Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

12 Mai 2013

Des vices dans l'éthique chrétienne de la sexualité ?

Autour du chapitre "The Vices of Christian Ethics" (pp. 4-19), extrait de : Mark D. JORDAN (2007) The Ethics of sex, Oxford (UK), Maiden (USA) : Blackwell Publishing (I).

Approfondir une éthique chrétienne de la sexualité

Mark D. Jordan a enseigné la théologie morale à la Harvard Divinity School et enseigne aujourd'hui à New York. Dans un ouvrage paru en 2007, il part d'un constat dur concernant la parole chrétienne (1) sur la sexualité dans la société contemporaine : elle serait négative et tendrait à réduire toute l'existence à elle.

Prêcher contre la sexualité est peut-être le discours chrétien le plus familier à tous dans nos sociétés pluralistes et séculières. Quelqu'un qui ne connaît rien aux croyances chrétiennes ni aux Écritures peut réciter les interdictions chrétiennes les plus connues. Il sera profondément embarrassé pour parler de la Trinité ou de l'Incarnation mais il sera au fait que tel ou tel groupe chrétien condamne la contraception chimique, ou la masturbation, ou les secondes noces, ou le plaisir génital entre personnes du même sexe. Dans l'imaginaire public, le christianisme peut se présenter comme rien de plus qu'un code de conduite sexuelle, un code qui aime tout particulièrement élaborer des interdictions.

Les chrétiens répondent souvent à ces stéréotypes en accusant les conditions culturelles — le sensationnalisme des journaux (...) une tendance (contemporaine ?) à réduire tout, dans la vie humaine, au sexe. Ces réponses peuvent avoir un intérêt, mais nous, chrétiens, nous ferions bien de ne pas nous dédouaner si rapidement (...) On pourrait plutôt réfléchir à nos mauvaises habitudes, nos vices, si cela permet d'approfondir une éthique chrétienne du sexe.

p. 5 (nous traduisons)

Blason de la Harvard Divinity School

Des vices de la parole chrétienne sur la sexualité ?

Il y aurait beaucoup de "vices" pour Mark D. Jordan dans la parole morale, qu'elle soit académique ou plus pastorale, que ce soient les "discours de la haine" ou les "silences" : le refus de parler, si ce n'est de nommer, les actes sexuels. Pour ne pas se confronter directement à eux, les moralistes chrétiens ont pu élaborer des systèmes discursifs complexes : des typologies de cas et problèmes déconnectés les uns les autres, des listes de péchés plus ou moins graves, parfois des codes juridiques de lois, qui cherchent à présenter exhaustivement les comportements humains et leurs mérites moraux. Deux "vices" fondamentaux gâcheraient, à ses yeux, l'éthique chrétienne :

"Le vice de la réponse obligatoire"

1. le premier est appelé le "vice de la réponse obligatoire". Le théologien désigne ainsi la recherche vaine d'une règle ou un principe valable en toute circonstance, dans tous les "puzzles éthiques". Mark D. Jordan questionne pas moins que l'existence de repères universels et objectifs de la morale. L'éthicien écarte l'idée d'un code moral chrétien sophistiqué qui serait le prolongement absolu de la volonté de Dieu dans la création :

Nous formulons des questions générales. Nous demandons des réponses générales. Nous devrions plutôt nous demander pourquoi nous supposons qu'il y a des "principes" chrétiens pour couvrir de telles questions générales, un système de "règles" pour déchiffrer chaque abstraction morale (...) Nous devrions plutôt nous interroger : quelle justification trouvons-nous dans la révélation chrétienne pour attendre cette éthique, qui serait semblable à un algèbre élémentaire, capable de résoudre le moindre problème ? (...) Nous supposons tacitement que l'éthique chrétienne devrait être semblable à la réglementation juridique ou le management comportemental qui domine aujourd'hui nos vies.

p. 7 (nous traduisons)

"Le vice de la science intemporelle"

2. Le second vice serait le manque de sens de l'histoire appelé par le théologien "le vice d'une science intemporelle" :

C'est l'habitude de conduire l'éthique chrétienne comme si les catégories et les conclusions n'avaient pas d'histoire (...) Les institutions chrétiennes donnent de l'autorité à leurs enseignements du fait qu'ils répètent ou postulent une vérité immuable (...) Se réclamer d'une autorité institutionnelle au-dessus la morale peut être un appel à une supposée unanimité chrétienne : les institutions promettent d'enseigner ce que les chrétiens ont toujours et partout cru. Le problème avec ces enseignements institutionnels c'est que les chrétiens ont compris la loi mosaïque ou les Évangiles très différemment à travers les siècles (...) Ces faits embarrassants ont été dissimulés par les institutions chrétiennes précisément dans le but de maintenir l'autorité. C'est l'une des raisons pour lesquelles il y a beaucoup moins d'histoire de l'éthique sexuelle chrétienne que des manuels. Si l'éthique théologique ne connaît pas une rencontre dialectique avec sa propre histoire, elle perd pas seulement beaucoup de ses preuves, mais également la plupart de ses enseignements allusifs.

p. 8 (nous traduisons)

Problématiser dans l'époque contemporaine une éthique chrétienne de la sexualité

Il y a une forme de modestie dans le travail de Mark D. Jordan qui refuse d'offrir un traité sur les rapports de la foi chrétienne à la modernité politique séculière, les liens de la philosophie à la théologie ou aux savoirs médicaux contemporains. Il offre plutôt les pistes d'un important travail dont peut relever quelques traits.

La nostalgie de la chrétienté ?

Mark D. Jordan admet d'emblée le choc intellectuel que représenta l'avénement de la modernité laïque pour la morale chrétienne et combien il faut abandonner l'idéal de la "chrétienté" pour la conceptualiser de nouveau :

Ce que nous appelons aujourd'hui éthique chrétienne est le vestige d'un projet plus large de "chrétienté" — c'est-à-dire, du projet d'aligner la loi de Dieu, la loi de l'Église et la loi civile afin de faire une société véritablement chrétienne. Beaucoup des anciens textes et pratiques n'ont du sens qu'à l'intérieur d'un projet plus large et aucune histoire racontant les enseignements sur le sexe ne peut refuser d'inclure, de diverses façons, une histoire juridique et institutionnelle. L'éthique chrétienne ne part plus désormais de l'hypothèse qu'il faut bâtir la chrétienté. Quand elle procède de cette manière, on peut l'accuser de s'illusionner sur sa grandeur. Il semble mieux de reconnaître que l'éthique chrétienne a souffert du déclin très net de sa puissante influence sur des sociétés de plus en plus sécularisées et plurielles. Pas grand monde d'ailleurs n'attend des professeurs de théologie morale qu'ils servent de législateurs. Nous devons le reconnaître et nous sommes fiers de cela. Se libérer des vieilles demandes peut nous permettre d'être au clair sur les limites de ce que nous faisons — et sur les dangers de ce qui a été fait.

p. 18 (nous traduisons)

Mark D. Jordan récuse-t-il alors toute forme d'autorité dans l'enseignement moral chrétien ? Sans se prononcer dans le détail sur les formes de cette dernière, il cherche plutôt à développer une approche réflexive et réaliste de cette dernière. Tout enseignement moral a à voir, d'une manière ou d'une autre, avec un pouvoir mais on peut réfléchir sur la façon dont il s'exerce et comment on peut le questionner :

La question la plus utile serait se demander comment la théologie morale chrétienne pourrait enseigner, à l'intérieur ou à l'extérieur des Églises, sans devenir immoralement dangereuse — sans devenir, par exemple, une idéologie au service de quelque structure du pouvoir humain. Comment l'éthique chrétienne peut persuader et même prescrire sans devenir abusive ni tyrannique ? Ces questions sur le pouvoir sont liés de bien des manières aux questions sur la cohérence et le discernement. D'un côté, vous ne pouvez pas interroger la cohérence et le discernement de l'enseignement dans un texte normatif, sans que vous vous interrogiez sur son autorité, car l'enseignement n'a de sens que dans et par l'exercice de cette autorité. D'un autre côté, vous pouvez condamner un enseignement normatif parce sa cohérence et son discernement ne semblent résulter que d'un abus de pouvoir. Encore une fois, le plus important, c'est peut-être que l'une des choses qui distingue l'éthique chrétienne de la sexualité est la façon dont elle mobilise du pouvoir autour de la sexualité.

p. 19 (nous traduisons)

Les actes avant tout...

