effondrement de l'empire romain d'Occident n'avaient pas le même pouvoir centralisateur fort que l'empire byzantin. L'apparition d'une monarchie franque puissante à partir du VIIIe siècle et l'essor des empereurs carolingiens et ottoniens changèrent la donne :

 

"Ce processus qualifié de 'réforme de l'Eglise', allait aussi entraîner une redéfinition complète de la théocratie, désormais fondée sur une distinction entre pouvoir "temporel" et pouvoir "spirituel", ce qui revient à opposer le pouvoir laïc et le pouvoir clérical. Cette cléricalisation de la société chrétienne ne pouvait se faire qu'au détriment des laïcs, donc aussi des femmes." (p. 122)

 

Pour défendre son idée, la médiéviste revient sur trois phénomènes institutionnels et théologiques qui illustrent bien ce processus:


 ◊ La réforme carolingienne (VIIIe)

 

La réforme de l'Eglise est alors concomitante d'une phase d'expansion géo-politique du pouvoir franc. Pour établir une cohérence territorial, les monarques choisissent d'unfier les pratiques et les croyances des communautés chrétiennes de tout le royaume. Cela se traduit par une séparation distincte plus claire entre deux "ordines" (ordres) : l'ordo clericorum (ordre des clercs) et l'ordo monachorum (ordre des moines). Les capitulaires carolingiens et les canons conciliaires francs enjoignent chaque communauté à se ranger dans l'un des deux ordres. Le monachisme est réorganisé selon une règle unique, celle de Benoît de Nursie. Louis le Pieux sépare plus nettement les moines (règle bénédictine), les "chanoines" (clercs vivants en communautés vivant selon un canon) et les chanoinesses (femmes qui ne sont pas des moniales vivant en communautés et selon des sanctimoniales):

 

"La réforme est clairement incompatible avec le monachisme angélique, centré sur le chant de louange des moines et des moniales (...) l'idée générale consiste à convaincre les moines et les moniales de se reconnaître comme pécheurs et non comme parfaits, car la perfection n'est pas de ce monde" (p. 123).

 

La vie religieuse féminine est de mieux en mieux encadrée. Dans l'esprit des réformateurs, l'éducation des jeunes filles de l'aristocratie leur revient toujours mais le contrôle épiscopal se renforce. En parallèle à ces réformes, la théologie revalorise des textes de l'Ancien Testament (Lévitique, Deutéronome) pour dénoncer les impuretés des laïcs et mettre en avant, au contraire, la pureté des prêtres. Les femmes sont progressivement écartées de la liturgie. Les diaconesses disparaissent des sources. Les théologiens plaident pour le célibat des prêtres. La messe prend de plus en plus son importance au détriment du chant monastique.


 

◊ L'essor de la figure mariale

 

L'exégèse mariale connaît un changement progressif au cours du Moyen Age. Cette évolution reflète celle des relations entre hommes er femmes ainsi que globalement celui du système politique. De la patristique avait émergé l'idée que Marie était la nouvelle Eve, celle qui inversait les conséquences néfastes de la Chute et apportait le Salut au monde en engendrant le Christ. Le Concile d'Ephèse en 431, en proclamant Marie Theotokos ou Mère de Dieu, marque le début d'un culte important à cette Vierge-Mère. Mais pour l'historienne, "dans l'Occident du VIe-VIIIe siècle, la Vierge-Mère apparaît surtout comme une figure fascinante aux yeux des ecclésiastiques masculins. Les moniales quant à elles, se réfèrent à leur unique modèle, le Christ dont elles se considèrent comme les épouses - et non les mères !" (p. 125). L'historienne montre ainsi comment les prêtres poussent les moniales à voir dans Marie une médiatrice: "les clercs préfèrent voir les moniales suivre l'exemple de Marie plutôt que celui du Christ, d'autant que la médiation mariale symbolise aussi celle de l'Eglise" (p. 126). Progressivement, la conceptualisation théologique autour de Marie se complexifie : "Aux anciens parallélismes Eve-Marie et Marie-Eglise s'ajoute peu à peu lidée que Marie est aussi Reine des Cieux, épouse du roi des rois, Sponsa Christi par excellence : c'est au coeur du consortium sponsale qui l'unit au Christ que son rôle de médiatrice va pouvoir s'affirmer" (idem). 

 

◊ Vers une théocratie pontificale

 

La réforme carolingienne se prolonge sous différentes formes dans des réformes monastiques puis inspire la "réforme grégorienne" du XIe siècle. Cette période correspond à une prise de pouvoir grandissante des clercs dans la vie sociale et politique en Occident. Si les abbesses restent des femmes puissantes, Anne-Marie Helvétius note la disparition des communautés religieuses dissidentes, le recul des chanoinesses, et la mise sous contrôle de l'autorité épiscopale. L'hagiographie féminine change de thématiques. On y parle moins des miracles accomplis par les femmes elles-mêmes que des conseils pratiques relatifs à la vie quotidienne et au travail manuel comme s'il fallait convertir les femmes à suivre la règle bénédictine. Globalement, à partir du XIe siècle, la réforme grégorienne impose le célibat des prêtres et dans la définition de la primauté du pape subordonne le temporel au spirituel : "le pape, un clerc célibataire, remplace dans cette fonction l'empereur, les rois et les princes, laïcs et mariés. Seul vrai représentant du Christ sur terre, le pape prétend même exercer une forme de suzeraineté sur les souverains laïcs" (pp. 129-130). Ce processus se serait globalement fait au détriment des femmes:

 

"la femme bonne épouse et mère, exclue du lit du clerc, l'est aussi de toute forme de pouvoir reçu par Dieu. Ecartée de tout pouvoir spirituel (...) et soigneusement encadrée par les clercs, la femme religieuse n'aura d'autre oslution que de se réfugier dans la mystique, pendant que la femme mariée secondera son mari dans l'exercice du pouvoir temporel au sein du consortium marital. La nouvelle théocratie consacre la victoire de la masculinité sur le "sexe universel"." (p. 130)

 

***

Le court article d'Anne-Marie Helvétius ouvre des pistes véritablement intéressantes dans la compréhension du genre chrétien occidental. Il permet de se décentrer d'un certain nombre d'évidences trop facilement acquises comme par exemple ici, l'unité de vie monastique entre ses débuts aux III-IVe et sa formalisation progressive ou l'interprétation flottante et mouvante des textes fondamentaux expliquant le rapport de genre dans l'exégèse et la théologie. Comme souvent, on voit comment la différence homme/femme rejoue étroitement la différence clerc/laïc au sein du christianisme latin. Il y a chez Anne-Marie Helvétius des élans historiques et des intuitions aussi intéressantes que celles de l'historien du christianisme antique Peter Brown, même si dans l'espace court d'un chapitre c'est difficile d'en faire le reproche, on regrette parfois la rapidité de la démonstration et le manque de références plus détaillées pour comprendre le raisonnement.   

Par Anthony_Favier - Publié dans : Nous avons lu...
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Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 15:31

Compte-rendu de : FASSIN, Eric et MARGRON, Véronique (2011) Homme, femme, quelle différence ? Paris : Salvator, "Disputatio", 120 p. 


