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  • Je m'attache sur ce blog à partager par le biais d'articles ou d'analyses en lien avec l'actualité éditoriale ou associative des réflexions tournant autour des questions du genre en contexte chrétien et plus spécifiquement catholique.

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  • : Penser le genre catholique
  • : Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire le christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.
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Mardi 22 mai 2012 2 22 /05 /Mai /2012 23:53

 

Quelles normes des corps « en politique » et « en nature » ?

Le regard des études de genre

 

Lien vers le programme général de table-ronde (avec les podcasts) : 

 

« Je partirai de deux rappels avant de commencer mon propos :

 

Premier rappel : la « théorie du genre » n’existe pas... Du moins, c’est le titre d’un entretien que j’ai fait pour Témoignage Chrétien et qui exprime bien mon sentiment depuis qu’a éclaté l’année dernière une série de polémiques autour de l’introduction dans le programme de Sciences et Vie de la Terre d’une nouvelle partie intitulée « Masculin/Féminin » ainsi que la parution des nouveaux manuels qui y correspondent. 

 

La « théorie du genre » est plutôt un label utilisé par ses détracteurs qui présentent une grande variété des travaux, d’options théoriques et de méthodes sous une étiquette négative et comme une idéologie.

 

A moins de faire preuve d’une relative mauvaise foi, il est délicat de trouver une théorie du genre qui serait assimilable à un système idéologique unifié, comme le marxisme ou le kantisme par exemple. La théorie du genre pour Christine Delphy ce serait le patriarcat...la théorie du genre pour Judith Butler ce serait la performativité et l’ « agency », etc. Si on était honnête, il faudrait poser le problème chez chacun.e des philosophes ou essayistes de sciences humaines et sociales pour trouver le genre plutôt que d’y voir un corps de doctrines cohérents, même s’il existe une convergence... Convergence vers quoi ? 

 

 Aujourd’hui, on peut parler du genre comme un concept de sciences sociales qui cherche à montrer les constructions sociales du féminin et du masculin, comme un champ de recherches au périmètre large et un foisonnement théorique, qui se donne comme objectif d’étudier les conséquences sociales de naître dans un sexe ou d’un autre.

 

Deuxième rappel : si les études de genre sont nées des études féministes, c’est-à-dire des discours théoriques qui alimentaient le combat des militantes féministes des années soixante-dix, le mot genre a permis justement une reconnaissance académique plus large en offrant un visage plus consensuel et moins engagé aux études des rapports de sexe et de la sexualité. Aujourd’hui, par exemple, le CNRS dote un ambitieux Institut du Genre qui rassemble des scientifiques de différentes disciplines et dont on ne peut pas remettre en cause facilement le fait qu’il répond aux normes éthiques de la recherche... J’ai personnellement très mal vécu la polémique de l’année dernière lorsqu’on ramenait mes travaux académiques à cette insolente formule de « gender » comme un discours militant qui subvertirait l’éthique humaniste de la science...

 

♣ Genre, histoire d’un concept

 

Le genre fait mauvais genre, mais quelle est brièvement l’histoire scientifique de ce drôle d’animal ? Gardons-nous, là-encore, des idées reçues. 

 

Première idée reçue : le genre est une invention américaine inutile en France, patrie des idées claires et distinctes de Descartes et des rapports harmonieux entre hommes et femmes hérités de l’amour courtois et de la culture du Salon des Lumières... Le genre serait quant à lui un charabia jargonnant fort peu scientifique et bien mal avisé de vouloir troubler les rapports entre hommes et femmes....

Les gender studies, c’est-à-dire techniquement le nom que l’on donne aux départements scientifiques des universités américaines consacrées à ces questions, viennent d’Outre-Atlantique, il est vrai. Mais cela s’inscrit dans un mouvement intellectuel bien plus général qui passe et commence même par la France.

Vous connaissez sûrement la citation tirée du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir et que l’on tient comme l’un des mots d’ordre intellectuel du second féminisme : « on ne naît pas femme, mais on le devient » ... Comme la prose de Monsieur Jourdain de Molière qu’on peut faire sans être conscient, il y a déjà là une approche de genre qui ne dit pas son nom !

Éric Fassin, qui n’est pas là aujourd’hui, aime quant à lui à rappeler que chronologiquement très proche de la parution du Deuxième sexe, on trouve l’essai Race et Histoire de l’anthropologue et philosophe Claude Lévi-Strauss....

Dans ce livre, il montre que l’évidence de la nature hiérarchise souvent les êtres et entraîne des graves dérives. Il avait bien entendu en tête le nazisme qui avait tiré de la race un principe de hiérarchisation naturelle et indéniable entre les êtres. « Ce qui est naturel n’est pas nécessairement ni humain ni humaniste » (Éric Fassin). 

 

Seconde idée reçue : le genre est une invention des féministes et des militants homosexuels ; en fait, pas vraiment... Pour être précis le premier à faire une distinction conceptuelle entre « sex » (sexe) et « gender » (genre) est un psychiatre américain du nom de Robert Stoller et dont les travaux ne sont pas vraiment féministes ni en faveur des revendications des milieux homosexuels.

Robert Stoller s’occupait de patients transsexuels. Chez eux, il voyait bien qu’il y avait une inadéquation entre leur sexe biologique et les attendus sociaux du genre. Dans la pensée du psychiatre, rien de très subversif ni de révolutionnaire, ces travaux s’inscrivent même dans un courant psychologique très contestable aujourd’hui dans l’accompagnement des personnes trans : celui qu’il faut les ramener à une adéquation entre sexe et genre... 

Ce sont bien des femmes universitaires proches des milieux féministes - soyons honnêtes - qui font basculer le mot « genre » de cet emploi psychiatrique à un concept de sciences sociales. On peut penser à Ann Oakley, une anthropologue britannique avec son livre Sex, gender and society paru en 1972 ou aux travaux de Gayle Rubin. Depuis l’anthropologie, l’emploi du mot de genre s’est diffusé à différentes matières comme l’histoire avec Joan Scott, avec un postulat simple : « et si les définitions sociales du masculin et du féminin variaient à travers le temps ? »

Tous ces travaux dénoncent le construit social de la nature féminine, indéniablement dans une optique  de pouvoir : elle est ce qui assigne les femmes à un statut inférieur. Là-encore, il faut bien re-situer ce mouvement intellectuel dans le mouvement du féminisme de la seconde vague qui est né en Occident sur la contestation de l’exaltation de la « vocation naturelle » féminine vers le foyer et la maternité... N’oublions pas non plus que la nature est un paravent idéologique facile et utile pour justifier de véritables exclusions sociales. Au début du XXème siècle, le barreau de Paris avait refusé aux femmes d’être avocat car leur voix ne portait pas assez fort. Aujourd’hui, les femmes sont avocates,  leur nature aurait-elle donc changé ? à moins que cela soit la perception sociale de cette dernière...

Cette intuition d’une nature qui cache un construit culturel n’est d’ailleurs pas vraiment nouvelle... Vous connaissez sûrement le mot de Pascal, la culture cette seconde nature. Des traits pris comme évidents et naturels peuvent être le fruit d’une acculturation progressive, si évidente, qu’on la naturalise en retour. Pierre Bourdieu avec son concept d’habitus dit quelque chose d’un peu similaire : la société produit dans le même mouvement de l’évidence et de la hiérarchie...  

 

♣ les études de genre, sont-elles toujours réductibles au débat nature/culture ? 

Bref... les études de genre ont rejoué pendant longtemps le vieux débat entre la nature et la culture dans lequel on veut encore l’enfermer aujourd’hui. Pourtant, la dernière génération des études de genre a complexifié sa réflexion et a peut-être acquis un aspect plus problématique.

