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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Les autorités religieuses face aux questions de genre

S'inscrivant chronologiquement dans la suite du colloque "Habemus Gender" de l’Université Libre de Bruxelles précédemment traité, le colloque organisé par les doctorants du GSRL a également constitué un élément académique salutaire dans la compréhension de la réception des études de genre par les groupes religieux. La focale était ici plus large que le seul catholicisme, puisque les différentes religions étaient convoquées dans l’analyse, mais la problématique était plus resserrée. Elle se centrait principalement sur la question des "autorités", de l'autorité en général, en réalité, face aux questions que suscitent les nouvelles normes de genre dans nos sociétés.

A côté des nécessaires études de cas, j’ai apprécié la recherche d’une unité théorique, portée par les sciences politiques et sociologiques. Une question offrait peut-être un fil rouge entre les différentes interventions : en quoi l’autorité des groupes religieux est-elle renforcée et/ou remise en cause, en interne et en externe, par les débats sur le genre ? Je n’ai malheureusement pas pu assister à l’ensemble du colloque, ce que je livre ici, ne sont donc que quelques comptes-rendus sous formes de storify suivis de remarques personnelles sur ce que j'ai retenu dans les quelques panels auxquels j'ai eu la chance d'assister.

L’autorité religieuse en contexte sécularisé : le débat sur le genre, un moyen de reconquête de légitimité ?

L’exposé liminaire réalisé par Philippe Portier permettait de comprendre le débat actuel autour du genre à travers une question transversale : en quoi ce débat donne-t-il à comprendre ce qui fait autorité aujourd’hui dans les religions et la société ?

Le politiste a problématisé selon plusieurs axes très herméneutiques la situation actuelle :

  1. Il existe aujourd’hui une distanciation grandissante entre les normes religieuses et les normes de genre des sociétés sécularisées. Paradoxalement, cela est un phénomène historiquement récent. Pendant longtemps les groupes religieux composaient pacifiquement avec les législations civiles : « même en régime de laïcité, il y avait un consensus autour des normes de genre ».
  2. Mais cette distanciation progressive, entamée depuis quelques décennies mais ayant pris une acuité particulière avec le mariage pour tous, crée un « effet panique » (Irène Terry) au sein même des sociétés sécularisées. Cela profite aux groupes religieux et la question du genre constitue le lieu du « réarmement identitaire » du religieux. Les débats sont l’occasion pour les autorités religieuses de ré-affirmer la valeur spécifique des règles éthiques qu’elles défendent et de retrouver une audience en catalysant le mécontentement laïc devant certains changements sociaux. Du côté des autorités religieuses, il y a une recherche désormais assumée de résistance à la subjectivation des comportements sexuels qui passe par l’opposition au genre. Le sociologue doit donc être sensible aux stratégies d’alliance entre groupes religieux. De même avec les transferts des éléments discursifs et des mobilisations entre les différents acteurs religieux.
  3. Il serait toutefois erroné de prendre les groupes religieux comme des blocs monolithiques mobilisés entièrement contre les études de genre. Le risque est de substantialiser les groupes religieux en en faisant des touts homogènes, régis par le seul principe d’imposition hiérarchique de la norme. L’hétérogénéité existe au sein de l’Eglise catholique. Par exemple, le pape François déplace la question sur un terrain pastorale, sans toucher, du moins pour l’instant, à la norme. Des « théologiens en veston » sont dans une logique de surenchère et recherchent des nouvelles cléricatures en se faisant les hérauts les plus exaltés contre la « théorie du genre ». « La stratégie de la dissidence existe également : les contenus religieux sont retravaillés de manière à leur faire signifier un nouveau sens ». Plusieurs pôles, en même temps, recherchent la légitimité à l’intérieur du groupe catholique.

La reprise en main dans le champ politique : stratégies discursives et mobilisations militantes

Comment les groupes religieux recherchent-ils de la légitimité dans le contexte et politique et intellectuel contemporain marqué par un idéal politique séculier ?

