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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Le colloque habemus gender à l’université libre de Bruxelles (I) une impression générale/

Dans la grande famille des colloques études de genre/catholicisme, il y avait, jusqu’à présent, un sous-type bien représenté et quasi-hégémonique. Celui des colloques organisés par des acteurs confessionnels, instituts et associations catholiques, afin de comprendre les études de genre et évaluer leur compatibilité avec la foi chrétienne (ou non).

En voici peut-être un deuxième : celui qui cherche à comprendre comment le catholicisme reçoit les études de genre . On ne peut, en tout cas, que se réjouir de celui qui vient de se tenir à l’Université Libre de Bruxelles les 15 et 16 mai derniers. Pour compléter, le titre et poursuive l’allusion, « annuntio vobis magnum gaudium » : « habemus gender ». Au-delà de la blague, le sous-titre du colloque était peut-être plus clair : « déconstruction d’une riposte religieuse ». Il en exprimait plutôt clairement le but : comprendre comment l’institution cherche à mobiliser les fidèles contre le signifiant construit de « théorie du genre ». Un fil rouge : comment des institutions et acteurs catholiques, depuis Rome, ont construit la catégorie lexicale à des fins de nouvelle évangélisation, en mobilisant de manière identitaire des réseaux confessionnels, et cherchent à s'opposer, avec efficacité, à l'extension de certains droits humains qui concernent les femmes et les LGBT (à l'ONU ou au Conseil de l'Europe) ?

Ce colloque répond même à des voeux anciens formulés de ce blog. Il a cherché à étudier les contextes dans lesquels sont nés les textes apologétiques des positions catholiques et la façon dont se sont formulées les critiques confessionnelles des études de genre. Toutefois, à certains moments, j'ai fait le dos rond. Certaines interventions avaient une mauvaise tendance à faire la litanie des malheurs des temps contemporains, sans jamais faire l'inventaire des propres faiblesses des milieux militants pour les droits humains. Peut-on vraiment, d'un côté, soutenir intellectuellement le caractère irrémédiable de l'essor des droits LGBT et reproductifs, vus comme devant se déployer quasi-téléologiquement, et, s'étonner, de l'autre, des résistances sociales au changement portées par les groupes confessionnels ? N'y a-t-il pas un curieux paradoxe ?

Des lectures par la crise de l'idéal démocratique, les faiblesses du recrutement des milieux féministes ou de transmission entre générations, le repli identitaire, plus général, dans un temps contemporain globalement déprimé auraient pu permettre de faire un portrait plus juste, autant à charge qu'à décharge de la situation. À certains moments, j'ai même un peu frémis intérieurement. Comment, doctement, s'inquiéter de la diffusion des thèmes anti-genre en pointant le rôle des réseaux sociaux, des nouveaux outils de communication et d'informations, sans se demander pourquoi ne pas les avoir investis et avoir autant laissé le terrain aux opposants ? Avant le travail entamé sur la toile par des intellectuelles, comme, par exemple, sur le blog intitulé Genre! (aux côtés d'autres mais parmi les premiers), on ne voyait pas grand monde sur l'Internet francophone… J’ai été toutefois sensible à la façon dont certains universitaires, dans les coursives ou à la tribune du colloque, ont assumé leur incapacité, jusqu’à présent, à produire une parole audible sur les études de genre dans le grand public. Ils ont parfois reconnu, qu’ils n’ont pas vu venir la vague de mobilisation sociale et l’ampleur de la polémique.

Si les inquiétudes militantes contaminaient clairement des interventions, était-ce pour autant un colloque politique ? L'affiche, les personnalités, la tonalité générale pourraient le laisser penser mais halte au faux procès (qui a déjà commencé çà et là). À mon sens, il s'agissait globalement d'un colloque qui assumait un point de vue situé, assurément, mais qui récusait le faux universalisme dans lequel on aime à loger ses oppositions en pointant l’autre comme un « idéologue ». Il y avait peut-être également un phénomène de réassurance identitaire dans ce colloque. Une génération d'études féministes recevait ses héritières et héritiers, identifiait le chemin parcouru depuis les années 1970, tout en étant lucides sur les acquis fragiles tant dans la vie sociale que la vie académique.

Peut-on retenir un idée général sur un événement aussi foisonnant dont on suivra avec intérêt les actes ? Une chose m'a frappée. C'est peut-être purement subjectif. Le conflit à l'œuvre aujourd'hui semble naître de la rencontre entre une rhétorique « moderne », catholique, croyant à la cohérence ultime de son système intellectuel et une galaxie d’études «post moderne», où la déconstruction, ne laisse pas forcément à mettre en place un système similaire inversé.