Au cœur des évolutions, on trouve Judith Butler dont le livre Trouble dans le genre (paru aux États-Unis en 1990 et en 2005seulement en français, avec une très bonne traduction de Cynthia Krauss) a fait couler beaucoup d’encre... Comme son titre l’indique, Judith Butler veut « troubler » l’emploi du concept de genre qui avait fait florès dans un certain féminisme et milieu universitaire. Judith Butler, loin d’être la théoricienne des études de genre qu’on présente parfois, est surtout critique de certaines études de genre : et si les études féministes avaient fausse route en séparant, d’un côté, le sexe et, de l’autre, le genre ? Quelle est cette base neutre et naturelle qu’on appelle le sexe ? Le sexe lui-même est fuyant car il ne pré-existe jamais au genre, individu et société le produisent plutôt en permanence... 

Sans entrer dans les détails, Judith Butler publie son ouvrage quelques années avant que Thomas Laqueur, un anthropologue américain, écrive la Fabrique du sexe (1987) dans lequel il part du postulat que c’est la société qui produit non seulement le genre mais également le sexe. Dans cet ouvrage, il s’attache à montrer qu’en Occident on serait passé d’un modèle unisexe des corps dominé par la pensée d’Aristote (dans laquelle par exemple ovaires et testicules sont le même organe dans une variante extérieure ou intérieure) à un modèle bisexe et différentialiste où biologiquement jamais masculin ni féminin ne coïncident parfaitement... 

Ce modèle aujourd’hui serait en train d’être réévalué par la science elle-même. La frontière entre homme et femme n’est pas une ligne biologique infranchissable mais prendrait davantage la forme d’une palette, un gradient ou une échelle complexe où il y a beaucoup d’écarts aux deux normes statistiques dominantes. Par exemple, à côté des combinaisons très classiques XX et XY, il faut noter un nombre minoritaire et mais non négligeable de personnes qui ont des caryotypes non réductibles à eux : un seul Y, 3 ou 4, XYX ou XXY... une naissance sur 500 garçons est concernée par une formule non standard. La société américaine de biologie des intersexes évalue à 1% des naissances les configurations d’écarts possibles à la norme XX/XY. Et si notre modèle bisexe était incomplet pour décrire biologiquement le genre humain dans sa diversité, pourquoi le garder ? Ce fut le parti pris audacieux et polémique d’un article de la biologiste Fausto-Sterling paru dans la prestigieuse revue Science en 1993 : « Pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants ? ».

Si sexe et genre ne sont pas des essences mais autant des constructions sociales l’un que l’autre, on comprend que certains penseurs aient contesté le schéma de pensée d’un sexe naturel sur lequel se grefferait un construit social qui serait le genre... On fait ainsi souvent dire à Judith Butler que si sexe et genre n’existent pas dans leur matérialité, chacun ferait comme il l’entendrait et choisirait l’un et l’autre... 

Pourtant, elle a récusé - je la cite - « Une société où on s’éveillerait le matin, on puiserait dans son placard ou dans quelque espace plus ouvert, le genre de son choix, on l’enfilerait pour la journée, et le soir, on le remettrait en place »... Judith Butler et les études de genre passent davantage leur temps à montrer que des règles nous précèdent  et nous établissent, et que la liberté ne s’acquiert que contre une détermination première... Dans le sillage de la pensée de Louis Althusser et Michel Foucault, chez Judith Butler, le sujet est avant tout un assujetti et il n’est pas infiniment et innocemment pris comme libre....

D’ailleurs, l’idée d’une théorie du genre comme une philosophie libertarienne du « je fais ce que je veux » est le contraire de ce que la sociologie du genre montre...

Prenez l’homosexualité contemporaine, les individus, à travers la notion de « coming out » disent rarement choisir leur identité sexuelle mais choisir de l’assumer, ce qui est passablement différent... Le chemin de libération est rarement présenté comme facile et évident.

Il en est de même dans les trajectoires de personnes trans. La transidentité se vit rarement comme un choix facile et évident à vivre, mais plutôt comme ce qui relève d’un destin qui, s’il aboutit à un équilibre retrouvé, est souvent un périlleux et dangereux chemin de vie. 

C’est que la sociologie du genre nous invite à réfléchir selon un modèle beaucoup plus déstabilisant : personne ne s’accomplit véritablement dans son genre, chacun reste en-deçà du « masculin » et du « féminin », dont on serait bien en peine de donner une définition simple et arrêtée... Quand nous disons, par exemple, qu’une femme est très féminine, nous énonçons un sacré paradoxe ; une femme pourrait ne pas être féminine et il nous arrive, de la même façon, de dire qu’un garçon est efféminé... Le bon sens aurait d’une certaine manière comme identifié depuis longtemps qu’entre sexe et genre, il y a comme un bâillement, une marge permanente... Comme un vêtement trop grand ou trop petit, personne n’est vraiment à l’aise dans son genre. 

Judith Butler a développé l’idée d’un genre comme un jeu et une marge, une performativité, ce qui est davantage qu’une performance... Et quand Judith Butler étudie les transformistes, les dragkings ou les dragqueens, elle n’est pas dupe comme nous ne sommes pas dupes : « trop » de rouge à lèvre, « trop » de signes ostentatoires de féminité, « trop » de postures et des gestes, tout cela constitue autant de traits sur-stylisés qui nous révèlent que chaque femme joue un peu la même partition. Si pour certains, il s’agit d’une caricature du genre, Judith Butler nous interroge : si tous et toutes nous ne faisions pas la même chose ? Nous tâchons d’accomplir un genre qui fuit toujours un peu... Le sexe n’aurait pas d’essence mais serait toujours performance.

J’en viens maintenant à mon dernier point : le lien entre genre et sexualité.

 

♣ Le lien entre genre et sexualité, la question des normes du corps

Durant la polémique autour des manuels de genre ou durant la soirée d’études qu’ont organisé les Scouts et Guides de France sur le genre dans leur projet éducatif, j’ai été frappé par le fait que je pouvais avoir une excellente écoute lorsque j’évoquais le genre comme un processus d’acquisition sociale progressif de telle ou telle qualité.

La socialisation genrée des comportements ne faisait pas peur, par contre, c’est comme si le sol se dérobait quand mes collègues et moi-même - il y avait là une historienne, une sociologue et un théologien - nous abordions la sexualité. 

Genre et sexualité, plus que sexe et genre, c’est le duo conceptuel problématique de notre monde contemporain. Pendant longtemps, l’appréhension sociale et intellectuelle de la sexualité est passée par le prisme du genre. Avant les mouvements d’émancipation des minorités sexuelles des années soixante et soixante-dix, ce qui définissait un homme et une femme, c’était également et indissolublement l’exercice exclusif d’une sexualité hétérosexuelle.

Regardons d’ailleurs historiquement comment on appréhendait encore l’homosexualité au XIXème siècle, comme une « inversion ». Chez Proust, les homosexuels masculins sont vus comme des personnes chez qui une âme de femme est prisonnière d’un corps masculin. Sur un plan intellectuel, c’est aussi le cas dans la psychanalyse freudienne qui lie indissolublement la différence des sexes à la différence des générations. On ne pourrait passer à l’une que par l’autre, on ne pourrait s’accomplir comme homme et femme que par l’affectivité et la sexualité avec une personne d’un autre sexe. Se lieraient la procréation et un processus historique d’identification progressif allant de la petite enfance à l’âge adulte. C’est sur ce roc biologique - expression freudienne - que devrait aujourd’hui s’échouer ridiculement les revendications autour du « mariage gay », lequel  conforterait le mimétisme et mettrait à mort la différence structurante de l’humanité...

