Autour du chapitre "The Vices of Christian Ethics" (pp. 4-19), extrait de : Mark D. JORDAN (2007) The Ethics of sex, Oxford (UK), Maiden (USA) : Blackwell Publishing (I).
Approfondir une éthique chrétienne de la sexualité
Mark D. Jordan a enseigné la théologie morale à la Harvard Divinity School et enseigne aujourd'hui à New York. Dans un ouvrage paru en 2007, il part d'un constat dur concernant la parole chrétienne (1) sur la sexualité dans la société contemporaine : elle serait négative et tendrait à réduire toute l'existence à elle.
Prêcher contre la sexualité est peut-être le discours chrétien le plus familier à tous dans nos sociétés pluralistes et séculières. Quelqu'un qui ne connaît rien aux croyances chrétiennes ni aux Écritures peut réciter les interdictions chrétiennes les plus connues. Il sera profondément embarrassé pour parler de la Trinité ou de l'Incarnation mais il sera au fait que tel ou tel groupe chrétien condamne la contraception chimique, ou la masturbation, ou les secondes noces, ou le plaisir génital entre personnes du même sexe. Dans l'imaginaire public, le christianisme peut se présenter comme rien de plus qu'un code de conduite sexuelle, un code qui aime tout particulièrement élaborer des interdictions.
Les chrétiens répondent souvent à ces stéréotypes en accusant les conditions culturelles — le sensationnalisme des journaux (...) une tendance (contemporaine ?) à réduire tout, dans la vie humaine, au sexe. Ces réponses peuvent avoir un intérêt, mais nous, chrétiens, nous ferions bien de ne pas nous dédouaner si rapidement (...) On pourrait plutôt réfléchir à nos mauvaises habitudes, nos vices, si cela permet d'approfondir une éthique chrétienne du sexe.
Des vices de la parole chrétienne sur la sexualité ?
Il y aurait beaucoup de "vices" pour Mark D. Jordan dans la parole morale, qu'elle soit académique ou plus pastorale, que ce soient les "discours de la haine" ou les "silences" : le refus de parler, si ce n'est de nommer, les actes sexuels. Pour ne pas se confronter directement à eux, les moralistes chrétiens ont pu élaborer des systèmes discursifs complexes : des typologies de cas et problèmes déconnectés les uns les autres, des listes de péchés plus ou moins graves, parfois des codes juridiques de lois, qui cherchent à présenter exhaustivement les comportements humains et leurs mérites moraux. Deux "vices" fondamentaux gâcheraient, à ses yeux, l'éthique chrétienne :
"Le vice de la réponse obligatoire"
1. le premier est appelé le "vice de la réponse obligatoire". Le théologien désigne ainsi la recherche vaine d'une règle ou un principe valable en toute circonstance, dans tous les "puzzles éthiques". Mark D. Jordan questionne pas moins que l'existence de repères universels et objectifs de la morale. L'éthicien écarte l'idée d'un code moral chrétien sophistiqué qui serait le prolongement absolu de la volonté de Dieu dans la création :
Nous formulons des questions générales. Nous demandons des réponses générales. Nous devrions plutôt nous demander pourquoi nous supposons qu'il y a des "principes" chrétiens pour couvrir de telles questions générales, un système de "règles" pour déchiffrer chaque abstraction morale (...) Nous devrions plutôt nous interroger : quelle justification trouvons-nous dans la révélation chrétienne pour attendre cette éthique, qui serait semblable à un algèbre élémentaire, capable de résoudre le moindre problème ? (...) Nous supposons tacitement que l'éthique chrétienne devrait être semblable à la réglementation juridique ou le management comportemental qui domine aujourd'hui nos vies.
"Le vice de la science intemporelle"
2. Le second vice serait le manque de sens de l'histoire appelé par le théologien "le vice d'une science intemporelle" :
C'est l'habitude de conduire l'éthique chrétienne comme si les catégories et les conclusions n'avaient pas d'histoire (...) Les institutions chrétiennes donnent de l'autorité à leurs enseignements du fait qu'ils répètent ou postulent une vérité immuable (...) Se réclamer d'une autorité institutionnelle au-dessus la morale peut être un appel à une supposée unanimité chrétienne : les institutions promettent d'enseigner ce que les chrétiens ont toujours et partout cru. Le problème avec ces enseignements institutionnels c'est que les chrétiens ont compris la loi mosaïque ou les Évangiles très différemment à travers les siècles (...) Ces faits embarrassants ont été dissimulés par les institutions chrétiennes précisément dans le but de maintenir l'autorité. C'est l'une des raisons pour lesquelles il y a beaucoup moins d'histoire de l'éthique sexuelle chrétienne que des manuels. Si l'éthique théologique ne connaît pas une rencontre dialectique avec sa propre histoire, elle perd pas seulement beaucoup de ses preuves, mais également la plupart de ses enseignements allusifs.