Autre prémisse de sa méthode : le théologien moraliste veut se centrer sur les "actes" avant tout. Paradoxalement peut-être ? se concentrer sur les actes sexuels ou les états, les statuts et les identités ne conduit-il pas à oublier le plus important : la relation d'amour et sa réciprocité ? Pour lui, le critère de l'amour est bien trop subjectif : "Dire que le sexe est une expression de relations aimantes n'est pas offrir une définition. C'est faire un jugement normatif (...) Nous ne pouvons pas commencer par là".

Couverture d'un manuel de confesseur

Circonstances et schémas explicatifs

Les actes mais pas que les actes... Pour juger les actes génitaux, la théologie morale a évoqué divers éléments comme les circonstances (genre, nombre et statut religieux du partenaire, la date ou le lieu) mais également des "schémas explicatifs"

Les actes sexuel causent ou expriment une identité sexuelle (pureté, pollution) ou un statut sexuel (vierge, femme). L'état ou le statut est souvent lié à ce qu'on peut appeler une identité. La chrétienté a fabriqué et distribué un nombre d'identités sexuelles — la vierge et martyre, le prêtre pur, la sorcière, le sodomite. Voici les rôles théologiques pour lesquels les scénarios contiennent plus qu'un problème sexuel — c'est-à-dire davantage qu'une référence présumée à des actes sexuels ou leur refus. En effet, l' "Humanité déchue" est en soi-même une identité sexuelle indispensable pour beaucoup de théologies chrétiennes, dans la mesure où le péché d'Adam et Eve est censé à voir avec la sexualité et avoir certainement résulté de la honte de leur corps nus et sexués. Une étude des éthiques chrétiennes de la sexualité peut commencer avec les "actes génitaux", mais ne peut guère s'arrêter à eux. Elle doit considérer comment ces actes jouent un rôle dans les états, les statuts et les identités.

p. 15 (nous traduisons)

Reprenant l'idée foucaldienne qu'il n'y aurait pas, contrairement à ce que l'on croit une obsession contemporaine sur le sexe mais bien, depuis la modernité, un foisonnement du discours de toute nature sur la sexualité, le théologien identifie une branche particulière de cette production intellectuelle : la théologie morale. Mais Mark D. Jordan veut défendre une approche "holiste" de l'éthique chrétienne qui dépasse le cloisonnement dans lequel l'aurait mis cette tradition théologique morale : ne plus en faire une branche séparée de la théologie globale.

Genre et sexualité

C'est peut-être là la spécificité de la méthode éthique de Mark D. Jordan : remettre en perspective autant dans une histoire et les sociétés qui l'ont produite mais également dans les autres discours qui l'informent et, en premier lieu, les discours sur le genre :

La sexualité n'est pas quelque chose qui se passe seulement "entre les sexes". Et les états sexuels, les statuts et les identités ne sont pas simplement réductibles à la norme de genre qui prévaut dans une société. En effet, il peut être très important d'analyser des discours théologiques précisément en réfléchissant sur la sexualité, sans ou contre le genre, autant que possible. Il y a une cohérence dans les discours chrétiens sur le sexe qui n'est pas la cohérence des enseignements chrétiens sur le genre quand bien même les deux discours se déroulent et se découvrent ensemble. Nous étudierons les discours chrétiens sur la sexualité comme des discours centrés autour des 'actes génitaux", mais seulement d'une manière telle que nous pouvons apprendre comment ces discours varient à travers les circonstances, les états, les statuts, les identités ; comment régulièrement ils sont sont en désaccord à propos des sujets et des méthodes (...) combien inévitablement ils émergement avec des discours adjacents, tout particulièrement les discours sur le genre.

p. 17 (nous traduisons)

saint Pierre en pénitence, Le Greco, Bowes Museum, 1585 ca.

Voilà une première plongée dans la pensée de Mark D. Jordan qui demanderait encore bien des développements. Sur trois points il peut éclairer peut-être les réflexions que nous esquissions dans un précédent billet :

  1. l'abandon de la posture de superbe contenu dans le projet d'une "chrétienté",
  2. la nécessaire historicisation du discours moral,
  3. et l'intégration dans une réflexion plus vaste qu'une simple typologisation d'actes.

(1) Mark D. Jordan ne réfléchit pas dans une perspective strictement catholique romaine mais chrétienne.

Publié par Anthony_Favier à 22:55pm - Voir le commentaire ()
Avec les tags : #éthique chrétienne , #Mark D. Jordan , #vice , #sexualité , #Nous avons lu...

7 Mai 2013

Quand "La Croix" tient les deux bouts

Cet article est reposté depuis Le blog de cathoreve.

Depuis des décennies, La Croix parvient à tenir une délicate ligne entre les différents courants qui traversent l’Église de France. Et ce en se conformant du mieux possible des Vaticaneries (1).

Or, plus les années passent, plus le fossé se creuse entre, d'une part, les cathos identitaires qui pensent que la société (les médias, les socialistes....) veut leur peau, et, d'autre part, les cathos qui se fondent dans la société et qui pensent que les identitaires veulent les achever.

Le quotidien catholique s'obstine, avec raison, à donner la parole à tous. Son édition du samedi 3 mai réussit le tour de force de publier deux articles d'orientation radicalement opposée à deux pages d'intervalle.

L'assomptionniste Sylvain Gasser, qui tient la rubrique « Une question à la foi », propose un texte que ne renierait par une militante du Comité de la Jupe. Le titre L’Église fera-t-elle place aux femmes ? donne le ton du propos. Lequel est sans équivoque. « Pourquoi la femme est-elle toujours déterminée à partir de son identité sexuelle alors que cet aspect n'intervient jamais dans le discours de l'homme ? »

On lit plus loin : « Les femmes refusent à bon droit d'entrer dans le corset d'une tradition sexiste qui inscrit dans la nature ce qui n'est inscrit que dans la culture. Elles seraient donc aptes au service personnalisé mais pas au ministère global. Elles pourraient donc transmettre mais pas avoir l'initiative ».

Les habitués de ce blog retrouveront des refrains qui me sont chers.

Deux pages plus loin du même journal, la pleine page Forum est offerte au Fr François-Marie Humman, religieux prémontré de l'abbaye Saint-Martin de Mondaye (2), dans le Calvados. Ce long texte, titré Notre corps et notre sexualité, un lien d'espérance !,

se veut une défense de la position de nos évêques en défaveur du mariage des personnes de même sexe.

L'utilisation du terme « notre sexualité » venant d'un religieux ayant fait vœux de célibat et de chasteté – les deux ne sont plus superposables de nos jours – disqualifie déjà son auteur auprès de beaucoup. Il est déjà si périlleux ou prétentieux de discourir de sexualité quand on essaye d'en vivre une.

Avant d'aborder les arguments habituels, le prémontré demande d'accueillir dans la foi un acte du Magistère. Quand une position est discutable, rien de tel que la carte de l'autorité, face à des catholiques habitués à être des moutons dociles. « Il s'agit donc, exhorte le Fr François-Marie, de chercher à comprendre avec sa raison et son cœur, dans l'obéissance de la foi et de la bienveillance, l'enseignement exprimé ».

Le deuxième couplet offre une ode au mariage chrétien classique. Le troisième enfin révèle une posture plus belliqueuse. « Le monde moderne, en particulier chez certaines élites hostiles, est marqué par un refus du créateur et du salut du Christ. Toute différence entre les êtres humains est alors considérée comme une inégalité et un déterminisme. Après avoir nourri en son temps l'idéologie marxiste de la lutte des classes, cette pensée alimente une autre idéologie, la théorie du genre. La différence entre l'homme et la femme serait la cause d'une inégalité à combattre ».