Ce dernier serait, de surcroît, une erreur « anthropologique » contraire à la vérité de l’homme. Mais cette notion d’anthropologique, souvent utilisé rapidement, est parfois un argument un peu court... car l’anthropologie, l’anthropologie universitaire du moins, ne dit pas vraiment ça. Même Françoise Héritier, anthropologue structuraliste, héritière de Lévi-Strauss ne parle pas comme principe fondateur de la société de la différence des sexes mais de la « valence différentielle », c’est-à-dire la valeur différente accordée aux corps des hommes et des femmes qui s’est exercée le plus souvent, sur le temps long, au détriment des femmes...

Même l’anthropologie structuraliste qui se donne comme but de trouver les règles « invariantes » qui régissent les sociétés humaines, dans la poursuite intellectuelle du travail de Claude Lévi-Strauss, s’attache à montrer que ces règles se configurent de bien des manières selon les groupes sociaux. S’il existe une règle, il n’existe pas une même et unique façon de l’organiser dans les différents groupes sociaux. Même l’inceste, qui a tant fasciné les sciences humaines et sociales, n’est pas réductible à une norme unique. Le degrés d’exclusion des membres de la famille du mariage varie selon les époques, les sociétés, les groupes sociaux - pensons au pharaon de l’Égypte ancienne autorisé à épouser sa sœur ou aux princes de jadis leurs cousines - ... 

Si l’approche naturaliste de la sexualité a été longtemps la nôtre, il n’est pas dit qu’elle englobe la variété des groupes humains ou des situations historiques ; c’est davantage la « leçon » de l’anthropologie. Nous avons des cas bien documentés aujourd’hui de configurations de sexe/genre laissant une place à l’homosexualité. La caste des eunuques indiens, par exemple, qui se dessine entre un moyen de réguler socialement les inter-sexués, le désir homosexuel et la prostitution masculine... 

Reste à savoir pourtant si cela fait véritablement sens dans notre propre société. Si vérité ici ne l’est pas forcément de l’autre côté des Pyrénées, il n’est pas dit que le relativisme soit moralement satisfaisant. Anthropologiquement, en tout cas, nous ne pouvons avoir peur d’appréhender le « mariage gay » : les sociétés tolèrent et organisent bien des configurations de genre sans que leur équilibre propre soit menacé.

La vraie question éthique est davantage de savoir si, dans un espace socialement et historiquement marqué par certaines règles, nous pouvons les changer. Aujourd’hui, on entend de plus en plus dire dans les milieux catholiques qu’il existerait des « points non négociables », des règles qui échapperaient au fonctionnement démocratique pour qui la société se donne ses propres règles selon le processus politique qui lui est propre. Le mariage - comme la filiation ou la vie de l’embryon -  relève-t-il, ou non, de l’espace de la délibération démocratique ou de lois anté-sociales qui ne peuvent être remises en cause ? Et si la loi était accessible par l’exercice franc et juste de sa raison qui permettrait de trouver ce qui se loge, en vérité, au cœur de la nature humaine - le droit naturel - et qu’on ne pourrait pas changer ? Il me semble que c’est ici que s’établit la plus grande fracture entre le Magistère et nos sociétés contemporaines.

Si j’étais Éric Fassin, et j’ai dû le remplacer, je conclurais ainsi pour laisser place au débat: 

«  [Dans nos sociétés aujourd’hui] l’ordre social n’est pas défini par un principe transcendant - Dieu, la nature, la tradition. Les normes sont instituées démocratiquement de manière immanente. »

« S’il importe de dénaturaliser la différence des sexes, c’est que sa naturalisation comporte une part de violence. Imposer la norme au nom de la nature, c’est renvoyer tous ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas s’y reconnaître comme non seulement dans l’anormalité mais aussi dans l’enfer des vies contre-nature. Toutes les personnes qui n’entrent pas, ou mal, dans cette norme naturalisée de sexe et de la sexualité subissent cette violence de plein fouet »

Et si la tâche du christianisme était de résorber cette violence et comprendre cette souffrance plutôt que de l’éconduire ? »

 

Références citées

Beauvoir, Simone de (1949a), Le deuxième Sexe : l'Expérience vécue (2), 2 vols. (Paris: Gallimard) 588 p.

--- (1949b), Le deuxième Sexe : les faits et les mythes (1), 2 vols. (Paris: Gallimard) 400 p.

Butler, Judith (1990), Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity (New York: Routledge).

Delphy, Christine (1998), L'Ennemi principal. 1, Economie politique du patriarcat. (Paris: Syllepse).

--- (2001), L'Ennemi principal. 2, penser le genre. (Paris: Syllepse).

Fassin, Eric et Margron, Véronique (2011), Homme, femme, quelle différence ? (Controverses; Paris: Salvator) 120 p.

Fausto-Sterling, Anne (1993), 'The five sexes : why male and female are not enough ?', Science, 20-24.

Héritier, Françoise (1996), Masculin-Féminin. I, La Pensée de la Différence (Paris: Odile Jacob).

--- (2002), Masculin-Féminin. II, Dissoudre la hiérarchie (Paris: Odile Jacob).

Laqueur, Thomas (1987), Making Sex : Body and Gender from the Greeks to Freud (Cambridge (Massasuchets): Harvard University Press).

 Lévi-Strauss, Claude (1961), Race et histoire (Paris: Denoël, Gonthier) 130 p.

Rubin, S. Gayle, Mathieu, Nicole-Claude, et Pheterson, Gail (1999), L'économie politique du sexe (Cahiers du CEDREF; Paris: CEDREF).

Scott, Joan W. (1988), 'Genre : une catégorie utile d'analyse historique"', Les Cahiers du GRIF, 37-38.

Stoller, Robert Jesse (1974), Sex and gender : the development of masculinity and feminity (Londres: Karnak books) 283 p.


 

Par Anthony_Favier - Publié dans : Opinion
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Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 20:58


Les catholiques ouverts aux études de genre, grain mauvais ou minorité abrahamique ?

Les incompréhensions catholiques des études de genre contemporaines proviennent-elles de la mauvaise foi ou d’un défaut d’intérêt pour les sciences humaines et sociales contemporaines ? Un peu des deux sûrement. Il est souvent plus facile de dialoguer avec la caricature de son détracteur plus qu’avec son détracteur lui-même. Toutefois, au-delà d’une posture plus humaine que catholique somme toute courante, il y a peut-être le symptôme d’un phénomène plus inquiétant pour le devenir du catholicisme occidental : celui de la désertion des intellectuels catholiques, théologiens, exégètes ou philosophes, du monde contemporain des sciences humaines et sociales. Dans le document qu’il a remis à l’épiscopat, Jacques Arène note :« l’essentiel n’est pas de débattre subtilement des théories du genre, mais de percevoir leur influence déstabilisante sur la culture postmoderne » (La problématique du genre, p. 16). Le débat n’est pas utile, seules l’invective et la dénonciation doivent-elles donc compter ?

Quand bien même la « théorie du genre » serait aussi pernicieuse que le socialisme bolchévique - ce qu’on lit parfois, on l’a vu - il n’est pas évident de retrouver un intervenant catholique à l’image du Père Desbrest d’Economie et Humanisme qui, à l’époque de leur gloire, était capable de dialoguer et de discuter sérieusement les thèses marxistes. On connaît également l’importance du rapport de monseigneur Matagrin à la Conférence des Evêques de France de 1972 sur la liberté politique des catholiques. À un moment où le marxisme fascinait certains militants catholiques, les évêques français n’en interdisaient pas l’analyse ni l’emploi, ponctuel, circonstancié et remis en perspective, de certains concepts comme celui, combien problématique, de lutte des classes : « Il est évident que l’analyse en terme de « lutte de classes » a aidé beaucoup de militants à cerner plus précisément les mécanismes structurels des injustices et des inégalités [...] c’est une fausse théologie de l’amour qui est invoquée par ceux qui voudraient camoufler les situations conflictuelles, prôner des attitudes de collaboration dans la confusion en minimisant la réalité des antagonismes de tous genres ». Et s’il en allait de même avec le concept de genre ?