Issu d'un débat public ayant eu pour cadre la cathédrale de Rouen le 27 mai dernier lors des traditionelles fêtes de Jeanne d'Arc, il faut saluer la dernière livraison de la collection "Controverses" de l'éditeur Salvator intitulé Homme, femme, quelle différence ? On y retrouve la transcription de la controverse publique qui a opposé Eric Fassin et Véronique Margron. Le premier est professeur de sociologie à l'Ecole Normale Supérieure d'Ulm. Il est sûrement l'un des représentants actuels les plus connus des études de genre dans le paysage universitaire français. Véronique Margron est une religieuse dominicaine. Professeure de théologie morale, elle également présidé la Faculté de Théologie de l'Université Catholique d'Angers. Ancienne élève de Xavier Thévenot, elle incarne peut-être le mieux aujourd’hui ce courant de théologie moral proprement français qui cherche une voie entre un libéralisme intellectuel trop affiché et les intransigeances plus romaines.

 A l'origine de cet ouvrage, on retrouve l'association Disputatio qui s'attache, avec une certaine intelligence, à relancer le débat d'idées sur le modèle de l'université médiévale où deux personnes présentaient une thèse opposée. Selon ses créateurs, il s'agit pour "deux maîtres reconnus à s'affronter pour une meilleure compréhension des nuances, des implications et des conséquences du problème abordé" (avertissement, p. 7). Le livre qui en résulte répond plutôt favorablement à ce programme. Il faut d’emblée noter que l’opuscule se distingue de la tonalité bassement polémique qui, d’habitude, entoure l’évocation en contexte catholique des études de genre.

 Tout au contraire, il ressort même comme une sereine atmosphère d’écoute et une attention mutuelle entre les deux intervenants. Eric Fassin avoue au début de son intervention «être impressionné de prendre la parole dans un tel cadre» quand bien même «(ses) engagements, tant intellectuels politiques, en matière de genre et de sexualité n’y sont pas forcément en odeur de sainteté» (p. 18). L'universitaire s'étonnera même à la fin de son intervention de l'accueil qui lui a été réservé par les catholiques de Rouen notant: "Je n'ai pas toujours connu à l'Université des échanges aussi respectueux et amicaux" ! Véronique Margron, de son côté, reconnaît bien volontiers, selon le mot d’Heidegger et la formulation de Luce Irigaray, que chaque époque a une chose à penser et que celle de notre temps est la différence des sexes ! Durant les deux interventions, il émane de façon générale comme une bienveillance des intervenants à l’égard de la parole de l’autre, bienveillance qui ne cache toutefois pas des désaccords.

 

♣ La position d’Eric Fassin : «Signe des temps : du genre au sexe»

Eric Fassin place son intervention sous l’évocation assumée de Vatican II en voyant comme le passage «du genre au sexe» comme un «signe des temps». Partant du constat qu’aujourd’hui, contrairement à jadis, il n’est plus évident d’affirmer sans questionnement ni débat qu’il existe une différence des sexes, il cherche à s’en réjouir davantage qu’à s’en inquiéter :

«d’un côté, l’ombre menaçante du signe de Jonas, voire la fin des temps ; de l’autre, les lumières de l’actualité démocratique, soit le temps présent. Cette ambiguïté me paraît au coeur de la réflexion que nous essayons de mener ici : faut-il déplorer ou se féliciter de cette troublante remise en question, qu’on peut qualifier de trouble dans la différence des sexes ?» (p. 20)


◊ L’essor des thèses naturalistes contre les études de genre

Face à la hausse des naissances en dehors du mariage, du succès du PACS, de l’alignement des droits face au mariage, à l'adoption et à la procréation médicalement assistée, entre homosexuels et hétérosexuels, le sociologue note l’essor des thèses «naturalistes»: «en réaction à ces évolutions sociales et politiques (...) beaucoup sont tentés de présenter le mariage et la famille, sans craindre le paradoxe, voire l’oxymore, comme des «institutions naturelles» » (p. 21). Eric Fassin souligne d’emblée le caractère surprenant de cette «naturalisation» dans le sens où «la rhétorique de la nature masque mal la naturalisation, et donc l’artifice. De fait le simulacre, n’est pas la vie, comme nous le rappelle d’ailleurs le mot «naturalisation», qui s’emploie aussi pour les animaux empaillés». Dans un premier temps de son exposé, le sociologue s’attache donc à démontrer contrairement «aux évidences les mieux ancrées dans notre sens commun» que la différence des sexes n’est pas une simple donnée de la nature.

◊ Le concept de genre et son histoire

Pour étayer son argumentation, Eric Fassin, développe une longue partie dans laquelle il rappelle l’origine, l’histoire et le sens du concept de genre comme la construction sociale historiquement variable de la différence des sexes. Le sociologue cherche d'emblée à dé-dramatiser l’emploi du concept de genre qui peut faire peur :

 "Le mot genre en français, est familier à toutes et à tous : dès l’école primaire,nous entendons parler du genre des mots -(...) masculin, féminin (sans parler du neutre!) : nous comprenons très tôt que le genre est conventionnel. La chaise n’est pas plus femelle que le fauteuil n’est mâle (...) bref le genre c’est d’une simplicité enfantine ! Pour prolonger cette définition scolaire dans un registre savant, je commencerai par rappeler la formule célèbre de Simone de Beauvoir : on ne naît pas femme, on le devient. De la même manière, on pourrait dire qu’on ne naît pas homme, mais qu’on le devient." (pp. 25-26)

On saura gré à Eric Fassin de livrer une histoire plutôt précise et concise du concept de genre et des débats l’entourant (pp. 28-34). Le sociologue rappelle comment le concept pré-existe au féminisme. Il se formule dans la psychologie et la psychiatrie américaine autour des travaux de John Money et Robert Stoller autour de l’intersexuation et la transexualité. Le concept de genre fut ré-employé par la suite dans les études féministes par des sociologues et anthropologues (Ann Oakley, Rayna Reiter, Gayle Rubin) comme outil critique qui interroge les attentes normatives :

"Dénaturaliser l’ordre sexuel en parlant de genre, ce n’est pas tant politiser le sexe que révéler au grand jour combien il a toujours déjà été politisé. Le féminisme n’introduit pas pas les rapports de pouvoir ; il les donne à voir en les explicitant." (p. 31) 

Eric Fassin montre aussi toutes les limites de la première génération d’études de genre qui ont éconduit la différence entre nature et culture sans interroger véritablement le premier terme. Il en arrive donc assez rapidement à l’évocation des travaux de Judith Butler dont il rappelle la pertinence de la critique : «la différence des sexes ne préexiste pas, dans un lieu naturel à l’abri de l’histoire, à sa construction sociale» (p. 32). Le sociologue rappelle l’importance des travaux de Thomas Laqueur et d’Anne Fausto-Sterling qui ont montré la valeur relative de la définition anatomique à travers l’histoire ou la biologie contemporaine.