Je crains que, à l’instar de ce qui s’est passé au moment, malheureusement oublié des débats autour du modernisme au début du XXe siècle, le catholicisme appréhende l’autre comme soi-même, comme un double inversé, et un ennemi disposant d’un dogme et d’un agenda anti-catholique. D’où la réflexion d’une des intervenantes, professeur de bio-éthique, Mylène Botbol-Baum sur la nécessité, plus que jamais, de développer, même au sein des études de genre, une pensée inclusive qui ne soit pas une «contre riposte» à la riposte catholique.

J’aime l’idée : la recherche d’une pensée qui ne soit pas fondée sur l’exclusion ou le binaire. Les études de genre restent des études fondées sur des sujets biographiques engagés, historiquement construits, qui ne perçoivent pas l’autre comme un ennemi que l’on doit éliminer lorsqu’il surgit. Parviendrons-nous à être butlériens dans la réponse aux anti-genre ?

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Julie 21/05/2014 09:56

Bonjour,
pour revenir sur votre réflexion au sujet du manque d'investissement des chercheurs sur la toile : "Comment, doctement, s'inquiéter de la diffusion des thèmes anti-genre en pointant le rôle des réseaux sociaux, des nouveaux outils de communication et d'informations, sans se demander pourquoi ne pas les avoir investis et avoir autant laissé le terrain aux opposants ?"
Je souhaiterais simplement attirer l'attention sur le fait que les chercheurs et chercheuses n'ont pas pour rôle d'investir la toile pour y répandre leurs idées politiques. Leur rôle est de produire des connaissances que tous les citoyens et citoyennes peuvent utiliser librement pour se faire une opinion (y compris eux-mêmes). Je ne pense pas qu'il n'y ait aucune information à ce sujet sur internet ou dans les bibliothèques. Ne peut-on pas lier la facilité avec laquelle des mensonges sont répandus sur la toile avec la relative méconnaissance du public des idées du féminisme - l'anti-féminisme ayant le plus souvent été mieux répandu que le féminisme ? Il est vrai qu'il y a une difficulté à définir le genre, même pour les personnes qui sont au sein des universités. Une partie de la confusion vient de la polysémie du terme (terme dont les sciences sociales font d'ailleurs l'histoire et la critique). A la question du genre, il n'y a pas de réponse simple et univoque. A mon sens, le genre est plus une question qui se pose qu'une réponse qui nous est donnée. Et c'est à ce titre qu'il est un objet d'étude à part entière, au sujet duquel différentes explications existent selon les disciplines et les modèles explicatifs.
Il est légitime que des personnes soient en désaccord sur le terrain politique et se confrontent dans ce contexte. Que les conservateurs du point de vue des relations entre les sexes s'opposent politiquement aux mouvements pour l'évolution des droits qui touchent à la sexualité et la filiation est une chose. Mais c'en est une autre d'attaquer la pensée. Ce qui n'est pas défendable, c'est l'attaque qui est faite contre un questionnement, contre une réflexion qui doit toujours pouvoir s'exercer librement.

Julie 21/05/2014 17:08

Bonjour,

bien-sûr, je suis d'accord avec vous. j'ai moi-même plusieurs fois, et en général toujours, accepté de répondre à des demandes d'information au sujet des études de genre. Je suis d'ailleurs allée au colloque "Qui a peur du genre?" à Namur avec ma collègue (je dois d'ailleurs rendre hommage à cette initiative).
Je ne prône pas l'université repliée sur elle-même, loin de là. Et je pense que cela est une bonne chose que la société civile s'intéresse et se questionne sur les productions savantes.

Cependant, je voudrais alors réitérer votre question : pourquoi est-ce que les études de genre sont si peu (re)connues ?

J'ai le sentiment, mais peut-être que je me trompe, qu'il existe déjà une multitude d'outils disponibles à ceux et celles qui souhaitent s'intéresser aux études de genre. Il y a les sites internet des universités, de l'Université des femmes, de Grabuges, de SAGES (ULB). Il y a des livres de synthèse sur les études de genre et sur la pensée féministe. Il est évident que la désinformation actuelle et son efficacité doivent pousser les féministes et les chercheur.e.s en étude de genre à s'interroger sur la manière dont ils et elles communiquent, et que l'analyse du discours sur la soi-disant « théorie du genre » doit servir à détecter des points de faiblesse des explications et à mieux cerner ce qui est l'objet d'une incompréhension.

Cependant, il faut aussi s'interroger sur la raison du désintérêt du grand public pour le féminisme.