Comme souvent lorsqu'on aborde le catholicisme, il importe de ne pas confondre la position normative (le Magistère et ses relais plus puissants, officiels et audibles nécessairement) et le pluralisme interne du groupe des croyants (plus discret mais toujours pourtant bien réel). Il y a encore un pudeur catholique à employer le mot genre dans un sens positif les mises en garde ayant été fortement intériorisées. Des secteurs historiquement plus intellectuels du catholicisme semblent toutefois s’inquiéter de la rapidité avec laquelle certains responsables de l’Église congédient les études de genre. La revue de sciences humaines et sociales, perle éditoriale des jésuites français, Études ouvre ses pages à plusieurs articles ou réflexions qui cherchent à discerner ce qui dans les études de genre est soluble au catholicisme. Dans un billet de septembre 2011, Nathalie Sarthou-Lajus note :

« Si les courants les plus radicaux des genders studies méritent une analyse critique quand ils vont jusqu’à nier la part biologique de l’identité sexuelle, son ancrage dans une anatomie corporelle, ou à récuser toute différence entre un homme et une femme telle qu’elle s’exprime dans un corps, il serait tout à fois dommageable dans l’enseignement des savoirs de diaboliser ces théories du genre. Elles critiquent en effet de façon utile une forme d’essentialisme qui se réfère à la nature pour expliquer des différences entre l’homme et la femme, et justifier le plus souvent une domination masculine en enfermant les femmes dans des rôles de passivité, de sollicitude à l’égard des autres ou dans un destin reproductif » (billet « Ne diabolisons pas les études de genre »)

Dans cette même revue, on peut trouver en février 2011 un article de la sociologue Céline Béraud qui analyse la perception négative des études de genre dans le catholicisme : « Quand les questions de genre travaillent le catholicisme ».

On peut identifier le même appel au discernement dans l’autre famille religieuse traditionnellement associée aux activités intellectuelles dans le catholicisme français : l’ordre des frères prêcheurs. Les dominicains parisiens du Couvent du Saulchoir rue Saint Jacques ont ainsi accepté dès les années quatre-vingt-dix d’accueillir dans leur bibliothèque le fonds documentaire du laboratoire « Genre et christianisme ». Ce dernier est une structure de réflexion unique dans le paysage francophone qui cherche à faire dialoguer le patrimoine théologique et intellectuel chrétien d’une part et les études de genre d’autre part. Il bénéficie d’un contrat d’association avec le CNRS et est parrainé par un comité scientifique plutôt prestigieux où on retrouve des intellectuels comme Emile Poulat, Irène Théry, Claude Langlois, Elisabeth Parmentier, Michelle Perrot ou Denis Pelletier. Ce laboratoire est animé par l’association Femmes, Hommes, Droits et Libertés dans les Églises et la Société (FHEDLES) qui est membre de la fédération Réseaux du Parvis (qui regroupe une cinquantaine d’associations de chrétiens/nes critiques) ainsi que de la Coordination Française du Lobby Européen des Femmes. On peut également lire dans la publication périodique de dominicains consacrée aux problèmes de théologie morale des articles qui appellent à la mesure pour parler du genre, comme celui du frère Laurent Lemoine de janvier 2011 :

« D'aucuns présentent les gender studies comme une idéologie historiquement aussi dangereuse que le communisme ! Est-ce jouer les Cassandre que de le prétendre ? Aucun de leurs auteurs, aucune de leurs thèses ne mériteraient qu'on s'y attarde ? De fait, la galaxie du gender propose aux aventuriers un voyage indéfini fait de permanentes déconstructions et reconstructions socio-culturelles du soi, du self, qui n'est pas sans écueils, mais qui ne mène pas nécessairement au naufrage [...] [l'éthique chrétienne] place la quête de soi, la quête d'identité sur une toile de fond très vaste dont la sexualité, pour être importante, n'est qu'un aspect, pas un détail bien sûr, mais un aspect. Jésus a conduit un groupe minoritaire qui s'est constitué à sa suite sur la base d'une subversion identitaire de ses membres, qui ont quitté leur foyer, leur mode de vie, leurs repères sociaux, éthiques, culturels. » (« Questions nouvelles par les identités sexuelles d'aujourd'hui »)

Laurent Lemoine, qui enseigne la théologie morale à l’Université Catholique d’Angers, fait preuve d’une relative audace en confrontant un concept de la philosophe Judith Butler (la subversion) avec l’éthique chrétienne de la constitution de soi. D’autres rudiments d’une théologie ou d’une exégèse de genre se trouvent également chez un autre dominicain, Philippe Lefebvre, professeur d’exégèse à l’Université de Fribourg. Ce dernier signe avec Viviane de Montalembert un ouvrage paru en 2007 où on retrouve une réflexion sur une performativité chrétienne des identités de genre : Un homme, une femme et Dieu. Selon ces deux derniers, c’est la série des actes au cours d’une existence qui font émerger une conscience de genre et non la réalisation d’une nature anté-sociale...

En dehors de cercles, assez restreints malgré tout, de réflexion théologique et morale, on voit également des mouvements de laïcs catholiques s’emparer positivement de la notion de « genre ». Engagé depuis 2008 dans la redéfinition de leur projet éducatif, les Scouts et Guides de France ont lancé une grande réflexion autour du genre et de l’enjeu de la mixité qui aboutira en juillet 2012 à la parution d’un livre blanc. Lors d’un colloque organisé à l’occasion de la journée internationale des femmes le 8 mars 2012 au Conseil Économique Social et Environnemental, les scouts et guides ont ainsi laissé la parole à Martine Court, sociologue de l’université de Clermont-Ferrand, auteure de Corps de filles, corps de garçons : une construction sociale sur la socialisation genrée des garçons et des filles...

Au nom d’une autonomie da parole et de conscience inscrite dans leur baptême, des mouvements de catholiques ont cherché à faire entendre une autre voix sur la polémique des manuels de biologie. Plutôt bien relayée sur la toile et dans certains médias catholiques ou autres, l’association FHEDLES a émis un communiqué de presse favorable au nouveau programme. La Conférence Catholique des Baptisé.e.s de France qui ambitionne de faire émerger dans sa pluralité la conscience des catholiques a également signé plusieurs articles ou appels en faveur des études de genre comme ces deux billets d’octobre 2011 : «Apaisons le genre» et « Papa, maman, la différence et moi ». On peut donc se dessiner des espaces de négociation ou d'acclimatation de la notion genre à la théologie et la tradition catholique. Toutefois, jusqu'à présent, envisager de manière positive des approches de genre semble encore encore le fruit d'une avant-garde peu écoutée et faiblement influente. Ces remises en cause renvoient également à un problème sociologique plus vaste qui se pose aujourd’hui au catholicisme, à savoir comment gérer son pluralisme interne sans intenter à son unité qui a fait pendant longtemps sa force principale.

Article précédent : La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (XI)

Fin des billets consacrés à la "théorie du genre" dans les manuels de biologie... 


Références citées

Béraud, Céline, « Quand les questions de genre travaillent le catholicisme », Études, 414/2, février 2011, pp. 211-221.

CCBF, « Apaisons le genre » et « Papa, maman, la différence et moi », 10 et 20 octobre 2011, textes disponibles en ligne sur le site de la Conférence Catholique des Baptisés Francophones : 

Court, Martine, Corps de filles, corps de garçons : une construction sociale, Paris : la Dispute, « Corps, santé, société », 241 p.

FHEDLES, « Des catholiques disent « oui » aux analyses de genre dans les manuels scolaires de SVT », 16 juin 2011, texte disponible en ligne à l’adresse suivante : 

La Borie, Noémie, « Catho et pour l’étude du genre, c’est possible ? », Slate, 16 septembre 2011, article disponible en ligne :

Lefebvre, Philippe, Un homme, une femme et Dieu, Paris : Cerf, 468 p.