◊ Le mauvais genre des catholiques

A plusieurs reprises, Eric Fassin évoque, avec une certaine pertinence, la façon dont le Magistère, certains catholiques et des théologiens comprennent ce qu’ils appellent la théorie du genre pour en montrer les limites :

- la théorie du genre inviterait chacun à se déterminer volontairement à devenir homme ou femme :

"Le genre ne résulte pas plus d’un choix individuel qu’il n’est l’effet d’une détermination sociologique. On ne choisit pas, par un acte de volonté pure, de devenir homme ou femme. On ne s’invente pas, on ne se réinvente pas au gré de ses fantaisies. L’exemple des personnes trans (transexuelles ou transgenres) le confirme paradoxalement : leur choix de changer de sexe ou de genre renvoie en effet à une nécessité intérieure forte. Il serait donc aussi faux que violent d’y voir une lubie symptomatique de quelque individualisme contemporain ; mais il ne serait pas moins trompeur de renvoyer cette quête de soi à quelque détermination naturelle" (p. 28)  

Plus loin, dans le débat : 

"Le genre c'est une affaire de normes : en tant que sociologue, je suis payé pour y croire ! Il ne s'agit pas de coire que "je" réinvente le monde tous les jours, dans l'omnipotence. En revanche, "nous" pouvons renégocier les règles du jeu, et redéfinir le monde dans lequel nous vivons. Nous sommes les hériters d'une histoire ; mais l'histoire n'est pas seulement du passé : elle se joue au présent. Nous n'acceptons plus, ou plus si facilement, des rôles impartis aux hommes et aux femmes qui, naguère encore, nous paraissaient "naturels"." (pp. 94-95)

la théorie du genre remet le lien évident entre le genre et la sexualité: 

"C’est un autre malentendu qu’il convient d’éviter, et d’autant plus qu’il est alimenté par des textes issus du Vatican, le genre ne se confond nullement avec la sexualité: entre les deux, il y a un rapport ; mais ce rapport, loin d’être simplement d’équivalence, demande toujours à être pensé." (p. 36) 

"Le genre ne se distingue pas de la sexualité ; ou plus précisément, la différence des sexes s’opposerait au genre comme l’hétérosexualité à l’homosexualité." (p. 40) 

Eric Fassin conclue sur les enjeux de la querelle autour du genre en rappelant trois éléments : politique, scientifique et humaniste. Le premier c’est que dans les sociétés démocratiques occidentales «l’ordre social n’est pas défini par un principe transcendant - Dieu, la nature ou la tradition. Les normes sont instituées de manière immanente» (p. 41). Le second c’est sa conviction scientifique que «la différence des sexes est une institution ; elle n’est donc pas naturelle» (p. 42). Le dernier veut dénoncer la violence contenue dans la naturalisation en n’hésitant pas à recourir à un certain pathos : «s’il importe de dénaturaliser la différence des sexes, c’est que sa naturalisation comporte une part de violence. Imposer la norme, au nom de la nature, c’est renvoyer tous ceux qui ne veulent ou ne peuvent s’y reconnaître non seulement dans l’anormalité, mais aussi dans l’enfer des vies «contre nature». Toutes les personnes qui n’entrent pas, ou mal, dans cette norme naturalisée du sexe et de la sexualité, subissent cette violence de plein fouet. La norme qui ne se donne pas comme norme, c’est-à-dire qui travestit son arbitraire en s’instituant en nature, n’en est plus que violente - tant il devient difficile de résister à ses injonctions. Je songe ici aux hommes qu’on ne juge pas assez virils, ou aux femmes qu’on juge trop masculines ; je songe avec à ces jeunes gens qui se suicident en découvrant leur orientation sexuelle » (p. 42). Plus malicieuse et moins attendue peut-être la notation finale sur un Vatican promouvant à tout prix une «loi naturelle» dans la défense du mariage hétérosexuelle tout en réservant le sacerdoce à des hommes interdits sans sexualité.


♣ En regard, l’exégèse de Véronique Margron

C’est sur un tout autre terrain que Véronique Margron place sa réflexion. Elle livre un autre éclairage sur la question du genre à partir de la tradition chrétienne. L’exégète rappelle tout d’abord l’importance de la Parole de Dieu contenue dans la Bible pour les chrétiens. Si les textes ne sauraient totalement se détacher de leurs contextes de naissance, ils gardent une pertinence et peuvent parler des enjeux contemporains. Véronique Margron s’attarde sur les deux récits sur la création de l’homme et de la femme qui se trouve dans les trois premiers chapitres du livre de la Genèse :

"Mise ne forme entre le VIe et le IVe siècle avant notre ère, ils ne parlent pas du genre, pas davantage de sexualité au sens conceptuel du terme, pourtant il est bien question d’hommes et de femmes, de masculin et de féminin. Avec Dieu. Il n’y a pas de vérité scientifique à chercher ici sur l’origine de l’humanité. Mais bien une vérité du sens de l’humain dans le rapport qu’il entretient avec lui-même homme et femme, et qu’ils entretiennent tous deux avec Dieu»" (pp. 54-55).


◊ Le premier récit de la Genèse

Dans le processus de la Création, dont Véronique Margron souligne le caractère de séparation des éléments et de mise en ordre de la création. Commentant le verset «Dieu créa l’Homme à son image, à l’image de Dieu, il le créa ; homme et femme, il les créa» (Gn 1, 26), elle note : 

"Dieu n’est pas un être sexué, et pourtant parler d’homme et femme est la meilleure manière de faire signe vers qui est Dieu, car ils sont son meilleur vis-à-vis. Dans tout ce que Dieu a crée, ce sont eux qui vont être le meilleur signifiant de qui il est Lui (...) la différence des sexes n’est pas un accident malheureux de l’histoire mais appartient, pour l’auteur du récit de la Genèse 1, au geste de Dieu lui-même, l’inscrivant alors dans la condition même de l’humain» (pp. 56-57) 

Plus loin :

«Homme et femme sont plus ressemblants que différents car il sont ensemble distincts - sans hiérarchie entre eux - de tout le reste de la création, et par la parole de Dieu en deviennent les garants, les «promoteurs».» (p. 58)

La théologienne tire quelques réflexions de cette lecture. Tout d’abord, si l’humain est co-créateur du monde, il ne doit pas oublier qu’il vient «second» après Dieu» «cela non tant pour rabaisser son possible orgueil que pour le protéger de la violence, qu’il fait trop souvent déferler quand il se prend pour le seul, l’unique» le premier, le maître du monde et de lui-même» (p. 59). On comprend indirectement ici que le genre entendu comme la remise en cause de la différence des sexes serait donc à la fois de l’orgueil et porterait le risque de catastrophe sans que jamais ces dernières ne soient développées en dehors de périphrases. De plus, Véronique Margron distingue bien que la différence suppose la «communion» entre des éléments qui restent distincts et ne doivent pas être confondus.


◊ Le second récit de la Genèse 

Selon la théologienne, le second récit de la Genèse est moins facile à commenter. Il est historiquement composé avant le premier de la Bible actuelle. Il est également «plus long et très complexe, avec de nombreux événements» (p.61). Dans ce récit, Dieu place «adam», dont la théologienne rappelle que la traduction la plus juste serait «le glaiseux», dans un jardin. «A cette étape du récit, l’être qui est posé au milieu du jardin n’est pas sexué» (p. 63). Endormi par Dieu, c’est de son côté, et non de sa côte, qu'est issue une femme : «isha». A partir de ce moment, le récit désigne «adam» par «ish» (l’homme) par rapport à «isha» (la femme) : «ainsi pour  quel’homme existe, la femme doit exister» (p. 65). 