Cette obstination à ne pas comprendre – ou plus sûrement à travestir – la réflexion de ces théories par certains catholiques est affligeante. Elle reflète cruellement le refus de toute approche des sciences sociales par les autorités romaines depuis plus d'un siècle et un repli dramatique dans sa vision du monde.

La Croix s'honore à faire cohabiter dans ses pages des contributions reflétant deux options opposées d'un catholicisme possible en France. Comme un bel exercice de communion. A l'image de celui que vivent les tenants de ces regards qui cohabitent sur les bancs des mêmes églises le dimanche.

(1) Je reprends le terme utilisé par la romancière Sophie Divry, dans Journal d'un recommencement, qu'elle vient de faire paraître aux éd. Notablia. Je vous en reparle bientôt

(2) Il vient de publier Aimer comme Dieu nous aime. Essai de théologie spirituelle, Seuil, 22 €.

Publié par cathoreve à 10:11am - Voir le commentaire ()

7 Mai 2013

Une note de lecture sur le blog de soeur Michèle

Publié par Anthony_Favier à 08:29am - Voir le commentaire ()

6 Mai 2013

Un commentaire en passant sur un blog

Sur le blog du journaliste (Ouest France) François Vercelletto, un billet "pourquoi avoir peur des études de genre?" (29/04/2013). Parmi les commentaires, multiples, variés, invectifs, polémiques comme des commentaires, celui de "FXM". Je l'ai trouvé lumineux et je me permets de le reproduire ici.

Que de polémiques, mais pourquoi ?

L'étude du genre fait partie des sciences humaines. Comme les autres sciences il n'y a pas de raison qu'elle trouve directement une clé pour décrire puis prédire (statistiquement bien sûr) les comportements vus comme typiquement masculins ou typiquement féminins. À ma connaissance "la part de l'inné" et "la part de l'acquis" dans ces comportements sont très mal connus. Il serait dommage de rester ignorant alors que les méthodes de la biologie et des sciences humaines doivent pouvoir répondre (en grande partie) à la question.

La présentation de cette discipline dans les manuels scolaires est la preuve que cette branche a acquis une reconnaissance suffisante dans le domaine universitaire. Les programmes scolaires évoluent d'une génération à l'autre : certaines branches des sciences sont délaissées et d'autres sont approfondies. La culture scientifique de 2010 n'est pas celle de 1980 ni de 1950 ou 1920...

La description des comportements et la recherche des déterminismes sociaux est une démarche scientifique. Les polémiques qu'elle entraîne se règlent, au fil du temps, en trouvant des critères scientifiques de réfutation pour choisir "la meilleure explication". Je comprends tout à fait que l'Église soit curieuse des derniers développements scientifiques ; tout discours qui reconnait l'autonomie de la démarche scientifique et qui condamne telle ou telle branche des sciences est incohérent. Le domaine de la science est disjoint de celui de la morale et de la croyance. Un exposé scientifique ne porte pas de jugement et les croyances n'ont pas leur place dans un raisonnement scientifique.

L'Église catholique forme un groupe de personnes, et pour cette raison peut être l'objet d'études scientifiques, y compris d'études de genre. Éventuellement ses membres peuvent être surpris par les conclusions d'une observation extérieure ; ensuite libre à chacun de garder ses certitudes ou d'en tenir compte.

Les principaux arguments s'opposant à l'étude de genre ne sont pas d'une grande solidité scientifique. (1)-le "bon sens" qui élude la question par "un homme est un homme", (2)-l'argument anatomique qui ne comprend pas la question, (3)-le recours au vénérable Aristote pour ignorer les découvertes et inventions postérieures, et (4)-le contre-sens de causalité qui cherche à ridiculiser une science par crainte de ses découvertes.

L'opposition à l'étude de genre ressemble plutôt à une méconnaissance de la démarche scientifique et à un argument politique pour "emporter l'adhésion du plus grand nombre".

Publié par Anthony_Favier à 20:45pm - Voir le commentaire ()

4 Mai 2013

De la « cohérence » des jeunes anti-mariage homosexuel

Cet article est reposté depuis Le blog de cathoreve.

Dans un texte intitulé Génération catholique spontanée, la journaliste de La Croix  Isabelle de Gaulmyn présente sur son blog les jeunes manifestants anti-mariage homosexuel sous un jour flatteur.

Selon elle, «  l’émergence, d’une jeune génération de catholiques, prête à aller dans la rue pour défendre ses convictions » relève d'une « bonne nouvelle ». La journaliste en profite pour lancer une pique à « ceux-là même qui ne cessent, depuis dix ans, de reprocher aux plus jeunes leur manque d’engagement dans la société, en les accusant de ne se passionner que pour les affaires liturgiques ou spirituelles », et qui sont « les premiers à crier au loup lorsque ces mêmes jeunes manifestent sur des enjeux de société… »
 

Me sentant un peu visé, je reconnais que le coup fait mouche.
 

La suite du raisonnement me convainc moins. « Cette génération a brutalement pris conscience qu’elle vivait dans une société 'païenne'», où les valeurs chrétiennes ont du mal à s’exprimer. » Je ne me ferais jamais à ce vieux refrain paranoïaquo-ratzingérien des cathos incompris dans un monde plein de méchants. Il est des identités bien plus rudes à porter aujourd'hui que celle de catholique.
 

La cohorte de ces jeunes hérauts des rues « s’est sentie humiliée et non écoutée : le peu d’attention accordé par les pouvoirs publics à des manifestations de cette importante- tout comme le rejet sans autre forme de procès d’une pétition signée par plus de 700.000 personnes, constitue tout de même un rude apprentissage pour des moins de 25 ans ».
 

L'observatrice décrit ici tout simplement l'apprentissage de la démocratie, laquelle se joue moins dans la rue que dans les urnes et au Parlement. Faut-il répéter que l'Assemblée nationale a siégé sans s'arrêter durant plusieurs jours pour permettre aux députés hostiles de s'exprimer. Le procès en escamotage de débat, très souvent invoqué, ne tient pas.
 

Ces jeunes ne sont pas que pieux et certains d'entre eux mènent de concert vie spirituelle, engagement social et conviction politique. «  Ils sont souvent investis dans des actions très concrètes de charité, maraudes, colocations avec des exclus, ou autre 'épicerie sociale'. Il serait stupide de les accuser de manquer de fibre sociale, car ils en ont », affirme Isabelle de Gaulmyn. On ne peut que s'en réjouir.
 

« Le maître mot qui pourrait les caractériser est plutôt celui de cohérence ». Le terme est pour le moins discutable si le résultat de cette « cohérence » entre convictions spirituelles et engagement politique ne se traduit qu'en un unique combat. A fortiori, quand il consiste à dénier des droits à une partie de leurs concitoyens.
 

À côté des « veilleurs » qui s'organisent pour poursuivre la mobilisation après la « défaite » parlementaire, on signalera à ces jeunes filles et garçons pleins de bonne volonté que, depuis cinq ans, des chrétiens, avec d'autres, tiennent des « cercles de silence ».
 

Ils protestent contre le sort réservé aux étrangers sans-papiers dans les Centres de rétention. Pas de risque de récupération politique dans ces assemblées : le mouvement est né sous Sarkozy et se poursuit sous Hollande, tant on a du mal à sentir un quelconque changement depuis un an. Ces manifestants aussi – moins nombreux mais tenaces sur la durée - ont l'impression de ne pas être entendus par les pouvoirs publics.
 

Dans ces cercles, des militants exercent également leur « cohérence » de chrétiens. La défense de l'étranger ne cesse d'être rappelée par papes et évêques. Elle est au cœur de l'idéal évangélique que nous offre le récit des Béatitudes.
 

Il ne me semble pas y avoir lu  : « J'étais homosexuel et tu as manifesté quand on a voulu me donner le même droit que les hétérosexuels ».