Lemoine, Laurent, « Questions nouvelles par les identités sexuelles d'aujourd'hui », dans Revue d'éthique et de théologie morale, n°263, 2011/1, pp. 9-29. 

Sarthou-Laius, Nathalie, « Ne diabolisons pas les théories du genre », Études, 26 septembre 2011, texte disponible en ligne : 

Site du laboratoire « Genre et christianisme » : 

Par Anthony_Favier - Publié dans : Analyse
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Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 20:35

Article mis à jour le 9 mai 2012


« La théorie du genre n’existe pas »

 

Lorsque j’affirme que la théorie du genre n’existe pas comme j’ai pu le faire dans la presse (Témoignage chrétien, n°3484, pp. 20-21), cela ne se veut pas une provocation gratuite mais appel à mettre plus d’intelligence dans un débat complexe où il n’existe sûrement pas de réponses simples. Par une telle formulation, je veux mettre en garde contre une tendance catholique actuelle persistante de refuser le dialogue avec un champ capital des sciences humaines et sociales contemporaines pour se réfugier dans l’invective et la caricature. Je veux parcourir ici quelques idées simples qui paralysent le débat en le réduisant à quelques figures de rhétoriques ou quelques champs argumentaires pré-définis au mépris même de ce qu’avancent les études de genre.

Il est à la fois scientifiquement propre et impropre de parler de théorie du genre. La sociologie dans l’héritage de la méthode de Durkheim veut expliciter le social qui nous entoure par la production de règles. L’énoncé de systèmes explicatifs globaux passent parfois par l’avancée de « théories » et les sociologues ne rechignent pas à employer de telles expressions. Ils peuvent avancer des modélisations du social qui reposent sur des théories mais il est assez rare que ces dernières aient, pour autant, le statut de vérités absolues et irréfutables. Autrement dit, si le genre est une théorie, il n’est jamais comme le théorème de Pythagore. Le mot « theory » a toujours un certain succès lexical en anglais où on ne rechigne jamais à l’employer (gender theory, queer theory, feminist theory, etc). On l’emploie beaucoup plus qu’en français où il connote comme ce qui est hypothétique, non validée par l’expérience et partiel. Pour traduire le « theory » américain il est parfois plus adroit de prendre en français l’expression discours scientifique. C’est sûrement pourquoi en dehors de certains secteurs isolés, l’expression « théorie du genre » n’a jamais véritablement pris en français et surtout pas au singulier. Il n’existe d’ailleurs pas d’article « théorie du genre » sur les pages françaises de l’encyclopédie en ligne Wikipédia (qui est un bon révélateur de l’usage de notre langue avant toute considération critique nécessaire sur ce qui est écrit dedans). La question est, par contre, évoquée significativement dans l’article « études de genre ».

Il s’avère que les façons de poser les problèmes et de chercher les réponses change à travers le temps. En permanence la production du savoir est confrontée au questionnement des outils utilisés dans les modélisations. Il n’existe sûrement pas une bonne façon de penser la différence des sexes mais différentes approches toujours précaires dans leurs théorisations et dans leurs formulations. Il se trouve que dans le moment récent des sciences, la notion de genre a émergé pour atténuer une croyance trop aveugle dans la nature sans interrogation critique. Peut-être que demain ce concept et son champ d’études connexe seront balayés par un nouveau paradigme. Peut-être également qu’ils vont durablement s’implanter dans le champs scientifique. On a des exemples dans l’histoire des sciences de théories somme toutes très précaires au départ qui se sont progressivement imposés comme la façon la plus pertinente de penser un problème, ne serait-ce justement pas la « théorie de l’évolution » ? Nous sommes bien loin aujourd’hui du schéma darwinien des origines néanmoins d’aucuns s’accordent à reconnaître que l’évolution a permis de faire avancer notre connaissance des phénomènes biologiques.

L'hostilité face aux études de genre vient sûrement du fait que le terme est employé chez des philosophes féministes dans des ouvrages qui relèvent du débat d'idées ou de la critique sociale (par exemple chez Christine Delphy ou Judith Butler). Cela ne discrédite pas ses idées. Bien au contraire, elles ont considérablement revivifiés les sciences sociales et l'action militante. Il est impropre toutefois de résumer les études de genre à un nombre limité d'ouvrages de philosophie. En effet, si on peut trouver des points communs entre Judith Butler, Angela Davis, les « black feminists », Colette Guillaumin, Donna Haravay, Christine Delphy, Elsa Dorlin, il est quasi-impossible aujourd’hui, à moins de faire preuve d’une très grande malhonnêteté intellectuelle et de ne pas se confronter sérieusement aux textes, de dire ou d’écrire qu’il y aurait « une » théorie du genre qui les englobe toutes. Ce qu'on peut dire : tout au plus, existe-t-il une galaxie d’auteur.e.s venant de différentes disciplines (philosophie, sociologie, histoire) et s’inscrivant parfois et directement comme act.eur.rice.s dans le mouvement d’émancipation des femmes. Tou.te.s ont pu employer le terme « genre » dans leurs travaux, certain.e.s se rattachent clairement à l’épistémologie féministe qui dénonce le biais sexiste de la science et veut sortir d’une vision blanche et masculine des phénomènes sociaux. Si certaines leaders assument leur parenté avec différentes traditions philosophiques et militantes : Judith Butler et l’existensialisme ou la déconstruction des savoirs selon la voie tracée par Nietzche ou Foucault, Elsa Dorlin, Christine Delphy avec le féminisme matérialiste, etc. cela n’est pas toujours le cas. Elle récuseraient sûrement quasiment toutes d’être enfermées dans un courant de pensée. Ce qu'on ne peut pas dire : le genre est un corpus doctrinal défendant un système intellectuel cohérent.

La logique d’emblée disqualifiante des études de genre proviendrait donc de leur origine dans les milieux féministes ou homosexuels. Le féminisme et le militantisme LGBT semblent d’emblée inaptes à produire des discours pertinents. Pourtant, c’est de là que viennent les critiques parmi les plus enrichissantes des sciences humaines et sociales depuis des dizaines d’années. Si les départements universitaires américains ont en effet depuis les années soixante-dix organisées des « gender studies » c’est qu’ils ont pris au sérieux des critiques dont étaient porteuses les femmes accédant aux études universitaires. Sur quels pré-supposés de sexe et d’orientation sexuelle s’est construit la science et la rationalité occidentale ? N’y a-t-il pas eu pendant longtemps un biais sexiste de la science lié à la domination par les hommes blancs hétérosexuels sur le monde académique ou médical ? Cette question a eu le mérite d'être posée. L’enjeu central des études féministes n’est pas vraiment de produire un nouveau discours biaisé mais de parvenir à une étude plus équilibrée de l’ensemble de la société. On pourrait penser que ce débat est très secondaire du monde universitaire et scientifique alors qu’il est profondément central et aujourd’hui n’a toujours pas trouvé de réponse institutionnelle ou intellectuelle satisfaisante.