Véronique Margron développe alors une réflexion sur les liens qu’entretiennent ce qu’elle qualifie de «roc biologique» (1) et le langage contemporain pour l’aborder :

 « Ce que Dieu fait avec le côté de l’adam endormi, ce qu’il crée, ce n’est pas un être - une femme - mais deux en quelque sorte : la femme et l’homme. Mais cette création demande la reconnaissance par le langage avec toutes ses ambiguïtés. Pouvons-nous nommer ceci le «roc biologique» ? Peut-être. Mais, au regard du récit, c’est un peu tirer sur la texte, introduire des concepts qui n’existent de cette manière. En tout cas, ce roc - la création par Dieu - demande à venir à la parole des humains pour exister pleinement. La parole se réfère à des cultures, des représentations, des symboliques. La parole n’est jamais neutre (...)» (p.66-67)

L’enjeu serait donc l’interprétation dans un langage d’une donnée initiale, la «chair» plutôt que le corps, qui serait un «déjà-là de Dieu» (p. 67). Si la chair est «universelle», «elle se décline au singulier» dans l’histoire irrréductible du sujet. La théologienne se livre alors à des réflexions qui oscillent entre le registre de la théologie morale et des considérations d’ordre plus psychologique : la nécessité de quitter ses parents et les valeurs de son enfance pour former un couple, le caractère risqué d’un départ vers un futur qu’on ne connaît pas, le couple comme alliance de singularités, le risque de manger l’autre dans la relation amoureuse, etc. Véronique Margron se livre ensuite à un commentaire du chapitre 3 où surgit le serpent qui tente la femme. De cette épisode, retenons qu’après la chute «la relation, avec Dieu, avec l’autre sexué, a changé de signe. Elle est maintenant marquée de soupçon, de défiance.» (p. 72)


Note du paragraphe : 

(1) Véronique Margron reprend à son compte cette expression sans guillemets ni référence explicite. Le «roc biologique» doit-il faire penser au «roc biologique de la castration» de Sigmund Freud ? Selon ce dernier, l’analyse butte nécessairement sur le «roc biologique de la castration». Peut-être faut-il y voir également une reprise d’un argument développé par Jacques Arène dans le document «la théorie du genre» remis à l’épiscopat, dans lequel il affirme que cette dernière veut coûte que coûte détruire le «roc biologique» qui «servirait à la hiérarchisation des genres» (Documents Episcopat, p.6) 


◊ Une histoire reliée à la parole fondatrice 

Dans un dernier temps, l’oratrice catholique revient vers le coeur du sujet. Mettant à l’écart la position de Freud pour qui «l’anatomie c’est le destin», elle veut présenter une conception chrétienne où le donné se conjugue avec l’histoire : 

 «Ce n’est pas l’humain qui choisit d’être homme ou femme. Il se trouve tel. Il vient au monde et à son histoire ainsi. Mais c’est la parole prononcée sur lui et celle que lui-même pourra affirmer qui lui permettront d’habiter pleinement ce qu’il est, et qui il est. La différence des sexes n’est pas un déterminisme mais la condition, d’une rencontre. Non la seule condition d’ailleurs. Car une fois de plus, la sexualité devient humaine grâce à la parole ajustée qui rend compte du respect, en quelque sorte du soin, de l’attention. Elle le devient aussi par la force - non violente - du désir de vivre et du désir de l’autre, qui rend possible de s’écarter de l’infans en nous. La différence des sexes n’est pas d’abord une construction sociale. Elle constitue l’humain qui est de l’un ou l’autre sexe. Cela n’interdit pas, culturellement, que du féminin l’homme et du masculin la femme. Là se situe la place des représentations, des transmissions, des cultures et la force de l’inconscient. Ce mixe entre le sexe et le genre n’est pas inné mais lié au langage. Et l’humain est le seul mammifère à être marqué tout en même temps par son histoire et par ce qui le constitue en arrivant au monde, un patrimoine génétique, un corps sexué, une constitution humaine. La tradition chrétienne ne défend pas une nature immuable, scellée depuis toujours. Mais bien une relation serrée, incompressible, entre le donné de naissance et la place de la culture, du juste amour - ou non - des siens, de l’éducation, des drames vécus et de leurs traces dans les profondeurs de l’être» (pp. 75-76)


Dans sa conclusion, la théologie appelle à la constitution d’une «douce altérité» - sans violence - entre hommes et femmes et qui rappelle que «si nous sommes quasi créateurs de ce monde, nous le sommes en second» et que l'humanité doit se garder de toute puissance. 


♣ Le débat entre les deux intervenants

 

Dans le débat, la parole revient à Eric Fassin qui ne manque pas de relever plusieurs éléments. Le premier c’est l’impossibilité de tirer une vérité des Ecritures de manière univoque comme le révèlent les variations autour des différents récits de la genèse. Le travail d’interprétation n’est pas seulement le fait des «gens d’Eglise» mais «l’oeuvre de la société». Le second c’est sur le lien entre l’altérité et la différence de sexe. Le sociologue pointe les deux poids deux mesures que soulève cet argument brandi pour les couples homosexuels mais jamais pour les homogamies (2) professionnelles : «nous vivons dans des sociétés d’homogamie, et tout particulièrement dans les couples de sexe différent. Les enseignants ont tendance à se marier entre eux, les médecins aussi, et les agriculteurs (...) la différence n’est-elle une valeur qu’en opposition aux revendications homosexuelles ?» (p. 86). Cette remarque sera globalement acceptée par la théologienne dans sa réponse pp. 92-93. Enfin, le sociologque ne manque pas de relever l’emploi problématique de l’expression de «roc biologique» qui remettrait en cause tout son propos, notamment sur le caractère historiquement construit d’une vérité :  « une telle expression aurait tout son sens pour ériger la biologie en rempart contre l’histoire. Or je n’ai pas eu le sentiment que c’était votre argument. Cette expression ne contredit-elle pas votre propos ?» (p. 87). Répondant à cette question, Véronique Margron précise : 

«il y a (..) dans la tradition catholique - un «roc du biologique». J’emploie cette expression avec nuance et précaution. je connais les débats sur ce thème mais aussi les difficultés d’un vocabulaire non biblique quand on le réfère pourtant au récit biblique. Je l’emploie à la condition de ne pas l’entendre comme une défiance vis-à-vis de la culture et de l’histoire. Il s’agit pas de dire que rien ne change et tout ne ferait que recommencer, à l’identique, de génération en génération. Les écrits témoignent d’une relation entre un déjà-là et du construit, d’une intrication. Et manifestent que la violence, du soupçon s’infiltrent - ou déferlent - quand l’hommme veut s’estimer seul maître à bord. Quand sa capacité créatrice n’est plus rapportée à une autre parole, celle de Dieu. Pour le dire encore autrement, s'il y a une filiation culturelle, il y a aussi une relation entre une résistance du corps et sa nomination par les cultures comme son appropriation par chacun. Je ne peux faire ce que je veux de ce que je suis. Car ce que je suis marquera, de toute manière, qui je se suis. De même la culture ne peut faire comme si elle créait le monde en faisant table rase de ce qu'elle ne possède pas : la mort, les générations, la réalité que chacun est sexué - séparé - et unique. Nos corps sont habités d'une mémoire, culturelle, langagière, familiale, inconsciente. Mais ces mémoires sont marquées par ce même corps qui résiste, ce corps de chair et de sang (...) Le corps sexué de quelqu'un est de part en part intriqué entre ce qu'il trouve de lui en venant au monde et ce qu'il devient en ce même monde." (pp. 90-91)


De son côté, Véronique Margron demande à Eric Fassin s'il est prêt à admettre que la différence des sexes est aussi une chance (p. 94). La réponse du sociologue va chercher du côté de la philosophie de Michel Foucault et Judith Butler :