Problématiser dans l'époque contemporaine une éthique chrétienne de la sexualité
Il y a une forme de modestie dans le travail de Mark D. Jordan qui refuse d'offrir un traité sur les rapports de la foi chrétienne à la modernité politique séculière, les liens de la philosophie à la théologie ou aux savoirs médicaux contemporains. Il offre plutôt les pistes d'un important travail dont peut relever quelques traits.
La nostalgie de la chrétienté ?
Mark D. Jordan admet d'emblée le choc intellectuel que représenta l'avénement de la modernité laïque pour la morale chrétienne et combien il faut abandonner l'idéal de la "chrétienté" pour la conceptualiser de nouveau :
Ce que nous appelons aujourd'hui éthique chrétienne est le vestige d'un projet plus large de "chrétienté" — c'est-à-dire, du projet d'aligner la loi de Dieu, la loi de l'Église et la loi civile afin de faire une société véritablement chrétienne. Beaucoup des anciens textes et pratiques n'ont du sens qu'à l'intérieur d'un projet plus large et aucune histoire racontant les enseignements sur le sexe ne peut refuser d'inclure, de diverses façons, une histoire juridique et institutionnelle. L'éthique chrétienne ne part plus désormais de l'hypothèse qu'il faut bâtir la chrétienté. Quand elle procède de cette manière, on peut l'accuser de s'illusionner sur sa grandeur. Il semble mieux de reconnaître que l'éthique chrétienne a souffert du déclin très net de sa puissante influence sur des sociétés de plus en plus sécularisées et plurielles. Pas grand monde d'ailleurs n'attend des professeurs de théologie morale qu'ils servent de législateurs. Nous devons le reconnaître et nous sommes fiers de cela. Se libérer des vieilles demandes peut nous permettre d'être au clair sur les limites de ce que nous faisons — et sur les dangers de ce qui a été fait.
Mark D. Jordan récuse-t-il alors toute forme d'autorité dans l'enseignement moral chrétien ? Sans se prononcer dans le détail sur les formes de cette dernière, il cherche plutôt à développer une approche réflexive et réaliste de cette dernière. Tout enseignement moral a à voir, d'une manière ou d'une autre, avec un pouvoir mais on peut réfléchir sur la façon dont il s'exerce et comment on peut le questionner :
La question la plus utile serait se demander comment la théologie morale chrétienne pourrait enseigner, à l'intérieur ou à l'extérieur des Églises, sans devenir immoralement dangereuse — sans devenir, par exemple, une idéologie au service de quelque structure du pouvoir humain. Comment l'éthique chrétienne peut persuader et même prescrire sans devenir abusive ni tyrannique ? Ces questions sur le pouvoir sont liés de bien des manières aux questions sur la cohérence et le discernement. D'un côté, vous ne pouvez pas interroger la cohérence et le discernement de l'enseignement dans un texte normatif, sans que vous vous interrogiez sur son autorité, car l'enseignement n'a de sens que dans et par l'exercice de cette autorité. D'un autre côté, vous pouvez condamner un enseignement normatif parce sa cohérence et son discernement ne semblent résulter que d'un abus de pouvoir. Encore une fois, le plus important, c'est peut-être que l'une des choses qui distingue l'éthique chrétienne de la sexualité est la façon dont elle mobilise du pouvoir autour de la sexualité.
Les actes avant tout...
Autre prémisse de sa méthode : le théologien moraliste veut se centrer sur les "actes" avant tout. Paradoxalement peut-être ? se concentrer sur les actes sexuels ou les états, les statuts et les identités ne conduit-il pas à oublier le plus important : la relation d'amour et sa réciprocité ? Pour lui, le critère de l'amour est bien trop subjectif : "Dire que le sexe est une expression de relations aimantes n'est pas offrir une définition. C'est faire un jugement normatif (...) Nous ne pouvons pas commencer par là".