 

Publié par cathoreve à 10:08am - Voir le commentaire ()

27 Avril 2013

L'après Manif pour tous chez les catholiques français

Dans un précédent billet ("Catholiques et pour le mariage pour tous"), j'avais noté que le catholicisme pratiquant ne s'était opposé de tout un bloc à la nouvelle loi et qu'il pouvait même être vu, au prix du paradoxe, de manière plurielle. J'avais relevé combien sur des blogs ou des tribunes, des acteurs.rices isolé.e.s exprimaient leur doute, leur malaise et leur refus de suivre la ligne offensive proposée par certains évêques. Les réseaux du Parvis avaient rencontré un succès notable avec leur pétition "Trop c'est trop" qui fédérait plus largement que leur public habituel. Monique Hébrard dans un article du dernier numéro de Témoignage Chrétien dresse un intéressant portrait de cette marge inconfortable du catholicisme. Faudrait-il donc voir une opposition pas si unanime que ça portée par une minorité de catholiques très engagés et très mobilisés parlant au nom d'une masse plus indifférente ou plus réticente ? Peut-être. L'épisode a en tout cas posé à un certains nombres d'acteurs des problèmes de conscience. Il a engagé une réflexion autour de questions cruciales que sont la place des homosexuels dans l'Église, le rapport à la politique ou le pluralisme au sein des groupes religieux.

Un pluralisme refusé ?

Dès le 15 janvier, le journaliste au journal la Vie Laurent Grzybowski s'interrogeait sur son blog : "comment appeler à un débat dans la société civile alors que le débat entre croyants n'est pas favorisé ?". Même s'il dit alors refuser de s'engager officiellement pour ou contre, il veut encourager une posture de réalisme et de pragmatisme plutôt que réveiller une mystique intransigeante d'opposition : "il y a aujourd'hui, dans notre pays, des couples homosexuels qui souhaitent bâtir leur vie de couple et leur vie de famille sur le mariage. Cela peut nous surprendre, nous inquiéter peut-être mais c'est un fait. Cette revendication qui n'est pas nouvelle, est aussi le fruit d'une évolution de nos sociétés occidentales".

Comment tenir pour l'institution d'un côté l'appel à de grands états généraux de la famille, invoquer le nécessaire pluralisme pour mener à bien une réflexion, et refuser dans son sein de discuter, si ce n'est de dogme car ce n'est pas possible dans des systèmes révélés, mais de la pastorale ? Symptomatique mais révélatrice, la mésaventure arrivée à Jean-Christian qu'il révèle aujourd'hui sur sa page (publique) de Facebook. Catholique pratiquant, il souhaite depuis quelques mois porter la question de l'homosexualité dans les communautés catholiques avant qu'il ne prenne conscience de l'impossibilité d'une telle action.

Idéaliste et innoçent Jean-Christian ? Pas vraiment. Il y a quelques mois, il profite de l'occasion offerte par le grand projet de la Conférence des Évêques de France "Diacona 2013". Cette série d'événements locaux, devant se terminer par un rassemblement national à Lourdes, doit révéler le caractère multiforme de l'engagement des catholiques français au sein de la société. Jean-Christian élabore donc sa réflexion en suivant les recommandations de la note théologique de préparation n°5 intitulée "Diaconie et politique" :

ma lecture de la note me fait réaliser qu'il fallait peut-être, dans ce cadre, ne pas laisser échapper l'occasion d'aborder la question marginale de s'intéresser aussi, et pas seulement en bonne conscience aux "marginaux" de notre société qui sont en souffrance, mais aussi de la place qui est faite par chacun de nous et par l'Église, à nos frères et sœurs homosexuels. La proximité d'un débat politique, dans notre pays, sur le mariage civil homosexuel n'est-il pas l'occasion de mettre la question sur le tapis dans le cadre des diaconies et de montrer que les communautés catholiques sont capables de prendre publiquement position sur des points qui défient le respect d'autrui et la pratique de la justice pour tous, et, dès qu'elles le peuvent, à s'engager dans des actions et propositions susceptibles de changer l'ordre des choses ?

Il envoie donc un commentaire théologique — très respectueux et très articulé — sur le site Diacona. Ce dernier passe les fourches caudines de la modération. Contacté par un diacre coordinateur du projet, un premier rendez-vous est même fixé pour voir comment concrétiser sa piste d'action. Néanmoins, rapidement, les choses se compliquent pour lui. Diacona suspend tout contact et ne répond plus à ces messages ni relances : "peut-être avais-je été imprudent de m'ouvrir de ma démarche à mon évêque ? Nous étions déjà entrés dans le faux débat lancé par la prière de Monseigneur Vingt-Trois". Las, et après bien des tentatives pour renouer le dialogue, il jette l'éponge et révèle son amertume dans un lettre publique qu'il vient d'adresser aux principaux journaux confessionnels.

La ligne d'action des catholiques opposants au mariage a été de se saisir de la rhétorique de la démocratie avec emphase : demande des États Généraux, respect absolu des procédures (voir les polémique sur le vote au Sénat) et des recours (au CESE, au Conseil Constitutionnel) — même si certaines revendications troublent la ligne et paraissent plus stratégiques (les critiques faites à la démocratie représentative, la volonté d'organiser un référendum, l'objection de conscience)...

Mais qui eût cru que cet idéal démocratique et pluraliste mis en avant allait se retourner d'une certaine manière contre l'institution elle-même et mettre en lumière cet épineux problème depuis quelques décennies : comment ménager la défense d'un enseignement vertical et pensé comme immuable et le pluralisme en interne d'une Église qui reste à l'image de la société dans laquelle elle se développe ?

La découverte de la violence symbolique faite aux minorités ?

Autre coup de semonce, celui du blogueur catholique "Darthmanu". Spécialiste de rock métal et des rapports parfois tendus entre rockeurs et chrétiens, notamment autour du festival Hellfest, hétérosexuel comme il le précise, il avoue lui-même, avant ce débat, ne pas avoir d'avis tranché sur la question homosexuelle. Mais, peu à peu, en échangeant et en discutant, il développe une position assez critique de la tournure prise par les événements et la montée en puissance de l'opposition. Cette semaine, il signe un long billet riche et fourni, révélateur également de quelque chose. Intitulé "non violente, la Manif pour tous ?", le billet traite bien plus largement du rapport catholique à l'homosexualité contemporaine.

Dans ce billet, DarthManu s'attache à comprendre la notion de violence que les partisans au projet de loi disent refuser. S'il est prêt à reconnaître que jamais le mouvement ne s'est engagé officiellement "sur le terrain des violences visibles et volontaires", il veut poser "la question des violences invisibles et structurelles". Il y aurait d'emblée, selon lui, un vice de forme dans le raisonnement des antis.

Se positionner par rapport au mariage pour les personnes de même sexe paraît donc nécessairement interroger ce statut controversé de l'homosexualité, officiellement une orientation sexuelle minoritaire mais normale, mais encore considérée par beaucoup comme une maladie, une perversion, voire une faute. Comment refuser à des personnes homosexuelles un droit acquis pour celle hétérosexuelles, sans impliquer que l'on considère que leur orientation sexuelle n'a pas la même légitimité ?

http://aigreurs-administratives.blogspot.fr/2013/04/non-violente-la-manif-pour-tous.html

Violence symbolique donc ? L'envers de la question est celle de la délicate reconnaissance. Passer de la tolérance à l'acceptation positive demande une prise de conscience qui semble émerger. À l'issue des débats auxquels il a participé, Bruno-Marie Duffe, vicaire épiscopal Famille et Société du diocèse de Lyon, professeur d'éthique médicale et sociale, a fait circuler un texte. Dans ce dernier, il note combien, d'une certaine manière, plus ne sera jamais comme avant et combien certaines assurances intellectuelles ou morales ont été déplacées :

Nous avons donc parlé du regard des autres et de la reconnaissance, avant de parler du mariage. Et j’ai progressivement acquis la conviction que le débat ne concernait pas finalement le mariage mais la question, beaucoup plus complexe, de la reconnaissance « symbolique » des couples de même sexe. Symbolique veut dire ici considération morale et sociale des personnes. Il s’agit de reconnaître un lien entre des personnes que nous avons longtemps regardées comme en dehors ou en marge de notre communauté sociale. Ainsi l’aspiration profonde, quand elle a pu être exprimée par des personnes homosexuelles, concernait moins le mariage que la place des couples de même sexe dans le tissu social. Comme l’a justement dit l’un d’entre eux, lors d’un de ces débats : « Mais vous (personnes hétérosexuelles), qu’attendez-vous de nous (personnes homosexuelles) ? »

"Ce que j'ai appris et perçu en participant aux débats publics autour du projet de loi "mariage pour tous"

Vers un approfondissement théologique ?