"Pour moi, il est important de ne pas penser les minorités seulement comme des victimes (...) j'utilise le mot "minorité" au sens où un groupe est minorité, comme renvoyé à un statut de "mineur". C'est vrai des homosexuels, des trans, des intersexes mais aussi des femmes : bien qu'elles constituent une majorité statistique, elles sont minorées dans les relations de pouvoir (...) comment penser la domination que subissent ces minorités sans les réduire à l'état de victime ? Judith Butler prolonge ici la pensée de Michel Foucault : le pouvoir qui constitue le sujet peut s'entendre en un double sens - l'assujetissement, et la subjectivation. C'est l'homophobie qui fait l'homosexuel, comme c'est l'antisémitisme qui fait le Juif. Mais du coup, l'homosexuel et le Juif se construisent dans cette expérience. Ils ne se contentent pas de la subir ; ils se l'approprient en la détournant (...) La différence des sexes est bien prise dans des rapports de domination ; mais s'il est vrai qu'elle nous constitue, il n'est pas moins vrai que nous nous constituons à partir d'elle. De même, les Noirs peuvent endosser une identité en redéfinissant le stigmate qui leur est imposé (...) je ne me reconnais pas dans l'utopie d'un monde sans relations de pouvoir. Je crois seulement qu'il faut être armé pour moins les subir, et plus en jouer ou les déjouer" (pp. 94-96) 


Notes du paragraphe : 

(2) L'homogamie désigne le mariage dans un même groupe social ; on l'oppose à l'exogamie. 

***


Il est difficile de résumer la densité de cette "disputatio" dans la taille d'un petit billet de blog. 
Eric Fassin se place d’emblée sur un terrain sociologique et politique avec une démonstration claire, efficace, presque froide et magistrale. Véronique Margron se livre, quant à elle, davantage à un exercice peut-être plus catholique, celui de l'homélie, du commentaire cultivé et intellectuellement très référencé, passant de Ricoeur à Lacan, d’un extrait déjà très commenté de la Bible. Elle se place sur le terrain de l'exégèse et de la psychanalyse. Il nous est personnellement délicat de porter un jugement très enthousiaste devant la prestation de cette théologienne (sans occulter toutefois le caractère novateur et le contenu profond de son propos). Par moment, nous avons le sentiment que Véronique Margron élude, d’une certaine manière, les questions d’actualité. Elle semble se déplacer vers l’horizon policé et moins clivé des réflexions exégétiques et psychologiques. Nulle trace chez elle d’une réflexion abordant clairement et frontalement la politique du mariage homosexuel ou de la transexualité. L’évocation poétique cache peut-être pudiquement un inconfort à préciser une pensée. Cela reflète éventuellement un attentisme stratégique d’une femme qui ne peut s’engager trop sans écorner un Magistère auquel elle doit fidélité à titre et de religieuse et de professeure de théologie d’une Université Catholique. Selon un procédé qui est assez fréquent en paysage catholique, le lexique désarme la critique sans expliciter pour autant clairement une position. Ici la différence laisse place à la «communion» - il s’agit du mot souvent employé pour dire que l’Eglise n’est pas une démocratie ! -, le corps à la «chair», etc. Eric Fassin fait preuve, quant à lui, d’une audace de théologien catholique exhibant des références de l'ecclésiosphère comme le "signe des temps" ou une réflexion assez juste sur l'historicité de la révélation. En tout cas, si le trouble dans le genre a été en débat lors de la discussion, on assiste également à un "trouble des genres", trouble fructueux entre les genres de la sociologie et de la théologie !  

 

Note : Pour les Lyonnais.e.s, le débat pourra se prolonger le samedi 12 mai prochain à l'Agora tête d'or (centre culturel animé par les dominicains du Saint-Nom de Jésus) : 

Par Anthony_Favier - Publié dans : Nous avons lu...
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Mardi 4 octobre 2011 2 04 /10 /Oct /2011 12:30

9782226076212.jpgLe volumineux travail de Martine Sèvegrand sur les catholiques français et la contraception au XXe siècle est de ceux que l'on lit avec respect et intérêt. L'historienne sait replacer avec le sens de la nuance et de la complexité, en s'appuyant sur des sources fouillées et inédites, les débats qui ont surgi dans le catholicisme tout au long du XXème siècle autour de la morale conjugale de la sexualité. Prenant à contre courant l'encyclique Humanae Vitae (1968) de Paul VI qui interdisait aux catholiques le recours aux contraceptifs chimiques, Martine Sevegrand s'interroge : "est-il vrai que l'Eglise a enseigné, constamment et d'une seule voix, que la contraception est "intrinsèquement mauvaise ?" (introduction, p.11)

 

 

♣ 1919-1954 : un débat étouffé

 

Dans une première partie, l'historienne interroge la période 1919-1954 durant laquelle le débat n'existe pratiquement pas de manière ouverte et où, au contraire, les normes ecclésiastiques pesant sur les couples catholiques tendent à se resserer.


◊ L'alliance grandissante des catholiques et des natalistes dans l'entre-deux-guerres

 

Martine Sèvegrand rappelle, comme l'ont bien documenté les historiens de la démographie et de la population avant elle, comment la France n'aurait pas pu accomplir sa transition démographique dès la fin du XVIIIème siècle sans une baisse de la natalité et un recours à des pratiques anti-conceptionnelles (au premier lieu desquelles le retrait ou coït interrompu). Ces dernières ont pu se diffuser grâce à la complaisance du clergé français progressivement acquis à la doctrine pénitentielle du liguorisme, qui, plutôt que prôner des exigences morales très élevées en matière de sexualité conjugale, préfère l'indulgence et la discrétion au confessionnal dans la répression du crime d'Onan ou onanisme (le fait de répandre du sperme en dehors de l'utérus de manière volontaire d'après le nom du personnage biblique Onan, cf. Genèse 38, 7-9) (1).

Or, l'historienne analyse assez justement comment cet équilibre entre les pratiquants et leurs confesseurs se rompt progressivement dans l'entre-deux guerres sous les coups de deux dynamiques sociales :

  • une première est propre à l'Eglise catholique qui connaît une reprise en main des confesseurs français à travers une série de normes de la Sacrée Pénitencerie (congrégation romaine chargée de ces questions) qui demandent aux prêtres d'être plus rigoureux et de ne pas concéder trop facilement l'absolution. 
  • une autre dynamique est partagée avec le reste de la société française : c'est la diffusion de l'angoisse de la dénatalité et des risques de la dépopulation. La peur s'accentue dans un contexte de forte concurrence avec l'Allemagne et dans une société française qui doit assumer les conséquences démographiques terribles de la première Guerre mondiale.

 

Dès 1919, les évêques pointent les grands dangers du non-renouvellement des générations. Des catholiques, comme l'Abbé Jean VIOLLET, fondateur de l'Association du Mariage Chrétien (AMC) mais aussi des médecins et des pharmaciens catholiques ou bien encore des jésuites de l'Action Populaire, prennent alors à coeur le combat contre la contraception et exaltent la famille nombreuse. On les retrouve ainsi dans les congrès de natalistes et ils ont pu peser, aux côtés d'autres, dans l'adoption par la Chambre bleue horizon de la loi de 1920 qui pénalise la "propagande" (publicité) anti-conceptionnelle ou anti-nataliste.