Ce qui est en jeu c’est la capacité à penser un discours scientifique qui ne repose pas sur l’exclusion et qui soit capable de saisir les phénomènes dans leur diversité. Si pour certains, cela constitue l’insécurité propre de notre monde qualifié de «post-moderne» car ayant abandonné la prétention de la raison à dire l’universel, il s’agit peut-être d’une des plus grandes chances pour renouveler les rapports sociaux et les discours scientifiques. En présentant d’emblée et caricaturalement, le genre comme une «théorie» «américaine» «féministe» et «homosexuelle», des acteurs catholiques écartent le débat en faisant porter sur certains acteurs «militants» et «activistes» des intentions idéologisées alors qu’elles concernent bien l’ensemble des acteurs sociaux. Les études féministes ne veulent pas vraiment remplacer «une idéologie» (patriarcale, hétérosexuelle) par une autre (féministe, queer) - si tant est qu’on puisse présenter aussi caricaturalement les choses - mais d’allumer un signal avertisseur et en demandant : « et si tout était idéologie ? ». Aucune réflexion sur le savoir, aucun discours scientifique - même la biologie - ne peut échapper aujourd’hui à la question « d’où parle-t-on ? » portée initialement par les études féministes. Comment inclure la dimension située (dans son contexte économique et social, sexuée et sexuelle, dans sa biographie, dans sa position sociale) de son savoir de manière critique à ses travaux ? Critique loin d’être anecdotique comme le révèlent, entre autres, les réserves de la biologiste Joëlle Wiels à l’égard des nouveaux manuels. Il est d’autant plus étonnant de voir des catholique se joindre au concert des critiques contre les études féministes alors que les sciences religieuses sont les seules qui aient gardé une réflexions sur le sujet producteur de savoir dans les départements de théologie en admettant qu’une des conditions de production de ce savoir passe par l’énonciation personnelle d’une croyance en Dieu.

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Pour aller plus loin sur cette question :

Dorlin, Elsa, Sexe, genre et sexualités : introduction à la théorie féministe, Paris : Presses universitaires de France, 2008, 153 p.

Mathieu, Nicole-Claude, « Féministes (études) et anthropologie », dans Bonte Pierre et Izard Michel, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris : Presses Universitaires de France, 1991, pp. 275-278

Dans cet article, Nicole-Claude Mathieu offre des illustrations concrètes du biais sexiste des sciences humaines d’autrefois et de l’apport des études féministes dans l’élaboration d’une anthropologie moins biaisée.


Par Anthony_Favier - Publié dans : Analyse
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Dimanche 6 mai 2012 7 06 /05 /Mai /2012 10:01

arton1810-10fc4La revue de sociologie Travail, Genre et société offre un dossier, plutôt inattendu, dans son dernier numéro sur le thème "pouvoirs, genre et religions". La revue, habituellement ouverte aux questions éditoriales économiques et sociales, fait le choix de prendre les religions comme des "organisations de travail à part entière" (Magali Della Sudda et Guillaume Malochet dans l'introduction du dossier). Elles reposeraient sur une division sexuée des activités qui fonde une suprématie d'un sexe sur un autre. Mais, elles sont également traversées par de multiples accommodement, consentement mais aussi de phénomènes de contestations entre les inégalités de genre.


♣ Linda Woodhead : théoriser genre/religions

 

Le dossier propose un itinéraire en quatre étapes. La sociologe britannique Linda Woodhead ouvre le dossier sur une mise au point théorique et un état de la recherche plutôt complet sur la question genre/religion. Pendant longtemps, la sociologie des religions a ignoré la dimension sexuée des phénomènes, au prix même d'un paradoxe : ce sont les femmes qui sont les plus décrochantes dans les processus de baisse de la pratique depuis les années soixante dans les pays occidentaux... Si Bourdieu était sensible au renfort qu'apporte la religion dans l'ordre sexué, dans sa pensée, elle occupe un rôle et une place variables. Linda Woodhead veut rappeler au contraire le caractère central du pouvoir religieux dans les rapports de pouvoir :

 

"L'efficacité du pouvoir sacré est renforcée par sa synergie avec un pouvoir séculier (...) qu'ils se renforcent ou qu'ils s'excluent, le pouvoir sacré et le pouvoir religieux peuvent se combiner de maintes manières" (pp. 34-35)

 

La religion peut à la fois consolider ou aider à transformer les rapports de pouvoir entre les sexes. Sans rentrer dans le détail de la typologie offerte par la sociologue, elle dresse le portrait de quatre types de groupes religieux:

  1. Les religions peuvent légitimer l'ordre social et sexué existant, islam et judaïsme contemporains tendraient ainsi à défendre la répartition tradtionnelle des rôles entre hommes et femmes et fondées sur la suprématie du chef de famille.
  2. Les groupes religieux peuvent également offrir des ressources tactiques aux femmes qui tout en acceptant les règles globales du fonctionnement sexué y trouvent une forme d'émancipation. La sociologue britannique prend ainsi le cas des megachurches" protestantes nord américaines qui offrent des groupes d'études bibliques non mixtes, qui peuvent être vues, à l'échelle locale, comme des systèmes d'entraides entre femmes. Ils peuvent être rapprochés des congrégations féminines catholiques ou des ligues féminines puritaines protestantes du XIXème siècle.
  3. Les groupes contestataires minoritaires peuvent trouver dans les religions un pouvoir sacré qui légitime leur quête pour mettre en oeuvre une transformation personnelle et ascension sociale avantageuse dans l'ordre existant. La sociologue prend là l'exemple des groupes New Age ou des spiritualités holistes souvent portées par les femmes.
  4. La religion peut vraiment être un élément de contre-culture qui conteste l'ordre établi et se donne comme but de changer le rapport de force dominant, comme la religion WICA des anglo-saxons.

 

Et les chrétiens dans ce schéma? Selon Linda Windhead, le christianisme peut être vu comme une religion à la fois légitimante et tactique qui, d'un côté, sanctifie encore le travail domestique, affirme une identité féminine séparée de celle des hommes, pousse les femmes au dévouement et au sacrifice, mais qui, d'un autre côté, sur plusieurs points, dispose des ressources du changement social ou s'est toujours tenu à l'écart du rapport de genre global:  "Avec son paternalisme sacré et sa défense des vertus pacifiques, le christianisme a toujours entretenu une relation malaisée avec les masculinités hégémoniques, construites sur la prouesse sexuelle et physique, la réalité matérielle et la virilité" (comme nous l'avions déjà noté sur notre blog: ). 

 

♣ Études de cas

 

Les-femmes-pretres-trouvent-leur-place-dans-l-Eglise-anglic.jpgLe dossier se prolonge par plusieurs études de cas issues de différentes traditions religieuses, sauf le catholicisme, ce qui est peut être regrettable et criticable... Sarah Janes Page revient dans un article fort intéressant sur la situation des femmes-prêtres de l'Église anglicane qui, rappelons le, a ouvert l'ordination sacerdotale aux femmes depuis 1992. Loin d'être simple, leur situation reflète davantage un déplacement qu'une disparition de la frontière de genre. Si les réticences ouvertes des années quatre vingt dix ont disparu, les femmes prêtres qui plafonnent dans la hiérarchie anglicane (comme dans les entreprises de la vie laïque), doivent constamment négocier entre vie privée (être enceinte) et vie publique. Elles affrontent de manière générale une situation paradoxale. Les postes d'autorité sont confiées aux hommes, mais on ne leur donne pas possibilité d'acquérir l'expérience requise pour être éligibles à des postes de direction et elles plafonnent aujourd'hui dans les postes paroissiaux. 

 

mosquee-damas2.jpgHilary Kalmbach porte notre attention sur le cas des femmes qui prêchent dans les mosquées de Syrie. Depuis les années 1970, avec l'essor du mouvement des mosquées, des femmes en islam ont acquis la capacité de prêcher. Si les femmes figures d'autorité ont toujours existé dans l'islam (elle en offre un panorama synthétique), il existe une limite liée à la production de la légitimité au sein de la religion musulmane. Pour paraître légitimes, les actrices doivent "veiller à ce que leurs actes et les interprétatios des textes semblent en accord avec les pratiques religieuses et sociales de leur communauté" (p. 84). 