Circonstances et schémas explicatifs
Les actes mais pas que les actes... Pour juger les actes génitaux, la théologie morale a évoqué divers éléments comme les circonstances (genre, nombre et statut religieux du partenaire, la date ou le lieu) mais également des "schémas explicatifs"
Les actes sexuel causent ou expriment une identité sexuelle (pureté, pollution) ou un statut sexuel (vierge, femme). L'état ou le statut est souvent lié à ce qu'on peut appeler une identité. La chrétienté a fabriqué et distribué un nombre d'identités sexuelles — la vierge et martyre, le prêtre pur, la sorcière, le sodomite. Voici les rôles théologiques pour lesquels les scénarios contiennent plus qu'un problème sexuel — c'est-à-dire davantage qu'une référence présumée à des actes sexuels ou leur refus. En effet, l' "Humanité déchue" est en soi-même une identité sexuelle indispensable pour beaucoup de théologies chrétiennes, dans la mesure où le péché d'Adam et Eve est censé à voir avec la sexualité et avoir certainement résulté de la honte de leur corps nus et sexués. Une étude des éthiques chrétiennes de la sexualité peut commencer avec les "actes génitaux", mais ne peut guère s'arrêter à eux. Elle doit considérer comment ces actes jouent un rôle dans les états, les statuts et les identités.
Reprenant l'idée foucaldienne qu'il n'y aurait pas, contrairement à ce que l'on croit une obsession contemporaine sur le sexe mais bien, depuis la modernité, un foisonnement du discours de toute nature sur la sexualité, le théologien identifie une branche particulière de cette production intellectuelle : la théologie morale. Mais Mark D. Jordan veut défendre une approche "holiste" de l'éthique chrétienne qui dépasse le cloisonnement dans lequel l'aurait mis cette tradition théologique morale : ne plus en faire une branche séparée de la théologie globale.
Genre et sexualité
C'est peut-être là la spécificité de la méthode éthique de Mark D. Jordan : remettre en perspective autant dans une histoire et les sociétés qui l'ont produite mais également dans les autres discours qui l'informent et, en premier lieu, les discours sur le genre :
La sexualité n'est pas quelque chose qui se passe seulement "entre les sexes". Et les états sexuels, les statuts et les identités ne sont pas simplement réductibles à la norme de genre qui prévaut dans une société. En effet, il peut être très important d'analyser des discours théologiques précisément en réfléchissant sur la sexualité, sans ou contre le genre, autant que possible. Il y a une cohérence dans les discours chrétiens sur le sexe qui n'est pas la cohérence des enseignements chrétiens sur le genre quand bien même les deux discours se déroulent et se découvrent ensemble. Nous étudierons les discours chrétiens sur la sexualité comme des discours centrés autour des 'actes génitaux", mais seulement d'une manière telle que nous pouvons apprendre comment ces discours varient à travers les circonstances, les états, les statuts, les identités ; comment régulièrement ils sont sont en désaccord à propos des sujets et des méthodes (...) combien inévitablement ils émergement avec des discours adjacents, tout particulièrement les discours sur le genre.
Voilà une première plongée dans la pensée de Mark D. Jordan qui demanderait encore bien des développements. Sur trois points il peut éclairer peut-être les réflexions que nous esquissions dans un précédent billet :
- l'abandon de la posture de superbe contenu dans le projet d'une "chrétienté",
- la nécessaire historicisation du discours moral,
- et l'intégration dans une réflexion plus vaste qu'une simple typologisation d'actes.

Reverend Priscilla Wood Neaves Distinguished Professor of Religion and Politics Mark Jordan's CV (pdf) Biography Mark Jordan is the Reverend Priscilla Wood Neaves Distinguished Professor of Religio...
Fiche du professeur Mark D. Jordan sur le site du John Danforth Center
(1) Mark D. Jordan ne réfléchit pas dans une perspective strictement catholique romaine mais chrétienne.









Que ce soient les ligues catholiques de la fin du XIX
Désormais l'idée que le mariage puisse s'ouvrir à des couples de même sexe va contre son essence même: la procréation naturelle qui est la seule apte à perpétuer l'espèce. Jamais une filiation sociale ne pourrait l'emporter sur une filiation naturelle. On ne peut pas comprendre la virulence des opposants sans rappeler qu'ils ont l'impression, avec un lyrisme qui peut agacer mais qui est réel et sûrement mobilisateur, de défendre la nature, le vivant et l'humanité. Lorsque Tugdual Derville, l'un des principaux leaders de la Manif pour tous, signe des tribunes où il défend 