 

Notes

 

(1) Sur cette question, on consultera avec profit les études de : 

 

Guerber, Jean (1973), Le Ralliement du clergé français à la morale liguorienne (Rome: Universita Gregoriana Editrice) 378 p. 

 

Langlois, Claude (2005), Le Crime d'Onan. Le discours catholique sur la limitation des naissances (1816-1930) (Paris: Les Belles-Lettres) 502 p.

 


◊ La morale conjugale catholique n'est pas stricto sensu nataliste

 

Martine Sèvegrand établit plutôt que si le verset de la Genèse "Croissez, multipliez-vous et remplissez la terre" (Gn, 1 : 28) est une référence utilisée pour enjoindre le couple à la fécondité, il ne saurait résumer à lui-seul la position théologique catholique. Cette dernière repose davantage sur la patristique et le thomisme et valorise un équilibre plus subtil entre chasteté et fécondité. Le Code de Droit Canonique de 1917 définit que mariage a des "fins primaires" que sont la procréation et l'éducation des enfants et des "fins secondaires" que sont l'aide mutuelle et l'apaisement de la concupiscence. Dans ce système théologico-moral, la sexualité n'est pas valorisée en elle-même et le plaisir, toujours suspect, est surtout la récompense du devoir reproductif. Le plaisir vénérien est marqué du sceau du péché et ne saurait devenir l'objet d'une recherche pour lui-même. L'enseignement de saint Paul - qui conseille le mariage pour éviter la fornication (1 Cor, VII, 2) et saint Augustin - qui n'envisage jamais l'acte sexuel comme l'expression de l'amour des époux - reste ici vivace. La continence est un idéal de vie pas seulement pour les clercs mais aussi pour les époux. Si l'une des fins du mariage est la procréation, l'absence de rapports sexuels conjointement choisie par les époux peut être une ascèse valorisée et un exercice de perfectionnement mutuel. En ce sens également, on peut écrire que les clercs n'enjoignent pas les époux catholiques à avoir le plus d'enfants possibles en multipliant les rapports sexuels mais à ne pas refuser ceux qu'ils peuvent avoir en exerçant leur sexualité. Si un couple doit faire face à de graves difficultés économiques et financières ou à une maladie qui mettrait en danger la vie de la femme, il est ainsi accepté que les époux s'abtiennent de tout rapport sexuel dans le cadre du mariage. 

 

 

◊ Le perfectionnement de l'enseignement pontifical : se positionner face aux anglicans et aux nouvelles connaissances biologiques

 

Martine Sèvegrand montre bien comment dans les années trente, Pie XI craint un gauchissement de l'enseignement traditionnel et l'essor d'une trop grande tolérance. Il importe également pour lui de répondre à la décision des évêques anglicans qui autorisent, par la 15ème résolution de la Conférence de Lambeth en 1930, qu'un couple maîtrise les naissances par des méthodes autres que la continence. La même année, l'encyclique Castii Conubii clôt une large période d'incertitude et de silence : l'usage du mariage, quel que soit le contexte, ne peut être détourné de la procréation et les confesseurs ne peuvent se dérober de leur tâche. Martine Sèvegrand pointe l'influence de la pensée d'un jésuite belge Arthur Veermersch qui enseigne la théologie morale à l'Université de Louvain puis à l'Université Grégorienne à Rome (1918-1934) et qui est profondément opposé aux évolutions anglicanes. Si le Magistère se positionne également de plus en plus clairement c'est que les connaissances biologiques du cycle féminins s'améliorent et ouvrent de nouveaux horizons bioéthiques. Le débat se porte alors que la méthode "Ogino Klaus" du nom d'un gynécologue japonais et d'un biologiste néerlandais. Ils accroissent les progrès de la méthode de la continence en développant des outils de calcul et de compréhension accrue du cycle de fécondité des femmes. Par des biais divers, des prêtres et des moralistes catholiques y voient une piste pastorale intéressante afin de répondre à la détresse de certains couples. L'avantage de la méthode est qu'elle ne repose sur aucun moyen illicite (une action matérielle empêchant la fécondation). Martine Sevegrand reconstitue bien les itinéraires - silencieux - des livres et des brochures dans les milieux catholiques jusqu'aux années cinquante. C'est dans ce contexte, que l'historienne relit différents textes de Pie XII (dont le discours de décembre 1951 aux sage-femmes) qui légitiment l'emploi de la méthode Ogino-Klaus. Pour Martine Sevegrand, cette concession n'est faite par le pape que par l'instauration parallèle d'un "devoir de fécondité" dans le mariage. Cet élément doit contrebalancer toute lecture trop libérale du texte. Pie XII plutôt que permettre une gestion responsable des naissances souhaitait sûrement davantage élaborer un nouvel équilibre entre fécondité et chasteté sans nullement abandonner l'un des deux termes. 

 

 

◊ La crise croissante de la morale sexuelle conjugale dans les milieux catholiques

 

Mais l'historienne ne se place jamais sur le seul terrain du débat théologique. Elle montre ainsi clairement combien l'écart est grand entre la théorie et la pratique mais aussi combien est grand le désarroi de certain.e.s catholiques pratiquant.e.s. Ces derniers peuvent développer des stratégies de résistance (plainte de paroissiens à l'évêque quand le curé est trop rigoriste, éloignement des hommes et des femmes jusqu'à la ménopause des sacrements). Même si les évêques français prônent toujours le compromis et la discrétion (par exemple dans le Directoire des sacrements de l'ACA de 1951), la meilleure formation des laïcs change la donne. Formés à l'Action catholique et souhaitant mettre Dieu "dans toute la vie", les militants par leur questionnement font voler en éclat "le compromis fondé sur le silence et l'indulgence" : "la morale de l'Eglise catholique apparaît alors dans toute sa rigueur et sa dureté" (p. 108). Cette idée, l'historienne la développe également dans sa conclusion : "il se pourrait que le désarroi secret des couples ait préparé la crise du militantisme catholique" (p. 370). C'est que dès les années vingt et trente, s'instille l'idée que "la vie sexuelle du couple est légitimée par le sacrement du mariage et échapperait à l'investigation du confesseur" (p. 104).

 

Certains prêtres, certains médecins catholiques, relayés par des mouvements d'Action catholique développent les cadres intellectuels d'une nouvelle morale conjugale. Martine Sèvegrand retrace ainsi le parcours de personnages comme Jean TREMOLLIERES, collaborateur de l'Abbé GODIN, auteur, sous le pseudonyme de Docteur JOUVENROUX, de l'ouvrage Témoignage sur l'amour humain paru en 1944 aux Editions Ouvrières, et dans lequel il développe un chapitre entier sur la limitation des naissances et la méthode Ogino. Néanmoins, le contexte catholique des années cinquante n'est pas propice à la publicité du questionnement. En 1952, le cardinal Liénart demande le retrait du livre de Jean Trémollières du catalogue des Editions Ouvrières et Rome dénonce la littérature d'Action catholique d'initiation sexuelle qui parle trop ouvertement de la sexualité et du fonctionnement biologique.