Je reprendrais qu’une toute petite partie des idées développées, notamment dans l’exposé de Marta Roca i Escoda. Ce que j’ai compris de l’exposé de la sociologue des idées politiques, c’est que, selon ce qui s’est passé dans la vie démocratique américaine à partir de l’engagement de penseurs politiques issus du fondamentalisme évangélique, il y aurait actuellement en Europe des acteurs religieux qui mobilisent des éléments discursifs « modernes » pour justifier une position dogmatique qu’on aurait pu croire disqualifiée dans les sociétés sécularisées. Cela concerne principalement les secteurs de la bioéthique, de l’égalité entre hommes et femmes et de l’émancipation des minorités sexuelles. Bien qu’elle n’ait pas évoqué cela directement, j’ai tout de suite pensé au « dessein intelligent » et les débats qu’il engendre outre-Atlantique. Des croyances religieuses sont lissées au point de devenir des éléments de jugement dans le débat d’idée politique aussi recevables que d’autres et entraîner des changements législatifs, en l’occurrence ici dans le périmètre de l’éducation. Elle s’est donc attachée à établir la façon dont « l’objectivation intégraliste » reposerait sur une « épistémologie réformée », et qu’il faudrait être particulièrement sensible aux éléments de discours mobilisés par des acteurs religieux (« l’anthropologie », « le bien être des enfants », etc). Cela sera aussi relevé par Céline Béraud au cours des débats : les mots « discrimination » ou « liberté » sont intégrés dans le lexique religieux afin d’accéder au débat politique.

De manière bien plus détaillée, Romain Carnac s’est livré à une analyse fine du discours catholiques mobilisé dans les actes du Magistère pour comprendre la différence des sexes et s’opposer à un certains nombres d’évolutions législatives contemporaines. Paradoxalement, c’est la réflexion sur la démocratie qui est surtout mis en avant. Dans le débat autour du Mariage pour tous, les arguments religieux sont plutôt seconds dans la bouche des évêques catholiques, la démocratie et sa défense sont par contre très présents. Le politiste a ainsi développé l’étude de trois stratégies argumentatives classiques :

  1. La condamnation de la mentalité démocratique. Reprenant une critique contenue dans l’œuvre de Toqueville, la passion égalitaire de la démocratie est pointée comme se retournant contre elle-même. L’aporie que constituerait l’avénement le règne du semblable est exportée de manière argumentative vers le domaine de la différence des sexes. Cf. André Vingt-Trois, le mariage pour tous est fondé sur la « tentation de refuser toute différence ».
  2. La démocratie ne porte pas en elle-même de principe suffisant d’auto-limitation. La démocratie est dénoncée dans sa prétention à être une instance positiviste qui irait contre la « nature ». Cette argumentation se retrouverait dans l’encyclique Evangelium Vitae de Jean-Paul II ou différents textes de Benoît XVI. Le « droit naturel » est ainsi mobilisé car il permet d’énoncer qu’il existe des lois intangibles non démocratiquement changeables.
  3. La démocratie se mêle de quelque chose qui n'est pas de son ressort : tout en laissant place à l’idéal démocratique, cette critique veut en tracer une limite. Il y aurait quelque chose qui dépasse le législateur.

Ainsi, le débat se déplace du champ de l’opposition pour des motifs religieux à certaines évolutions législatives (IVG, mariage ouvert aux personnes de même sexe, etc) pour gagner celui de la philosophie politique et de la démocratie.

Conscients de cela, que faire?

Ma réflexion dépasse ici le cadre même des journées d’étude organisée par les doctorants du GSRL. Elle rassemble des éléments de réflexion qui me sont venus à l’issue de cette séquence de deux colloques, à Bruxelles et à Paris, sur les polémiques récentes autour du genre catholique. On me demande souvent « que faire concrètement ? » Sans avoir réponse à tout, il me semble important de réfléchir désormais dans plusieurs directions :