Cette prise de conscience d'une violence symbolique est peut-être capitale même si aujourd'hui elle semble juste s'amorcer. Elle remet sur le tapis une autre question cruciale : celle des cadres intellectuels du Magistère pour parler de l'homosexualité. Tout en reconnaisant que pro-mariage et anti-mariage ne partent pas des mêmes prémisses, Darth Manu salue la pirouette avec laquelle la Manif pour tous a occulté la question de l'homosexualité pour se concentrer sur celle des enfants : "Voilà donc ce qui me parait l'enjeu véritable de cette polémique, et qui explique qu'elle déchaine tant les passions. Ni la filiation, ni les conséquences hypothétiques de la loi sur l'épanouissement des enfants de couples homoparentaux, ni la PMA, ni la GPA, mais une violence symbolique, qui pose comme naturelle une hiérarchie entre les unions homosexuelles et hétérosexuelles, qui est considérée comme bénéfique pour le bien commun par une partie de la société, et comme destructrices des droits et des personnes pour l'autre."

Le blogueur conclue son billet par deux interpellations fortes :

  • Aux catholiques contre le mariage qui sont prêts à reconnaître que l'homosexualité est une orientation normale : "comment assumez vous cet écart entre votre opinion intime et ce que vous dit l'Église ? (...) Pourquoi faites-vous comme si vous étiez sur la même ligne alors que vous êtes en désaccord avec son enseignement ?"
  • Aux catholiques qui reconnaissent le caractère désordonné de l'homosexualité: "pourquoi ne dîtes-vous pas plus fort cette conviction et la cachez vous derrière des questions distinctes comme autant de doubles discours ? (...) Pourquoi demandez-vous un débat, des "états généraux", alors que vous savez très bien que le discours de l'Église sur l'homosexualité est "non négociable" ?"

Nouvelle(s) génération(s) de catholiques ?

Le gain social de la mobilisation contre le mariage pour tous est encore dur à évaluer pour le catholicisme français. D'un côté, elle a indéniablement mobilisé une jeune garde, peut-être numériquement pas très importante mais très organisée, rompue aux communications modernes et à une"agit-prop" qui peut faire pâlir certaines forces politiques, créer une communauté de destin autour de l'idée de défendre une certaine idée de la société, de la famille et de la civilisation. Mais, d'un autre côté, elle a peut-être entraîné la naissance d'une autre catégorie de "veilleurs" attachés, tout en s'affirmant fidèles à l'enseignement de l'institution et de ses pasteurs, à ne pas abandonner leur liberté de conscience et voulant se faire entendre.

Publié par Anthony_Favier à 09:37am - Voir le commentaire ()
Avec les tags : #Actualités , #Mariage pour tous

25 Avril 2013

La théologie morale est-elle de retour ?

Si on est en désaccord avec le magistère catholique en matière de morale sexuelle, est-on pour autant dénué de morale chrétienne et de sens éthique ?

Cette réflexion, innocente dans sa formulation, m'est apparue plus que jamais cruciale lors des débats sociaux que nous avons traversés. En dialoguant, sur ce blog ou à sa marge, avec des personnes intéressées ou concernées par l'homosexualité, j'ai été frappé de voir comment la prise de distance critique avec une parole officielle pouvait (encore à notre époque) générer une crucifiante culpabilité.

Les commentaires du billet consacré aux idées de Philippe A. — le record absolu de connexion de ce blog —, ainsi que les messages reçus en privé, m'ont rappelé combien le recul institutionnel du catholicisme ne signifie pas pour autant pour certain.e.s la disparition de son rôle de référence morale. Le magistère continue d'être ce face à quoi on se positionne, parfois contre ou malgré soi, en raison d'une culture, d'une éducation reçue ou des liens familiaux. Cela est d'autant plus renforcé lorsque certains acteurs sociaux ne cachent plus que aujourd'hui ce qui guide leur action ce n'est pas le consensus laïque avec le monde ou une expérience humaine ouverte à d'autres confessions et d'autres convictions mais la défense coûte que coûte du Magistère catholique.

Faut-il promouvoir de nouveau la théologie morale ? Sûrement, mais une approche chrétienne de l'expérience individuelle et des questions éthiques articulée aux écritures, aux traditions chrétiennes mais aussi aux sciences humaines et sociales. La liberté de croire a pour corollaire celle de penser, d'innover et de créer dans l'espace intellectuel du débat qu'est aussi, ne l'oublions pas, la théologie avant toute question institutionnelle ou disciplinaire. Ce qu'illustre sûrement le Dictionnaire d'éthique chrétienne qui vient de sortir aux éditions du Cerf (1). Son auteur, le frère dominicain Laurent Lemoine, l'exposait dans sa présentation de l'ouvrage à la Croix : "nous avons élaboré un dictionnaire d'éthique chrétienne qui soit en dialogue avec la culture contemporaine, assume ce débat et les tensions qu'il provoque inévitablement". Dictionnaire non catholique, universel car ouvert à tou.te.s, il trace peut-être la possibilité d'une éthique qui ne soit pas un simple catéchisme.

Illustration de la page du Prix Sakharov du Parlement Européen récompensant une personne ou une action s'étant illustré pour la défense de la liberté de pensée (Site du Parlement Européen).

En pointe sur d'autres questions, les chrétiens d'ouverture ont-ils laissé depuis trop longtemps l'éthique aux forces plus conservatices qui déplorent à l'envi le surgissement d'une modernité technique et sexuelle aggressive ? Ce serait peut-être exagéré. La tête dans les archives des années 1960-1970, je sais combien des chrétiens d'ouverture, sincères et engagés, dans des groupes, des mouvements, des pôles de réflexions, l'université ont posé de bonnes questions et cherché à en dehors des chemins connus des réponses (2)

Institutionnellement, on sait malheureusement le tour que cela a pris et qu'un article de l'historienne Claire Toupin-Guyot illustrait parfaitement dans un ouvrage récent, en rappelant la multiplication des sanctions et rappels à l'ordre au début des années quatre-vingt contre certains théologiens et intellectuels catholique (3). Peu soutenus, marqués par les enjeux d'une génération très engagée et bien formée ne trouvant pas de successeurs, ils ont disparu des radars des sciences religieuses françaises.

Pourtant, il existe tant et tant de chemins intellectuels et pratiques de l'éthique chrétienne. Je me demande si je ne vais pas m'ouvrir à ces questions sur ce blog pendant quelques temps. Il existe tant d'ouvrages outre-Manche et outre-Atlantique et si peu (sauf celui sus-mentionné) ici depuis que les départements officiels de théologie attirent moins de vocation.

Le Ministre de l'Éducation Nationale Vincent Peillon réhabilite en ce moment la morale laïque. Je ne m'attarderais sur cette question qui demanderait bien des développements. Cela est sûrement riche de sens. Les milieux d'ouverture peinent au niveau de la morale, tant au point de vue politique que... religieux.

Être libre dans sa foi ne signifie pas être libertaire dans sa vie, à nous de le dire, de le montrer et de le penser.

Références citées

(1) LEMOINE, Laurent et autres (2013) Dictionnaire encyclopédique d'éthique chrétienne, Paris : Cerf, 2169 p.

(2) Comment ne pas penser à Marc Oraison dans les années soixante ou, un peu plus tard, René Simon de l'Institut Catholique de Paris, fondateur de l'association de théologien pour l'étude la morale (ATEM) ?

(3) TOUPIN-GUYOT, Claire (2013) " L'Historien, la recherche intellectuelle et le dogme. 'Une affaire parmi d'autres' ", dans BECKER, Annette, GUGELOT, Frédéric, PELLETIER, Denis et VIET-DEPAULE, Nathalie (dir.) Écrire l'histoire du christianisme contemporain. Autour de l'œuvre d'Étienne Fouilloux Paris : éditions Karthala, pp. 375-385.

