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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Philippe Ariño et les limites d'une théorisation trop personnelle de l'homosexualité

"Si, en conscience, une personne homosexuelle constate que la continence est pour elle une source de repliement sur soi, de fermeture à l'autre, voire de dépression, etc. qui pourrait la condamner de choisir une autre voie? Personne ne peut dire de quelqu'un qu'il a désobéi à sa conscience ou qu'il l'a suivie. Il n'y a que la personne elle-même qui puisse estimer être alllée jusqu'au bout de sa conscience. 

Certaines personnes trouvent leur épanouissement dans le célibat et la continence proposés par l'Église, il faut le redire par respect de toutes celles et tous ceux qui se sont engagés dans cette voie. Mais la solitude non choisie entraîne parfois le vagabondage sexuel, qui peut-être déshumanisant pour les deux partenaires lorsque l'être humain est réduit à l'état d'objet de consommation. Cependant il n'est pas donné à tous de rencontrer immédiatement la personne qui permettra de construire une vie à deux dans une relation d'implication totale." 

 

Claude Besson (2012) Homosexuels catholiques: sortir de l'impasse, Paris: éditions de l'Atelier, p. 94.

Je crois en fait que le dernier élément qui me tient le plus écart de la pensée de Philippe Ariño c'est la passion de l'individuel et ce que je ne peux m'empêcher de percevoir comme une posture: celle de se mettre en avant de manière seul comme une voix clamant dans le désert. Pour faire simple, le discours sur son expérience chrétienne homosexuelle de Philippe Ariño  ne s'insère pas, au prix de sa faiblesse, dans une série, ni un dialogue avec ses pairs ou ses aînés ni même aucune expérience communautaire. Ne se présente pas à nous un ouvrage fruit d'une réflexion reposant dans un groupe de parole ou une expérience collective, mais une parole qui ne vibre qu'à la première personne.

 

Des ouvrages  sortis récemment sur le problème similiaire: Les homosexuels ont-ils une âme?Homosexuels catholiques, sortir de l'impasse, Libre de la honte à la lumière, avec toutes les critiques qu'on pourrait leur faire, ont au moins comme principal mérite, outre de s'aventurer modestement sur ce qu'on pouvait dire de l'homosexualité dans sa genèse psychologique, de partir de l'expérience d'individus médiatisés dans des espaces communs de réflexions : David et Jonathan pour le premier, l'association nantaise Réflexion et Partage pour le second, la Communion Béthanie pour le dernier (1). Ils n'exposent pas une "théorie de l'homosexualité" de plus et n'abordent pas l'homosexualité dans son traitement moral uniquement de manière psychologique ou, pis, psychologisante.

 

En comparaison avec les autres écrits contemporains sur les personnes en situation de dissonance cognitive entre l'appartenance religieuse et l'expérience d'un désir sexuel minoritaire, on peut tenir Philippe Ariño comme une trajectoire individuelle isolée, intéressante, mais loin d'être représentative de ce que l'on parvient à saisir de l'expérience d'autres chrétiens homosexuels. Dans son dernier ouvrage, on ne retrouve peu de véritablement commun avec la grande majorité des témoignages qui émanent des trois grands mouvements d'homosexuels chrétiens existants  que ce soit la Communion Béthanie, Devenir un en Christ et David et Jonathan qui pour le coup portent depuis plusieurs dizaines d'années des expériences similiaires. Aujourd'hui en France, il n'existe d'ailleurs plus chez les catholiques de groupes ou associations poussant ouvertement ses membres à l'abstinence comme Philippe et l'assumant en tant que tel (les seuls séminaires de "conversion" à l'hétérosexualité qui ont été recensés en France étaient organisés par des organisations protestantes évangéliques, par exemple à Montpellier l'association Torrents de vie au printemps dernier).