 

Premiere-femme-rabbin-depuis-75-ans-en-Allemagne_article_ma.jpgBéatrice de Gasquet s'intéresse enfin à la logique genrée des honneurs (actes rituels comme lire la Torah) dans le judaïsme  libéral à partir d'une enquête de terrain dans deux synagogues parisiennes. La sociologue cherche à établir le lien entre l'identité juive, énoncée ici en terme de subjectivité, et la participation genrée au rituel synagonal. Si le rituel est, avant tout, une production sociale, sa répétition produit du genre et participe à la subjectivation. Pourquoi la subjectivation ? Si on définit le judaïsme comme une religion du livre où les rabbins, par leur connaissance des textes sacrés, sont hiérarchiquement supérieurs, les honneurs ont pu être historiquement un moyen de compenser la domination des hommes religieux sur les hommes non religieux. Autrefois, par leur appartenance à un groupe minoré et discriminé, les hommes juifs ont pu également y trouver ce qu'ils n'avaient pas la société globale. Les femmes des communautés juives libérales qui, selon le modèle américain, ont depuis les années soixante ouvert les honneurs aux femmes ne l'ont pas fait sans difficultés. Elles ne peuvent pas le faire selon la même logique que les hommes ; elles se confortent dans une posture de modestie et certaines ne souhaitent pas y accéder. Les hommes, de leur côté, continuent de voir dans les honneurs une marque d'appartenance non seulement valorisée mais leur étant dû dans certaines circonstances (la naissance d'un enfant, la mort d'un parent).

 

***

 

En définitive, les groupes religieux contemporains semblent traversés par une série d'évolutions et de défis similaires sans que les cadres théoriques de sociologie des religions ne parviennent toutefois à saisir les différentes dimensions du problème. C'est du moins notre sentiment à la fin de la lecture de ce numéro, quid de la théologie, de la mystique et de la spiritualité ? La sociologie seule, même si elle est extrêmement éclairante, ne parvient surement pas à épuiser la complexité d'une question d'une grande vigueur problématique car elle touche du sacré que beaucoup ne veulent pas voir comme du sociologique... En creux également, l'opposition récurrente aux études de genre de certains acteurs religieux se comprend aisément, tant l'imbrication des logiques de sexes et des normes religieuses semblent s'exerce presque toujours, et à quelques rares exceptions près finalement, au détriment des femmes...  

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Lundi 19 mars 2012 1 19 /03 /Mars /2012 17:50

Article mis à jour le 9 mai 2012

Parmi les griefs faits à l’encontre de la « théorie du genre » dans le catholicisme, on retrouve un certain nombre de raccourcis. Ils permettent parfois de tenir des faux-débats et permettent d’occulter la complexité des désaccords. Si en effet « la théorie du genre » disait ce qu’on lui faisait dire, elle serait critiquable. Toutefois, il s’agit souvent de visions biaisées sur certaines des analyses des études de genre. Nous n’avons pas la prétention à l’exhaustivité ici mais seulement de relever un certains nombres de réfutations qui peuvent naître de lectures hâtives et partiales.

 

♣ Ce que certains détracteurs font dire à la théorie du genre

 

« La théorie du genre, c’est la négation de la nature »

 

Le genre est souvent présenté comme une doctrine selon laquelle la biologie n’aurait aucune importance. Dans cette prose catholique polémique, la théorie du genre serait une perspective constructiviste et culturaliste à outrance qui nierait l’anatomie des êtres, etc. Un pan non négligeable des réactions catholiques sur les nouveaux programmes consiste à une passe d'arme intellectuelle sur cette question. Plutôt que de lire de la littérature spécialisée, ces articles ou billets de blogs éludent le débat et répondent plutôt à ce qu'ils perçoivent de « la théorie du gender » qui nierait juste la différence des sexes sur le plan anatomique... Sur le blog catholique « le temps d’y penser », on trouve ainsi un billet appelé « un pénis, ça trompe énormément ! » dans lequel son auteur ironise « il y aura bien, n’en doutons pas, un universitaire américain pour prouver que notre caryotype (la collection de chromosomes propres à chaque espèce) ne saurait constituer un argument suffisant pour dénier à quiconque le droit de se croire ours polaire ou abeille (et partant le devoir pour chacun de le reconnaitre comme tel). Et des activistes pour faire en sorte qu’on enseigne à nos enfants que leur incapacité à survivre dans l’eau glacée ou à fabriquer du miel n’est qu’un obstacle fallacieux mis en exergue par une société castratrice pour nier leur être profond ». L’auteur, pourtant d’habitude jamais avare en leçons humanistes et chrétiennes d’écoute et d’attention aux positions d’autrui, semble réduire les études de genre à un simple refus idéologiques des acquis des sciences expérimentales et un constructivisme à outrance.

Toutefois, la plupart des travaux sur le genre n’ont pas une vue aussi grossière des problèmes. Ils ne sont simplifiables à un simple débat nature/culture même s’ils peuvent y être rattachés dans le sens où ils sont traversés par une approche critique de la nature. À tort ? Au début du siècle, le concours d’avocat est par exemple interdit aux femmes. La voix des femmes ne leur permet pas de plaider. On leur refuse le barreau en raison de leur sexe. Aujourd’hui, des femmes sont avocates. Leur voix n’a pas véritablement changé. La nature aurait-elle donc menti ? On connaît également le mot de Pascal, la culture, cette seconde nature. Nous n'avons pas la preuve absolue que des traits pris comme évidents et naturels ne sont pas plutôt le fruit d'une acculturation progressive, si évidente qu'on les naturalise en retour. En fait, tout un processus de sociabilisation se cacherait en fait derrière la nature. Des traits corporels, en premier lieu féminins, vus comme naturels relèvent peut-être d’une histoire sociale d’incorporation. C'est un des axes majeurs des études féministes des années soixante-dix jusqu’à nos jours. Cette approche n’est d’ailleurs pas isolé en sciences humaines et sociales. Avec le concept d’habitus, Pierre Bourdieu avait déjà montré qu’il y a des répétitions de comportements qui échappent au débat sur l’inné et de l’acquis, ne serait-ce qu’on accède rarement à la réalité anté-sociale des personnes et que celles-ci n’existent que socialisées.

 

« Les études de genre tendent à remplacer la genre par la sexualité »

 

La perception d’une orientation sexuelle qui remplacerait le sexe dans l’énonciation de soi n’est pas forcément une lecture faussée de certains écrits de la galaxie des études du genre. Si l’on pense en particulier aux débats qui ont secoué les milieux féministes américains des années soixante-dix, on peut trouver de telles idées. Certaines théoriciennes ont pu conceptualiser la fin de la division hiérarchique hommes/femmes par le refus de la matrice hétérosexuelle. Elles ont pu dire que seule l’exercice d’une activité homosexuelle pouvait subvertir l’ordre social. Cette optique, même si elle est très signifiante, reste cependant minoritaire et située historiquement dans les études de genre. Pourtant cette appréhension semble l’avoir emporté de manière univoque chez des catholiques pour parler et comprendre les études de genre. La théologienne Jutta Burgraff insiste : « Certains soutiennent qu’il existe quatre genres, d’autres cinq, d’autres six en fonction de plusieurs considérations : hétérosexuel masculin, hétérosexuel féminin, homosexuel, lesbienne, bisexuel et indifférencié. » (Gender, la controverse, p. 29) Le manuel de la Fondation Jérôme Lejeune note : « D’après la théorie du genre, notre genre devrait être fondé sur notre orientation sexuelle, que nous sommes libres d’accepter » (p 7). Mais, les études de genre essaient plutôt, on l’a vu, de réfléchir sur l’articulation sociale et conceptuelle entre le sexe anatomique, sa construction sociale et historique, sa perception individuelle et psychologique, les attendus sociaux autour d’un sexe et les comportements sexuels présents dans les sociétés. En un sens, oui !, elles désarticulent la continuité entre être sexué (mâle ou femelle), être genré (féminin et masculin), être sexuel (pratiques sexuelles) et la conscience qu’a l’individu des trois dernières. Elles ne nient pas la possible uniformité, linéarité, continuité et homogénéité entre les trois mais s'attachent aussi à en voir la dimension complexe et plurielle selon les individus, les sociétés, les époques et les lieux. Elles expriment de manière trop simple des phénomènes compliqués. Mais, non !, dans des travaux approchant le genre, la réalité biologique n'est pas niée, seulement elle ne peut pas être un impensé social ou recevable en soi par le seul bon sens et l'évidence.