 

Au coeur de sa première partie, Martine Sevegrand consacre un chapitre entier à l'étude de cas de l'ouvrage de Paul CHANSON : Art d'aimer et abstinence conjugale (1949). Cet industriel du Nord, formé au christianisme social et fortement sensibilisé à la détresse des milieux populaires, croit trouver un échappatoire aux règles traditionnelles en prônant ce que les moralistes catholiques appellent depuis le Moyen-Age "l'étreinte réservée" (acte sexuel consistant en une pénétration sans éjaculation). Malgré le soutien de quelques prélats et théologiens moralistes ainsi qu'une réception plutôt positive dans l'Action Catholique Ouvrière ou le Mouvement Familial Rural, une monition de Saint-Office de 1952 condamne officiellement l'étreinte réservée qui ne saurait être recommandée aux époux catholiques. Néanmoins, pour l'historienne, il s'agit d'un événement capital : "pour la première fois, une voix laïque, s'élevait avec force dans l'Eglise de France, non pour applaudir la parole du Magistère, mais pour revendiquer un droit à interpréter une doctrine" (p. 158). 

 

 

♣ l'éclatement d'un consensus et l'ouverture d'un débat (1955-1968)

 

Martine Sèvegrand isole une seconde période durant laquelle la contestation grandit ouvertement. De fait, face aux voix laïques qui remettent en question la loi de 1920 et l'essor de la Maternité Heureuse puis du réseau du Planning Familial, alors que la peur de dénatalité recule, que, au contraire, surgit celle de la surpopulation, et qu'apparaît la pilule (contraceptif chimique), les catholiques français sont de plus en plus appelés à se positionner. Si l'épiscopat français ne choisit pas l'opposition à l'Etat en estimant qu'il est possible qu'il y ait un écart entre les normes religieuses et les lois civiles, quand il est consulté par le Parlement, il propose le maintien du statut quo autour de la loi de 1920. Les évêques appellent également à une plus grande solidarité économique entre les riches et les pauvres et veulent pas se laisser intimider par l'idée de surpopulation (La déclaration de l'ACA de 1956 par exemple). Toutefois, quelques catholiques demandent un desserrement de la discipline traditionnelle et militent pour la liberté des couples à maîtriser leur fécondité par la contraception chimique. 

 

 

◊ Le surgissement d'une expertise catholique

 

L'historienne retrace bien l'essor dans les années cinquante et soixante du jésuite Stanislas de LESTAPIS. Issu de la noblesse béarnaise, ce prêtre acquiert au sein de l'Action Populaire de l'entre-deux-guerres une sorte d'expertise intellectuelle en matière de morale conjugale et de démographie. Son ouvrage principal La Limitation des naissances date de 1959. Il y distingue les méthodes "aliénantes" de la contraception et les conduites "libératrices" des rythmes naturels et de la continence. Marqué par ces voyages en Amérique du Nord, il veut promouvoir à son retour en France l'usage de la "méthode des températures" qui, comme la méthode Ogino, offre un compromis moral acceptable entre Magistère et régulation des naissances. Le jésuite salue chaudement l'expérience du docteur VAN DER STAPPEN (mort en 1960) à Nantes qui dispensait ces méthodes à ses patients. Stanislas de Lestapis encourage la création de groupes de laïcs (de médecins principalement) capables de former les couples. Il est ainsi à l'origine indirecte du CLER (centre de liaison, d'études et de recherches) (1961) qui devient une commission spécialisée de la Société Saint Luc (association de médecins catholiques) sur lequel l'épiscopat s'appuiera particulièrement après 1968 et Humanae VitaePourtant, diverses intiatives de laïcs peuvent aboutir à des remises en cause de l'enseignement traditionnel en toute sincérité alors que le Concile (annoncé en 1959, tenu en 5 sessions de 1962 à 1965) suscite des espoirs de changement. Martine Sevegrand analyse ainsi plusieurs documents inédits : l'enquête des Equipes Notre-Dame (laïcs engagés dans la pastorale des couples) de 1960, le rapport du professeur KAMMER à Mgr ELCHINGER l'archevêque de Strasbourg de 1962 ou le rapport de l'Abbé LAURENTIN de 1965. Tous pointent le désaroi grandissant des couples catholiques.

 

 

◊ Le birth-control en débat autour Concile 1962-1968

 

Martine Sèvegrand établit l'histoire des débats catholiques autour du contrôle des naissances du Concile jusqu'à l'encyclique Humanae Vitae la même si les éléments essentiels ont pu être bien documentés ailleurs (1). Dans la constitution pastorale sur l'Eglise en son temps Gaudium et Spes (48, 1), c'est la vision personnaliste du mariage qui l'emporte. Le mariage ne se définit plus seulement par ses fins mais en tant qu'une "communauté de vie et d'amour" pour qui la procréation doit être consciente et responsable. Le fatalisme n'est plus de mise dans l'accueil des enfants et le couple est vu de manière optimiste comme coopérateur d'un Dieu créateur. Reste néanmoins toujours l'épineuse question des moyens pour y parvenir. A la demande du pape, la question est retirée des débats de l'aula conciliaire est confiée à une commission ad hoc. C'est peut-être la partie la moins originale de l'ouvrage de Martine Sevegrand que celle de l'histoire, déjà bien connue, de cette commission internationale qui rend un rapport favorable à la contraception chimique mais que Paul VI décide de ne pas suivre dans Humanae Vitae.

Par contre, Martine Sevegrand retrace de manière fine l'intensité et la complexité des débats théologiques dans l'intervalle notamment autour du concept de loi naturelle. Sans reprendre le détail de ces analyses, on peut pointer avec justesse deux courants qui traversent le catholicisme français : 

  • un courant théologique et moral qui veut renouveler les fondements de la morale traditionnelle mais en incluant une dimension personnaliste de l'amour, une position critique à la fois du schéma des fins du mariage et hostile à la contraception. Elle associe à ce courant l'Abbé CAFFAREL (fondateur des Equipes Notre-Dame), l'Abbé BARBARA, le jésuite Guy de BROGLIE ou le père MARTELET (professeur de théologie de Scholasticat de Fourvières). 
  • un courant théologique et moral prêt à questionner la pertinence des concepts de morale naturelle et à envisager le recours à la contraception. On retrouve ici Jean-Marie AUBERT, Pierre de LOCHT ou Marc ORAISON. Ces derniers écrivent dans le Supplément de la vie spirituelle ou Concilium.

Du côté des militants catholiques, le même hiatus existe entre : 

  • des couples et des médecins hostiles à la contraception et restent attachés à la méthode des températures et une hostilité à l'égard des pilules comme le couple des docteurs RENDU.
  • des couples s'éloignant des positions de l'Eglise comme le groupe de médecins de l'église Saint-Séverin qui se rassemble autour du père Alain PONSAR et de Marc ORAISON ou le groupe "Couple et Famille" (1964) qui se détache du CLER face au scepticisme grandissant quant à la fiabilité des méthodes traditionnelles et une compréhension différente du couple. 

C'est dans ce contexte qu'est voté la loi NEUWIRTH (1967) sans que les sondages d'opinion que commente Martine Sevegrand ne révèlent pas un écart majeur entre les catholiques et le reste des Français.

 

(1) voir notamment : 

 

GROOTAERS, Joan (1984), "Quelques données concernant la rédaction de l'encyclique Humanae Vitae", dans Paul VI et la modernité dans l'Eglise, Actes du colloque organisé par l'Ecole Française de Rome, pp. 362-384.

 

MCLORY, Robert (1998), Rome et la contraception : histoire secrète de l'encyclique Humanae Vitae (Paris: Editions de l'Atelier) 206 p.