 

Tout cela pour rappeler que Philippe Ariño est une trajectoire isolée, sûrement significative de quelque chose mais isolée, au sein du catholicisme actuel et qu'il ne saurait à lui seul exprimer la diversité de situations et de configurations morales des homosexuels chrétiens. Même Devenir un en Christ (né en 1986 dans le diocèse de Meaux) qui cherchait à l'origine à reconcilier les individus avec eux mêmes et avec l'enseignement de l'Église, aujourd'hui, s'est aligné sur un discours beaucoup moins centré sur le contrôle de la génitalité. Toutes les enquêtes de sociologie religieuses que nous avons sur ces questions (les travaux d'Hélène Buisson-Fenet ou Martine Gross par exemple) montrent plutôt que les pasteurs recherchent des aménagements et laissent même place au couple car il est vu comme garant de stabilité. Le dernier document fourni par la CEF appelant à réfléchir sur des dispositifs stables d'accompagnement des couples homosexuels montre d'ailleurs qu'il y a au sein de l'épiscopat les premiers éléments d'une reconnaissance possible d'un état de vie alternatif au couple hétérosexuel. Autrement dit, la sexualité est recontextualisée au sein d'un couple et la génitalité n'est plus la porte d'entrée première.

 

Ironiquement, on pourrait d'ailleurs penser que ce n'est pas tant l'absence de rapports sexuels qui est dur à vivre pour un.e jeune catholique ayant des désirs homosexuels. Aujourd'hui, le plus intéressant et le plus inédit serait peut-être davantage plus découvrir un discours éthique portant sur la vie à deux dans sa complexité et dans sa durée. Les voies extrêmes font toujours oublier la beauté des voies moyennes. Est-on encore capable aujourd'hui de fonder une éthique affective et sexuelle uniquement sur une situation objective (l'orientation sexuelle) et, c'est sûrement un des manques majeurs des essais de Philippe Ariño, tenir à distance une éthique situationnelle et contextuelle? Que font dans le contexte qui leur est propre les personnes homosexuelles de leur désir? 

 

Ironiquement, on pourrait d'ailleurs penser que ce n'est pas tant l'absence de rapports sexuels qui est dur à vivre pour un.e jeune catholique ayant des désirs homosexuels. Aujourd'hui, le plus intéressant et le plus inédit serait peut-être davantage plus découvrir un discours éthique portant sur la vie à deux dans sa complexité et dans sa durée. Les voies extrêmes font toujours oublier la beauté des voies moyennes. Est-on encore capable aujourd'hui de fonder une éthique affective et sexuelle uniquement sur une situation objective (l'orientation sexuelle) et, c'est sûrement un des manques majeurs des essais de Philippe Ariño, tenir à distance une éthique situationnelle et contextuelle? Que font dans le contexte qui leur est propre les personnes homosexuelles de leur désir?

 

Pour finir, un court extrait d'un ouvrage de théologie morale catholique d'il y a 21 ans : 

 

"Plutôt que d'inviter l'homosexuel à être immédiatement continent et à cesser du jour au lendemain toute drague (ce qui lui apparaît la plupart du temps absolument irréalisable), il faudra l'aider à réfléchir devant Dieu à ses conduites pour les modifier peu à peu. Cherche-t-il à y exercer un certain type de maîtrise de ses pulsions ou se meut-il au gré de l'immadieteté de ses désirs sexuels les plus divers? Quel respect apporte-t-il à ses partenaires? Ceux-ci sont-ils purs objets à son service ou sont-ils considérés comme des sujets?" (2) 


 

(1) David et Jonathan (2008) Les homosexuels ont-ils une âme? Paris: L'Harmattan, 242 p.

 

     BESSON, Claude (2012) Homosexuels catholiques, sortir de l'impasse, ParisD: Éditions de l'Atelier, 143 p. 

 

   DUNAND, Jean-Michel (2011) Libre de la honte à la lumière, Paris: Presses de la Renaissance, 180 p.

 

(2) THÉVENOT, Xavier (1991) Repères éthiques pour un monde nouveau, Paris: Salvator, p. 91

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