Publié par Anthony_Favier à 07:49am - Voir le commentaire ()
Avec les tags : #théologie morale , #éthique chrétienne , #morale chrétienne , #homosexualité , #Magistère , #Philippe Ariño , #liberté de penser , #chrétiens d'ouverture

24 Avril 2013

Le genre dans l'ouvrage Écrire l'histoire du christianisme contemporain (II)

Annette BECKER, Frédéric GUGELOT, Denis PELLETIER et Nathalie VIET-DEPAULE, Écrire l'histoire du christianisme contemporain, autour de l'œuvre d'Étienne Fouilloux, Paris : Éditions Karthala, 2013.

Persona Humana, une déclaration romaine sur la morale sexuelle, pp. 361-364.

L'historienne Martine Sevegrand poursuit son abondante réflexion sur la réception des actes du Magistère chez les différents acteurs catholiques, au-delà de la contraception chimique et Humanae Vitae, à travers ici l'étude du document de Congrégation pour la Doctrine de la Foi de 1975 intitulé Personna Humana.

Persona humana condamne avec la même gravité les relations pré-conjugales, la masturbation et l'homosexualité. Rappelant que le texte est rédigé de manière classique pour un acte du Magistère comme une dénonciation des désordres modernes, l'historienne note toutefois qu'il cite abondamment les actes du Concile et, au niveau du ton, se situe dans le prolongement pastoral d'Humanae Vitae : il prône une intransigeance de principe avec le "mal" et prêche une misérocorde infinie à l'égard des personnes.

Dans la presse

Le texte ne passe pas inaperçu dans la presse française. Le Figaro et l'Aurore le reçoivent positivement mais ces titres sont isolés. Dans France-Soir l'abbé Marc Oraison critique le manque de références scientifiques modernes dans ce texte. Henri Fesquet dans le Monde parle d'une déclaration "en porte à faux". Jacques Duquesne dans le Point parle d'un "formidable retour en arrière". La Croix n'échappe à cette appréhension négative. Le rédacteur en chef, le père Jean Potin, estime qu' "il vaudrait mieux que les jeunes et les adultes découvrent ces exigences à travers la personne du Christ et son amour pour les hommes" (p. 364).

Au-delà des éditorialistes, quelques philosophes et théologiens s'emparent plus sérieusement de la question. Odette Thibault, une biologiste qui participe à cette génération de femmes qui allient convictions chrétiennes et engagements féministes (), déjà critique d'Humanae Vitae, appelle à distinguer la morale sexuelle d'un article de foi immuable (Le Monde, 24 janvier 1976). Jean-Claude Barreau dans un article de l'Express critique l'emploi extensif du concept de nature. Dans Réforme le pasteur André Dumas relève que le texte ne mentionne pas le mot amour, même lorsqu'il évoque le mariage.

Une réception catholique contrastée

Et l'épiscopat ? Comme pour Humanae Vitae, il semble, en France, gêné même, si dans l'ensemble, il abonde publiquement dans le sens de Rome. Le cardinal Marty (Paris) regrette toutefois que les évêques n'aient pas été consultés au nom de la collégialité et Mgr Étchégaray (Marseille) déplore dans la Semaine Religieuse de son diocèse que l'éthique sexuelle ainsi présentée ressemble à "un arsenal de lois". La presse profite de ces déclarations pour monter les évêques contre Rome avant qu'ils ne fassent un démenti public. Les deux archevêques rappellent la nécessité de maintenir des repères moraux objectifs et universels (p. 365).

Quant aux laïcs, selon un processus classique depuis les années 1960, ils peuvent exprimer leur désaccord mais vainement. En janvier 1976, 46 théologiens (44 prêtres, 2 femmes) de l' "Organisation régionale pour le développement théologique" publient un texte qui critique le "caractère légaliste et individualiste, (les) références philosophiques périmées, (l') autoritarisme abusif" de Personna Humana. Ils appellent à développer une théologie sexuelle adaptée à la société de l'époque. Ce refus par des catholiques de l'enseignement magistériel se situe nettement, selon l'historienne, dans le prolongement de la réception critique d'Humanae Vitae.

Si la région lyonnaise est particulièrement dynamique dans la contestation, on retrouve également le collège d'animation de l'ACGF et le conseil national du mouvement la Vie nouvelle. Ils font part dans une lettre publique aux évêques de leur gêne, "indifférence, voire dérision" devant le texte. Il est dommage qu'il ne soit pas rappelé ici la critique faite par le groupe d'homosexuels chrétiens aujourd'hui connue sous le nom David et Jonathan qui, dans une réaction de 1975, signe sa première prise de position officielle contre Rome : position qui va au-delà de la simple indignation mais investit également le champ de la critique théologique.

Le retour à l'ordre

Rome et les évêques n'ouvrent pas le dialogue mais appellent fermemement les dissidents à se soumettre à l'enseignement catholique. Paul VI évoque en audience (28 janvier) "un mouvement centrifuge de libre examen d'origine protestante". Le conseil permanent de la Conférence des Évêques de France déplore le climat de "dégradation morale". Néanmoins, Martine Sevegrand note des désaccords au sein du conseil à partir du compte-rendu : "des réactions très vives des prêtres, des prêtres-ouvriers tout particulièrement qui ont été tournés en dérision dans leur milieu de travail" (cité p. 167). Les relations pré-conjugales et la masturbation ne semblent pas constituer un problème moral dans les milieux populaires ? Elle relève les divisions et le souhait du Conseil permanent d'un nouveau discours du pape.

Début février, un salésien professeur de morale à l'Institut Catholique de Paris, René Simon publie une critique de Personna Humana. Le prêtre critique la catégorie de la loi naturelle et une théologie sourde aux acquis des sciences humaines et sociales. Il voit dans le texte "une intolérable tentative de colonisation morale" en opposition avec l'autonomie des réalités terrestres. Le Recteur de la Catho, Paul Poupard, rappelle le respect dû au Magistère. René Simon est convoqué pour explication devant le bureau de l'Association des évêques fondateurs de l'Institut catholique. Il lui est demandé de produire un texte plus nuancé dans la Croix. Devant ses collègues de l'Institut de théologie, le père Simon doit s'expliquer mais certains refusent de se désolidariser. L'article rectificatif, écrit, ne sera jamais publié.

Et après ?

Martine Sevegrand note que, contrairement à Humanae Vitae, la postérité de Personna Humana est moindre. La crise catholique est passée par là et le Magistère ne constitue plus le centre de gravité de tout le catholicisme ni de la société française. L'historienne note de "l'indignation" mais également de "l"indifférence" voire de "la dérision". René Barjavel dans le Journal du Dimanche avait débuté ainsi sa chronique sur PH : "L'Église a un grave souci, c'est le zizi". Néanmoins ce texte ouvrirait une séquence chronologique dont on peut se demander si elle ne se poursuit pas encore aujourd'hui, surtout après le pontificat de Jean-Paul II:

Rome entendait s'affirmer à contre-courant, après les tâtonnements des années soixante. Le sillon creusé par Humanae Vitae était ainsi élargi. PH n'est pas une erreur de Rome : la déclaration est citée 6 fois en référence dans le chapitre sur le sixième commandement du Catéchisme de l'Église catholique (1992) et, l'année suivante, l'encyclique Veritatis splendor consacrait définitivement la doctrine de la loi naturelle comme fondement de la doctrine morale catholique.

(p. 373)

Publié par Anthony_Favier à 08:29am - Voir le commentaire ()
Avec les tags : #Personna Humana , #Humanae Vitae , #homosexualité , #masturbation , #Congrégation de la Doctrine de la Foi , #Marc Oraison , #Odette Thibault , #martine sevegrand

23 Avril 2013

Le genre dans l'ouvrage Écrire l'histoire du christianisme contemporain (I)

Annette BECKER, Frédéric GUGELOT, Denis PELLETIER et Nathalie VIET-DEPAULE, Écrire l'histoire du christianisme contemporain, autour de l'œuvre d'Étienne Fouilloux, Paris : Éditions Karthala, 2013.