  1. Tout d’abord, la déploration sur le retour de l’élément religieux dans la vie démocratique ne suffit pas et le laïcisme souvent incantatoire. Il faut le prendre comme un fait acquis et comprendre la façon dont cela se produit. L’alignement, sur un même plan, des croyances religieux, des postulats théologiques, des éléments d’expertise, des éléments de compréhension issus des sciences humaines ou sociales est désormais un phénomène structurant du débat démocratique et l’Europe n’est pas forcément à l’abri de quelque chose déjà assez répandu Outre-Atlantique. Quelle éthique de la délibération politique peut-elle ramener chacun vers des éléments de jugement qui ne soient pas des pétitions de principe et reposer sur des éléments de réflexion qui soient accessibles sans aucune profession de foi préalable ?
  2. La vision défendue par des acteurs religieux de normes religieuses supérieures à des normes positives démocratiquement élaborées après un débat contradictoire doit renvoyer toute réflexion aux limites de l’idéal démocratique et aux moyens concrets d’y répondre. Comment ce dernier peut-il s’opposer au désenchantement qu’il suscite ? Comment peut-on, faire vivre de manière positive la liberté que la démocratie donne aux citoyens sans attiser, de surcroît dans des périodes de crise, la volonté d’en revenir à des repères fixes et rassurants, s’énonçant par la tradition, l’autorité, la nature ou la religion ? Si le discours du progrès ne suffit plus car il a trop et mal servi, comment légitimer pour autant certains combats sociaux d’émancipation qui se jouent toujours dans le quotidien de nos pays ou à l’échelle du monde (les femmes, les minorités) ? Quel récit politique est-il possible sans être impérialiste, fanfaron et paternaliste ? Quel universalisme est possible en étant incarné et pas ramener à de vagues principes ?
  3. La « neutralité » de l’espace démocratique – entendons la laïcité en France – reste un élément juridique d’apaisement et de régulation de notre vie politique contemporaine mais l’élément religieux conservateur, poursuivant des finalités plus ou moins dangereuses et in fine anti-démocratiques, font aujourd’hui insidieusement retour par le biais d’une codification en des termes séculiers puissants et grâce à des dispositifs rhétoriques d’un grande efficacité (quand on pense au syntagme « théorie du genre » pour discréditer le champ des études de genre). Comment être sensible à la sémantique et à ce qui s’y joue ? Comment répondre à des éléments de discours parviennent-ils à recoder les condamnations religieuses de jadis dans des termes séculiers apparemment neutres mais pourtant très connotés ?
  4. Enfin, comment aider les groupes religieux à eux-mêmes se démocratiser en s’ouvrant à leurs membres qui soutiennent l’émancipation des femmes et des LGBT ? J’ai été sensible au colloque « autorités religieuses » aux réflexions de la sociologue Agathe Larisse sur le positionnement des musulmans français dans les débats sur le genre. Interrogée sur la façon dont la perception négative du genre pourrait être combattue, elle a répondu qu’il n’était pas absurde de recourir à une parole « confessante » non séculière qui pourrait être audible en contexte musulman et a ainsi évoqué le rôle potentiel des féministes musulmanes qui font un travail de resignification des textes sacrés et des traditions héritées

Tout en souscrivant à cette position, je me demande dans quelle mesure les institutions démocratiques ne devraient pas davantage essayer d’organiser (non les groupes religieux) mais l’écoute des groupes religieux afin d’en favoriser la représentativité. Comment intégrer dans le processus consultatif démocratique les acteurs religieux non institutionnels, pas seulement les responsables des cultes qui monopolisent la légitimité de leur groupe par une position acquise historiquement, mais les croyants a institutionnels, les alter-croyants, les croyants sans appartenance religieuse ou revendiquant aucune appartenance. Des pistes de travail, que j’avais déjà évoquées, notamment autour de projets portés par certains acteurs associatifs (cf. infra) auprès du Conseil de l’Europe, me semblent intéressantes et mériteraient davantage de reconnaissance. Si l’interconvictionnalité était un moyen positif pour faire vivre l’idéal démocratique de la laïcité ?