 

« Le genre est une philosophie du libre choix sexué et sexuel »

      Dans la peur catholique des études de genre, il y a ce que l’on peut appeler une peur prométhéenne, celle d’un humain se faisant seul au gré de ses envies et de ses fantaisies.  Bernard Ginoux, évêque de Montauban, argumente ainsi sur le fait que le genre en théorie ne serait qu’une « vue de de l’esprit », une « abstraction », voire une « dictature», en insistant sur le fait que « le refus de la différence homme/femme laisse chaque personne décider de ce qu’elle est : il n’y a plus un donné avec lequel nous apprenons à vivre, il n’y a donc plus de création ; je me créé selon mon inspiration pour prendre la fonction, le rôle social que je veux. » Or, d’une certaine manière, les études de genre s’attachent à réfuter les idées que « il n’y a pas de règle » ou que « je me construis seul ».

Les études de genre passent plutôt leur temps à montrer qu’il y a des règles qui constituent les individus dont il est bien difficile de s’abstraire, sans quoi nous ne serions que mâle et femelle mais  jamais « masculin » ou « féminin » (mots pouvant être associé autant à des hommes qu’à des femmes). Répondant à ses détracteurs et quitte à en décevoir certains, la philosophe Judith Butler avait récusé, non sans ironie, une société « où on s’éveillerait le matin, on puiserait dans son placard, ou quelque espace plus ouvert, le genre de son choix, on l’enfilerait pour la journée, et le soir, on le remettrait en place » (Bodies that matters). En tant que lectrice assidue de Foucault, Althusserl et Lacan, Judith Butler réfléchit plutôt en établissant un lien nécessaire entre la subjectivation (se définir soi) et l’assujetissemment (être défini par la société). Le sujet ne s’élabore pas en s’affranchissant des normes mais il se constitue, avant tout, dans le jeu des normes. Le concept de « performativité » du genre que défend Judith Butler est autrement plus subtil qu’une philosophie du libre choix sexuel et sexué. Elle révèle combien personne n’accomplit véritablement son genre et que chacun, en revanche, est constitué avant tout par lui. Même lorsqu’un travesti ou un transformiste reprend les caractères du féminin (le maquillage, les vêtements, les postures) il n’apparaît pas à nos yeux comme l’autre genre car souvent cela est « trop ». Ce trop signifie l’outrance, la démesure, la stylisation excessive (même si parfois il y a des ambiguïté et des traits androgynes déstabilisants et troublants). Entre le « pas assez » et le « trop », nous sommes toujours prisonniers d’une certaine manière et nous sommes autant produits que producteurs de normes. De la répétition et la variation d’un comportement social de genre, nous ne pouvons pas nous échapper en quelque sorte. En fait, il est assez étonnant de faire d’un champs d’étude, relevant fortement des sciences humaines et sociales, une discours où les sujets ne connaîtraient ni normes ni lois du fonctionnement social.

La théorie du libre choix que serait la théorie du genre est bien éloignée également de coller aux résultats de la sociologie de l’homosexualité ou de la transexualité (si ces dernières relèvent des études de genre). Lorsqu’on étudie ces acteurs sociaux, il est rare qu’ils disent choisir leur homosexualité, par contre, à travers la notion sociale de « coming out » ils disent souvent choisir d’assumer publiquement leur homosexualité, ce qui est passablement différent. Il en va de même pour les personnes qui n’éprouvent pas une adéquation entre leur anatomie et le ressenti de cette dernière. La transidentité se vit rarement comme un choix facile et évident à poser dans son milieu et son entourage. Mais, plutôt, comme ce qui relève de l’ordre d’un destin qui, s’il aboutit parfois à un équilibre retrouvé, est souvent extrêmement dur à vivre. Les situations sociales d’écarts aux normes sexuées et genrées rappellent combien, par négatif, celles-ci constituent le sujet et que ce dernier ne s’en affranchit pas facilement. La performativité de genre réduit à une liberté sans entrave n’est pas véritablement le sens dans lequel les études de genre travaillent. 

 

« Le genre justifie tous les comportements sexuels »

      Le genre en théorie donne-t-il le libre cours à toutes les licences ? Outre que les manuels incriminés, rappelons encore une fois, ne faisaient mention de rien d’interdit par la loi et n’appelaient à rien qui ne relève d’un attentat à la pudeur, cet argument a été avancé à plusieurs reprises. Bernard Podvin, le porte-parole de l’épiscopat français, affirme dans Famille chrétienne (11 juin) : « Ce qui me préoccupe le plus est que l’on distille, dans les années lycées où la pensée ne fait que se gorger, un subjectivisme et un relativisme. Sous argument que tout serait culture, une manière de parler de la sexualité aurait été hégémonique et serait, donc, aujourd’hui, à remplacer par une anthropologie alternative ».Idée que l’on retrouve chez la théologienne Jutta Burgraff qui dénonce une théorie du genre dans laquelle « Toute activité sexuelle serait ainsi justifiable. Loin d’être « obligatoire », l’ « hétérosexualité ne serait qu’un cas de pratique sexuelle parmi les autres. » (La Controverse du gender, p. 30). Notons l’aspect un peu homophobe de la ligne argumentaire selon lequel parler de l’homosexualité porterait le risque d’accroître le nombre d’homosexuels voire, carrément, de supplanter l’hétérosexualité. De plus, cette assertion révèle pas moins qu’une réticence à parler des pratiques sexuelles minoritaires. Cela repose sur le présupposé, plus que douteux, qu’il y aurait comme une continuité entre l’étude ou la réflexion sur un comportement social et l’injonction morale à le suivre. C’est l’accusation à laquelle Judith Butler a dû également répondre et sur laquelle elle s’est exprimée dans la nouvelle préface qu’elle livre en 1999 dans Trouble dans le genre :

« Gender trouble cherchait à découvrir les moyens par lesquels la réflexion sur ce qui est possible dans la vie genrée est occulté par certains présupposés habituels et violents. Le texte cherchait à ébranler tous les efforts pour brandir un discours de vérité pour délégitimer des minorités de genre et des pratiques sexuelles. Cela ne signifie pas que toutes les pratiques des minorités sont à accepter et célébrer, mais cela signifie que nous avons le devoir de les penser avant de tirer la moindre conclusion à leur propos. Ce qui m'inquiétait le plus c'était la façon dont la panique face à de telles pratiques les rendait impensables. Est-ce que la rupture des binarités de genre, par exemple, est si monstrueuse, si effrayante que l'on doit la tenir comme impossible à définir et à l'exclure herméneutiquement de toute tentative pour penser le genre ? » (Gender trouble, Préface 1999, p. viii, nous traduisons) 

Entre l’étude et la légitimation sociale il y a tout un écart qui se loge dans l’éthique, le choix personnel et le choix social, la politique, mais il s’agit d’un autre domaine que celui des études et de la réflexion. La critique ou l’analyse des normes qui nous traversent ne signifient pas la fin des normes mais, par contre, ouvrent peut-être le débat éthique et politique.

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Références citées

Butler, Judith, Bodies that matter. On the discursive limits of « sex », New York, Routledge, 1993, 288 p.

Henry Le Barde, « Gender theory : un pénis, ça trompe énormément », Blog le Temps d’y penser, 2 juin 2011, disponible en ligne à l’adresse

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