 

Vient de sortir aux éditions Karthala un ouvrage d'hommage à l'historien Étienne Fouilloux dans l'excellente collection "Signes des temps". Quelques articles sont consacrés au genre catholique.

Cela est assez intéressant dans la mesure où l'œuvre d'Étienne Fouilloux, vaste et riche, n'est pas forcément connue pour avoir abordé cette question.

Pourtant, la méthode développée par Étienne Fouiloux, celle d'une histoire culturelle et intellectuelle de la pensée catholique — qu'il définit lui-même comme une "histoire non théologique de la théologie" — peut rendre compte des conflits intellectuels et sprituels qui traversent le catholicisme. Certains de ses anciens élèves ou héritiers intellectuels l'illustrent particulièrement.

Alberto MELLONI : Quand les catholiques parlent de "famille" (pp. 331-345)

Alberto Melloni (Université de Modène), spécialiste de l'histoire du Concile Vatican II, s'aventure de manière intéressante du côté d'une histoire culturelle et religieuse du concept de famille dans le catholicisme. Il prend, selon une méthode presque philologique, comme sources des extraits de dictionnaires de théologie morale et de droit canon.

 

Jusqu'à l'époque contemporaine, "la théologie ne parlait du thème de la famille que dans le traité dédié au quatrième commandement" (p. 332), en incluant même les domestique et la parentèle au sens large. "Les problèmes posés par la sécularisation du mariage (...) étaient encore l'apanage exclusif de la négociation diplomatique, de la controverse dur les effets des sacrements ou de la condamnation dogmatique" (p. 333). La réflexion sur la sécularisation du mariage ne pénètre pas encore le monde de l'érudition catholique.

 

Ce sont débats et les lois sur la restriction de l'autorité paternelle, l'alignement des droits entre enfants légitimes et illégitimes et le divorce et sa possibilité qui renouvellent le répertoire catholique au cours du XIXe. À partir de l'article"famille" du Dictionnaire apologétique de la foi chrétienne (ante 1908) dirigé par Adhémar d'Alès, Alberto Melloni identifie un "modèle typiquement intransigeant de controverse" qui pourrait faire curieusement écho à notre époque contemporaine : 

ses traits caractéristiques y sont assez aisément reconnaissables : fondation d'un principe naturel dont la doctrine catholique impose la nécessaire "élévation" sacramentelle ; imputation à la modernité de la responsabilité d'une crise, dont on déclare le caractère catastrophique ; mission donnée à la politique de remédier à cette situation de fait en donnant force de lois à ces éléments naturels et/ou sacramentels au nom d'un biens social en péril.

(p. 334)

De l'entre-deux guerres au Concile Vatican II

Dans l'entre-deux-guerres, l'ennemi de la famille prend un visage : le communisme et le socialisme. Entrent dans le périmètre de la controverse apologétique les thèses de Marx et Engels (ignorées jusque là). L'évolution vient également de l'introduction d'une thématique plus "sociale" avec des demandes sur le logement, la sécurité au travail ou des avantages fiscaux (mais également le vote familial ou l'abolition du divorce). Les conceptions sociologiques ou anthropologiques (les travaux de Morgan sur le matriarcat hawaïen) sont sévèrement critiquées car elles relativisent le caractère naturel de la famille. Jusqu'aux années 1960, l'optique est apologétique : "la famille est une et l'identification des fonctions naturelles sert à traquer les ennemis de la famille et donc de l'Église" (p. 336).

L'après Vatican II

Le Concile constitue-t-il un tournant ? Les références dans les textes sont peu nombreuses en soi. Après concile, les publications témoignent selon l'historien d'une revalorisation du soutien mutuel des époux sur la finalité procréatrice du mariage. Il note même un infléchissement de ton comme dans un dictionnaire italien de théologie de 1977 dirigée par L. Pacomio. On y trouve pour thèmes : le déclin de la théologie morale de la famille, la fin du patriarcat, l'historicité de Jésus et son mode de vie alternatif, mais aussi la "paternité responsable" et donc la question des méthodes contraceptives. Le dictionnaire semble plutôt pencher du côté de la position modérée des évêques français que la lettre de l'encyclique Humanae Vitae de 1968. Idem pour le divorce (récent alors en Italie) et l'annulation ecclésiastique des mariages. Les conceptions du passé sont historicisées et re-contextualisées dans une évolution plus globale. Néanmoins, Alberto Melloni pointe, dès cette époque, le rejeu du "topos intransigeant, dont l'inefficacité apologétique a été prouvée" en l'occurrence "la naturalité".

Depuis Jean-Paul II

Le nouveau code de droit canonique, la parution de la Charte des droits de la famille réclamée par le Synode des évêques de 1980, ainsi que l'exhortation apostolique de Jean-Paul II Familiaris consortio ré-affirment à la fois les exigences mais rendent les textes "plus difficiles à déchiffrer". Dans la dernière partie de son article, l'historien pointe le risque de revenir à la situation du XIXe siècle, le divorce étant remplacé par la contraception ou le mariage gay :

On est à nouveau aux prises avec la difficile conciliation entre une éthique matrimoniale "naturelle", incapable d'exclure le dynamisme de la relation d'amour qui, comme telle, prévaut sur l'animalité reproductive, et la spécificité du "sacrement" dont, dans une société sécularisée, on croit devoir prouver l'utilité afin de rendre vivable une condition particulièrement exposées aux tourments des passions.

(p. 344)

On cherche ainsi à ne pas voir ce que voient tous les pasteurs d'âme, à savoir que la pratique chrétienne se trouve interpellée par des personnes qui, même si elles ne vient pas en conformité avec des normes souvent tombées en désuétude, n'ont pas l'intention pour autant de renoncer à la vie communautaire et sacramentelle. La logique ne réussit pas plus à faire renoncer à des actions visant à la reconnaissance, par l'État pluraliste, d'un modèle rudimentaire de la famille — hétérosexuelle, légitimée par un mariage religieux ou tout au moins napoléonien, quoique libre dans ses propres comportements. Comme si la loi pouvait aider cette hypostase de familles (exprimée sciemment toujours au singulier) avec des mesures capables de favoriser celle-ci et non la société dans son ensemble !

(p. 345)

Publié par Anthony_Favier à 23:25pm - Voir le commentaire ()
Avec les tags : #Étienne Fouilloux , #Alberto Melloni , #famille , #mariage , #divorce , #nature

7 Avril 2013

De quoi la Manif pour tous peut être le nom?

 

MPT-Filles-MarianneQu'apportera le mouvement de la Manif pour tous au catholicisme français ? Dans un précédent billet, je notais combien ce qui était parfois présenté comme un phénomène sans précédent s'inscrivait dans une histoire peut-être oubliée mais bien documentée. Loin de se rattacher à l'inouï de la nouvelle évangélisation ou la dynamique des indignés espagnols ou des printemps de jasmin ou érable, j'avançais que l'indéniable succès numérique et organisationnel de l'opposition au projet d'ouverture du mariage aux personnes de même sexe pouvait aussi se lire dans une logique politique et sociale chronologique plus vaste :  celle de l'inconfort ancien de catholiques dans la République. Inconfort et malaise aboutissant parfois à des épisodes de fièvres sociales et politiques où se combinent toujours la rhétorique de la menace, le sentiment du martyr mais également le courage et l'énergie galvanisante de défendre une certaine idée de la civilisation.

gay-pride-1.jpgQue ce soient les ligues catholiques de la fin du XIXe, têtes de file de l'opposition à la loi de Séparation de 1905 ou la Fédération Nationale Catholique de l'entre-deux-guerres, née du refus de la politique du Cartel des Gauches, il y a bien des continuités entre ces mouvements. On y trouve toujours une très bonne organisation, un fort légitimisme des militants qui s'y engagent, et une détermination sans faille. Cette dernière contraste d'ailleurs avec, par comparaison, la faiblesse du "lobby gay" pourtant si allègrement dénoncé dans les discours. Celui-ci apparaît aujourd'hui pour ce qu'il est, une relativement pâlotte fédération d'associations ne pouvant offrir une force de frappe équivalente dans la rue et les médias. Entre deux minorités, on pourrait de manière un peu provocante se demander désormais laquelle est vraiment la plus puissante. 