Voir aussi :

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Benedicte 12/08/2014 13:59

Il ne faut pas oublier les valeurs essentielles de nos religions et quelque mode et endroit soit il, il serait bon de se focaliser sur nos prochains à les aimer et accepter comme ils sont...

sabine sauret 19/11/2014 10:05

dans l'obéissance et l'abandon de toute responsabilité d'une pensée propre. Nous savons ce que l'obéissance sans réflexion sur ce qui est demandé et commandé peut produire. En l'occurence la loi naturelle invoquée par le magistère est utilisé pour contrôler le corps des laïcs comme le corps des prêtres. Lire l'instructif et passionnat livre sur la loi naturelel de Elisabeth Dufourcq : L'invention de la loi naturelle. Bayard. 2013.

Benedicte 12/08/2014 13:58

Il ne faut pas oublier les valeurs essentielles de nos religions et quelque mode et endroit soit il, il serait bon de se focaliser sur nos prochains à les aimer et accepter comme ils sont...

Incarnare 30/05/2014 09:40

L'exemple du rejet de OneOfUs par la Commission montre l'incapacité du gouvernement politique à accueillir l'expression d'opinions ayant un quelconque fondement religieux (et pourtant manifestées selon les formes démocratiques requises).

Pourquoi considérer comme systématiquement menaçantes de telles opinions, dont l'expression ne revendique aucune volonté de puissance, sinon celle de pouvoir faire l'objet d'un débat démocratique et d'essayer d'obtenir une majorité ?

Ce présupposé se lit partout dans votre billet : le fait par exemple de mettre "droit naturel" entre guillemets. Comme si l'idée de droit naturel était strictement issue du religieux, alors que les juristes n'ont aucun mal avec cette notion ? Cette idée est peut être plus difficile en tradition de code civil (qui prétend tout gérer par le droit positif) mais est évidente pour quiconque vit en common law.

Incarnare 30/05/2014 09:40

L'exemple du rejet de OneOfUs par la Commission montre l'incapacité du gouvernement politique à accueillir l'expression d'opinions ayant un quelconque fondement religieux (et pourtant manifestées selon les formes démocratiques requises).

Pourquoi considérer comme systématiquement menaçantes de telles opinions, dont l'expression ne revendique aucune volonté de puissance, sinon celle de pouvoir faire l'objet d'un débat démocratique et d'essayer d'obtenir une majorité ?

Ce présupposé se lit partout dans votre billet : le fait par exemple de mettre "droit naturel" entre guillemets. Comme si l'idée de droit naturel était strictement issue du religieux, alors que les juristes n'ont aucun mal avec cette notion ? Cette idée est peut être plus difficile en tradition de code civil (qui prétend tout gérer par le droit positif) mais est évidente pour quiconque vit en common law.

Bashô 30/05/2014 16:15

Incarnare > Je ne prétends pas répondre à la place d'Anthony mais ici le terme "droit naturel" renvoie non au concept discuté (et qui est loin d'être l'objet d'un consensus dans les sciences juridiques, même en common law) par les juristes mais à l'utilisation qu'en font les autorités religieuses pour clore toute discussion. Je cite ci-dessous la synthèse des réponses de l'Eglise du Japon au questionnaire pour le synode concernant la loi naturelle :

"a) Quelle est la place que l’idée de loi naturelle occupe dans le domaine socioculturel, dans les institutions, l’éducation, les milieux universitaires et parmi la population en général ? Quelles notions anthropologiques sous-tendent le débat sur le fondement naturel de la famille ?

1. L’idée du droit naturel n’est généralement ni comprise ni acceptée.

2. Souvent, lorsque les dirigeants de l’Eglise ne peuvent pas fournir de raisons convaincantes à ce qu’ils disent, ils l’appellent « loi naturelle » et exigent l’obéissance sur ce qu’ils affirment. Cela a jeté le discrédit sur le concept de loi naturelle : « S’il est naturel, pourquoi a-t-on besoin de l’enseigner ? »

3. La culture japonaise met l’accent sur les aspirations sociétales plutôt que sur des principes abstraits comme guides pour l’action. Ainsi, bien qu’en Occident la « loi naturelle » peut sembler « naturelle », au Japon elle est perçue comme abstraite et coupée des réalités."