 

 

♣ La réception française d'Humanae Vitae 

 

Dans une dernière partie, Martine Sevegrand se concentre sur la réception proprement française d'Humanae Vitae. 


◊ La France, un îlot catholique relativement préservé ? 

 

Contrairement à d'autres pays occidentaux (Allemagne, Pays-Bas, Etats-Unis, Canada), Humanae Vitae n'a pas suscité en France de grandes polémiques ou de grands mouvements publics de contestations (pétitions d'ampleur, démissions de prêtres). Martine Sevegrand pointe plusieurs raisons : 

  1. la très forte organisation sous la tutelle de l'épiscopat des laïcs à travers l'Action Catholique, 
  2. l'engagement grandissant des militants catholiques vers les questions politiques et sociales davantage que les problèmes religieux ou moraux. Elle évoque ainsi paradoxalement le tropisme tiers-mondiste des catholiques sociaux qui a pu jouer en faveur une réception favorable d'Humanae Vitae. Elle rapporte ainsi cette analyse de 1968 que développe Jean CARDONNEL (dominicain connu pour son engagement dans la théologie de la Libération) dans Témoignage Chrétien : "on n'a le droit d'être intransigeant sur la vie humaine dans son germe qu'à condition d'être intraitable sur la vie humaine, de toutes les vies humains, dans leur développement, leur conscience, leur progrès" (cité p. 335)
  3. clercs et laïcs n'ont globalement pas choisir la stratégie de l'affontement ni de la contestation ouverte cherchant à faire une lecture sérieuse et attentive du texte.

 

 

◊ La note pastorale de l'épiscopat (novembre 1968)

 

La note pastorale des évêques français arrive tardivement en novembre. Ils affirment leur totale adhésion à l'encyclique mais en font une lecture ouverte qui produit l'effet attendu d'apaisement. L'historienne montre bien comment habilement les évêques, sans jamais contester l'interdit, laissent possible le recours à la contraception en cas de nécessité en développant plusieurs registres d'interprétation casuistiques (conflits de devoir, etc). Elle monte également comment la formule du texte "la contraception ne peut jamais être un bien. Elle est un désordre mais ce désordre n'est pas toujours coupable" est en désaccord avec le Magistère que développera progressivement Jean-Paul II. Mais l'essentiel semble ailleurs pour l'historienne :

 

"Au-delà des subtilités de la casuistique, les couples ont compris que la décision revenait, en dernière instance, à leur conscience et que les évêques français n'avaient pas été sourds à leur appel. Repercutée par toute la presse, la bonne nouvelle a clos le débat français" (p. 370)

 

 

◊ Contraception et sécularisation : la bascule Humanae Vitae

 

Pour Martine Sèvegrand, l'encyclique Humanae Vitae clot sur un temps plus long un mouvement d'autonomisation grandissante de la sexualité des Français selon un schéma de sécularisation croisé bien connu : les questions sexuelles ont été politisées alors que leur régulation religieuse est devenu une affaire de conscience privée.

 

"En légitimant la parole sur la sexualité, Humanae Vitae a contribué à la sécularisation de l'éthique sexuelle. En 20 ans, de 1955 à 1975, avec le vote de la loi Veil sur l'avortement, les questions sexuelles ont été portées sur la place publique ; la contraception et l'avortement sont devenus des questions d'ordre public tandis que la religion perdait son poids politique en devenant une afaire privée" (p. 369)

 

◊♥◊

 

En conclusion, l'ouvrage de Martine Sèvegrand constitue un travail d'érudition de grand qualité dont cette recension n'épargne pas la lecture. On ne peut pas faire le reproche à cette grande historienne du catholicisme français de ne pas chercher à comprent de l'intérieur les enjeux théologiques et moraux de la question en se confrontant aux textes, parfois arides, des pénitentiels ou des actes du Magistère. On lui sera profondément gré de publier des sources inédites comme une lettre d'Yves Congar au Secrétariat Général de l'Episcopat où il  s'inquiète du "hiatus, voire (de l') abîme, entre la hiérarchie pastorale et une masse de fidèles dont beaucoup sont vraiment évangéliques et généreux" que pourrait entraîner le texte ou encore les notes de Marc Oraison sur la même encyclique. L'intérêt majeur du travail de Martine Sèvegrand est sûrement de mettre au jour la complexité des parcours individuels ou institutionnels dans le catholicisme. Si aujourd'hui, il paraît assez évident et clair, surtout après le pontificat de Jean-Paul II, que c'est la ligne dure de l'interdiction de toute forme de contraception chimique qui l'a emportée ainsi qu'une compréhension fermée de la loi naturelle, les Enfants du Bon Dieu révèlent combient entre le Magistère et les pratiques individuelles il existe tout un espace de réflexion, de création, de questionnement voire de réappropriation des normes par les catholiques eux-mêmes.


 

♣ Eléments bibliographiques pour aller plus loin dans l'étude du dossier "catholiques et contraception" : 

 

Bernos, Marcel (ed.), (1988), Sexualité et religions (Paris: Cerf).

 

Cuchet, Guillaume (1995), 'La spiritualité conjugale et familale à la lumière de l'Anneau d'or (1945-1967)', (Thèse de doctorat d'histoire moderne et contemporaine, Panthéon-Sorbonne Paris I).

 

Dubesset, Mathilde (1995), 'Martine Sèvegrand, les enfants du Bon Dieu, les catholiques français et la procréation au XXe siècle', Clio, Histoire, femmes et société, 2, http://clio.revues.org/index505.html.

 

Flandrin, Jean-Louis (2006 (1970)), L'Eglise et la contraception (Paris: Imago) 154 p.

 

Grémion, Catherine (février 2010), 'Contraception, procréation assistée, avortement : trois moments clés"', Esprit, 362, pp. 122-33.

 

Grémion, Catherine et Touzard, Hubert (2006), L'Eglise et la contraception : l'urgence d'un changement (Paris: Bayard) 182 p.

 

Grootaers, Joan (1984), 'Quelques données concernant la rédaction de l'encyclique Humanae Vitae', Paul VI et la modernité dans l'Eglise, Actes du colloque organisé par l'Ecole Française de Rome, pp. 362-84.

 

Guerber, Jean (1973), Le Ralliement du clergé français à la morale liguorienne (Rome: Universita Gregoriana Editrice) 378 p.

 

Langlois, Claude (2005), Le Crime d'Onan. Le discours catholique sur la limitation des naissances (1816-1930) (Paris: Les Belles-Lettres) 502 p.

 

--- (février 2010), 'Sexe, modernité et catholicisme. Les Origines oubliées', Esprit, 362 (2), 110-21.

 

Locht, Pierre de (1992), Morale sexuelle et Magistère (Paris: Cerf).

 

McClory, Robert (1998), Rome et la contraception : histoire secrète de l'encyclique Humanae Vitae (Paris: Editions de l'Atelier) 206 p.

 

Ranke-Heinemann, Uta (1990 (1988)), Des eunuques pour le royaume des cieux : l'Eglise catholique et la sexualité (Paris: Robert Laffont).

 

Rollet, Henri (1978), Jean Viollet, homme de l'avenir, ed. Figures d'hier et d'aujourd'hui (Paris: Beauchesne) 144 p.

 

Sevegrand, Martine (2008), L'affaire Humanae Vitae, l'Eglise catholique et la contraception (Paris: Karthala) 162 p. 

 

Par Anthony_Favier - Publié dans : Nous avons lu...
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