Quoiqu'il en soit, l'omniprésence de la défense d'un genre catholique qui ne dit pas forcément son nom ou plutôt qui ne s'appelle pas ainsi, est manifeste. La famille, les enfants, une certaine idée les concernant, se retrouvent dans les discours de ces différents moments de crises catholiques dans le contemporain politique. Il y a une mise en avant continue d'un rapport particulier des sexes structuré par une différence naturelle indépassable qui serait menacée aujourd'hui, plus que jamais, par l'homosexualité contemporaine. Défense d'un ordre naturel comme autrefois, vraiment ? Que ce soient en 1905, au moment de l'opposition catholique au Cartel (1922-1924) ou dans l'épisode actuel, le même écueil intellectuel apparait. Contre une logique moderne qui voudrait faire rentrer dans le processus politique de démocratisation certaines questions, il y aurait pour des catholiques des choses qui ne peuvent tout simplement pas relever du périmètre de la loi. Que les anti-mariages pour tous court-circuitent par des happenings permanents la navette parlementaire n'est pas anodin. Ils font peu confiance à la démocratie représentative pour traiter ce type de problème, à l’envi ils répètent qu’il s’agit d’une question d’ « anthropologie ».

affiche-vote-feminin (1)Il existerait en somme des questions qui ne peuvent être démocratiquement traitées, avant tout, celles qui relèvent d'un ordre naturel an-historique et indépassable. L'autonomie du politique contenue dans la loi de 1905 allait contre une conception thomiste du pouvoir où Dieu est la source de toute légitimité et où il ne peut être renvoyé à une simple question de conscience individuelle. Dans l'entre-deux-guerres, le projet d'une école républicaine unique avancée par le gouvernement Herriot était dénoncée car elle allait aussi contre un droit naturel : celui des familles à éduquer leurs enfants selon les conceptions propres qui leur appartiennent. À la même époque, des catholiques pouvaient militer pour le suffrage familial (par chef de famille — père — pondéré par le nombre d'enfants) contre le suffrage des femmes au nom d'une répartition naturelle des rôles et l'exclusivité « naturelle » des femmes sur les soins à apporter aux enfants et des hommes à faire de la politique. 

BAfTIprCAAMmgNaDésormais l'idée que le mariage puisse s'ouvrir à des couples de même sexe va contre son essence même: la procréation naturelle qui est la seule apte à perpétuer l'espèce. Jamais une filiation sociale ne pourrait l'emporter sur une filiation naturelle. On ne peut pas comprendre la virulence des opposants sans rappeler qu'ils ont l'impression, avec un lyrisme qui peut agacer mais qui est réel et sûrement mobilisateur, de défendre la nature, le vivant et l'humanité. Lorsque Tugdual Derville, l'un des principaux leaders de la Manif pour tous, signe des tribunes où il défend « l'écologie humaine », je crois qu'il fait un aveu intéressant : celui que ses opposants menaceraient (pas moins que) la « Nature ».

 Si nous avons oublié cette continuité, c'est qu'il y a eu un maillon de la chaîne qui manque. Dans les années 1970-1979, la législation sur l'IVG qui, selon le même schéma, remettait en cause l'unité et l'unicité « naturelles » du vivant dès sa conception, n'a pas fait l'objet d'autant d'opposition. De même, les premiers bébés éprouvettes, les banques de spermes et les premiers traitements contre la stérilité qui, bien que condamnés dans les textes romains, n'avaient pas vraiment trouvé leur militants d'opposition chez les catholiques ni l’aval des masses.

Autre temps, autres mœurs peut-être. Dans un contexte général différent et dans un catholicisme marqué par l'ouverture post-concilliaire et le primat accordé aux questions économiques et sociales, les enjeux qu'on appelle aujourd'hui « sociétaux » n'apparaissaient pas forcément comme prioritaires. L'épiscopat était d'ailleurs sûrement moins convaincu qu'aujourd'hui du caractère pastoralement utile de ces combats. L'idée qu'il importait de trouver une solution laïque à des problèmes laïques, plutôt que d'imposer des solutions catholiques à un espace pluriel s'imposait. Le constat, sage sûrement, selon lequel notre espace démocratique est nécessairement marqué par la concession et le compromis, était sûrement davantage partagé. Le legs de l'épisode exceptionnel de la seconde Guerre mondiale et la présence plus importante de militants marqués par l'Action catholique avaient sûrement conduit à privilégier une autre stratégie. Celle de la recherche d’un humanisme ouvert à tous plutôt que la défense apologétique de conceptions catholiques dont il avait fallu constater qu'elles étaient de moins en moins comprises et partagées dans la population. 

Aujourd'hui qu'il y ait un refus de la Manif pour tous pour se positionner officiellement sur l'union civile ou l'adoption simple pour le couple homosexuel (ne parlons pas à renforcer la lutte contre l'homophobie ou la dépénalisation universelle de l'homosexualité) ne me semble pas être qu'une stratégie pour ratisser large. Je crois qu'il renvoie bien au retour d'un certain intransigeantisme catholique. Quand bien même aujourd'hui d'autres facteurs peuvent jouer au-delà du seul religieux : un mécontentement plus global et une homophobie plus large. 

516779620D'aucun ont ainsi comparé le devenir de la Manif pour tous au mouvement états-unien des « tea-parties ». Néanmoins une autre analogie m'apparaît d’ores et déjà plus pertinente : celle du mouvement "pro-life" ou "pro-vie" nord-américain dont la France semblait avoir été jusque là relativement épargnée. Pour qui connaît des associations comme SOS tous petits, il est évident que le collectif Alliance Vita a procédé à un relatif rajeunissement des discours et des moyens de communications. Les chapelets et les étendards ornés de sacré-cœurs ont été relégués au strict périmètre du catholicisme d'identité nationaliste de Civitas. Peu de doute que ce folklore, tout effrayant soit-il, est circonscrit à certains milieux sociaux. Par un phénomène déjà initié chez un acteur comme la Fondation Jérôme Lejeune, Alliance Vita montre combien place est désormais faite aux méthodes les plus contemporaines de communication. La modernité des médiums peut contraster avec celle des discours selon un dispositif bien connu et documenté. L'échec de l'opposition au PACS de 1999 a été bien analysé. Le remplacement de Christine Boutin par Frigide Barjot est riche de sens.

Même s'il est trop tôt pour savoir comment se terminera cette séquence politique et législative, il y a fort à parier qu'il faille composer avec ce nouvel acteur dans le paysage catholique : un mouvement pro-vie très organisé. Ce dernier devrait être présent à chaque fois que l'ordre naturel des conceptions catholiques sera vue comme menacée. On peut d'ores et déjà prendre rendez-vous si un gouvernement ouvre le chantier de l'euthanasie. Reste toutefois que tous les combats ne sont pas autant mobilisateurs que celui du mariage dont la valeur symbolique est forte tant il charrie des représentations et cristallise des émotions. Les questions de bio-éthique (recherche sur l’embryon, assistance médicale à la procréation) sont toujours plus délicates à appréhender que la famille qui fait référence pour la plupart d’entre nous à quelque chose d’évident et de spontané.

baiser-de-marseille-710926-jpg-489482-JPG 135748Pour l'Église catholique, le risque pastoral est en tout cas important. Comment maintenir un minimum de pluralisme en interne parmi les fidèles qui, las de la mystique anti-mariage pour tous, pourraient être tentés d'aller voir ailleurs ? L'autre risque est déjà là, celui pour le mouvement de se faire gangréner de l'intérieur par des positions qui pour le coup n'ont pas vraiment leur place dans la défense du dogme catholique : le nationalisme ou la violence gratuite. 

 

Publié par Anthony_Favier à 17:32pm - Voir le commentaire ()
Avec les tags : #Opinion , #Actualités , #Mariage pour tous

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