Premier point, les universités ne soutiennent que très peu les études de genre en Belgique. C'est un champ d'étude relativement peu institutionnalisé et qui ne bénéficie que de peu de soutien au sein des corps dirigeants des universités. Ce n'est que récemment que la faisabilité d'un master interuniversitaire en genre a été étudié en Belgique par l'a.s.b.l. Sophia. A ce jour, un master est prévu par la communauté flamande, mais rien n'est encore gagné du côté francophone. Je pense que le manque de soutien des universités est une des raisons du manque d'information sur le genre.

A côté de cela, il est aussi important de noter, lorsque l'on parle du rôle de l'université dans la société civile, que la communication au sujet des études de genre serait rendue plus facile si l'université valorisait les démarches de vulgarisation et l'implication de ses chercheurs dans les débats publics. Malheureusement, le mouvement actuel va dans le sens inverse. Le temps que nous passons à expliquer, à vulgariser, à écrire pour le grand public, est de moins en moins « valorisable » sur les cv des universitaires (cf la carte blanche publiée il y a peu dans la « Libre Belgique » au sujet de la gestion des carrières académiques).

Ces deux aspects – le manque de reconnaissance des universités des études de genre en général et de l'implication des chercheurs dans les débats publics d'autre part – se combinent pour expliquer la difficulté matérielle à être sur tous les fronts. Pour continuer à exister au sein des universités – dans le but de pouvoir réfléchir et faire des recherches sur des questions sociales qui nous semblent importantes et pertinentes ayant traits aux relations de genre – il faut se faire reconnaître académiquement et donc publier. Mais il faudrait dans le même temps vulgariser et faire des « carnets de recherche » explicatifs pour le grand public. C'est un double travail couteux en temps... et riqué pour ceux et celles qui mangent grâce à leur bourse d'étude et qui ont déjà de la peine à assurer leur avenir.

Je ne parle qu'en mon nom propre, mais j'ai le sentiment que les personnes s'investissant dans les études de genre sont prises en étau entre une audience assez imperméable aux lectures féministes et un monde universitaire qui ne nous soutient pas.

Ne faut-il pas, dès lors, renvoyer la balle aux universités : sont-elles prêtes à financer – ou plus largement à valoriser – les démarches que ses membres effectuent pour expliquer et vulgariser l'approche « genre » et le contenu des études dans ce domaine ? Sont-elles seulement prêtes à soutenir les études en genre tout court ?

Un dernier point : il est clair pour moi qu'il y a un noeud à éclaircir dans le rapport entre science et politique. Rapport complexe sur lequel repose à mon sens un partie de l'efficacité du discours sur la doi-disant « théorie du genre ».

Mais je laisse cette question pour un autre commentaire ... (à suivre donc)

Anthony 21/05/2014 15:05

Julie, je vous remercie pour votre commentaire. La seule chose que j'ai dû mal à évaluer dans votre commentaire c'est l'équation qui vous semble évidente entre s'exprimer sur Internet et " faire de la politique". Certes, la réaction des "anti-gender" s'est nourrie de la polémique sur Internet, et les propres travers des nouvelles technologies, mais, sans faire de la politique, l'Université peut être présente sur Internet. Pourquoi le serait-elle d'ailleurs en "faisant de la politique" ? J'imagine que vous avez déjà entendu parler des carnets hypothèses géré par le CNRS, des comptes Twitter des chercheurs, mais également des abondantes réflexions autour des humanités numériques. Au-delà de cela et en ce qui concerne les catholiques, il y avait une demande de savoir et de connaissances, à laquelle seuls les groupuscules les plus ultras ont su répondre. Des paroisses, des mouvements, des lieux communautaires étaient prêts à inviter des chercheurs. Je me rappelle des nombreuses demandes reçues lorsque les Semaines Sociales de France avaient mis comme question d'études "hommes-femmes" et l'impossibilité de leur fournir des listes de personnes acceptant. Quant l'attaque sur le fait même de débattre, penser, réfléchir, bien entendu que nous partageons la même condamnation ainsi que le constat sur le caractère répandu d'un certain anti-féminisme. Mais je me demande si le débat se pose toujours dans ces termes là, ce serait trop simple. Une université dans une société démocratique n'est pas un corps hors sol sans attache ni devoir d'information sur ce qu'elle fait. Il me semble, mais peut-être évaluez-vous différemment la situation, que la liberté académique est compatible avec l'idéal de démocratisation.

Maïeul 20/05/2014 23:26

"D’où la réflexion d’une des intervenantes, professeur de bio-éthique, Mylène Botbol-Baum sur la nécessité, plus que jamais, de développer, même au sein des études de genre, une pensée inclusive qui ne soit pas une «contre riposte» à la riposte catholique."

le passage n'est pas clair pour moi. S'agit-il d'une pensée inclusive vis-à-vis des "catholiques anti-genre"? ou bien l'inclusivité est elle ailleure?