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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La théologie morale est-elle de retour ?

Si on est en désaccord avec le magistère catholique en matière de morale sexuelle, est-on pour autant dénué de morale chrétienne et de sens éthique ?

Cette réflexion, innocente dans sa formulation, m'est apparue plus que jamais cruciale lors des débats sociaux que nous avons traversés. En dialoguant, sur ce blog ou à sa marge, avec des personnes intéressées ou concernées par l'homosexualité, j'ai été frappé de voir comment la prise de distance critique avec une parole officielle pouvait (encore à notre époque) générer une crucifiante culpabilité.

Les commentaires du billet consacré aux idées de Philippe A. — le record absolu de connexion de ce blog —, ainsi que les messages reçus en privé, m'ont rappelé combien le recul institutionnel du catholicisme ne signifie pas pour autant pour certain.e.s la disparition de son rôle de référence morale. Le magistère continue d'être ce face à quoi on se positionne, parfois contre ou malgré soi, en raison d'une culture, d'une éducation reçue ou des liens familiaux. Cela est d'autant plus renforcé lorsque certains acteurs sociaux ne cachent plus que aujourd'hui ce qui guide leur action ce n'est pas le consensus laïque avec le monde ou une expérience humaine ouverte à d'autres confessions et d'autres convictions mais la défense coûte que coûte du Magistère catholique.

Faut-il promouvoir de nouveau la théologie morale ? Sûrement, mais une approche chrétienne de l'expérience individuelle et des questions éthiques articulée aux écritures, aux traditions chrétiennes mais aussi aux sciences humaines et sociales. La liberté de croire a pour corollaire celle de penser, d'innover et de créer dans l'espace intellectuel du débat qu'est aussi, ne l'oublions pas, la théologie avant toute question institutionnelle ou disciplinaire. Ce qu'illustre sûrement le Dictionnaire d'éthique chrétienne qui vient de sortir aux éditions du Cerf (1). Son auteur, le frère dominicain Laurent Lemoine, l'exposait dans sa présentation de l'ouvrage à la Croix : "nous avons élaboré un dictionnaire d'éthique chrétienne qui soit en dialogue avec la culture contemporaine, assume ce débat et les tensions qu'il provoque inévitablement". Dictionnaire non catholique, universel car ouvert à tou.te.s, il trace peut-être la possibilité d'une éthique qui ne soit pas un simple catéchisme.

Illustration de la page du Prix Sakharov du Parlement Européen récompensant une personne ou une action s'étant illustré pour la défense de la liberté de pensée (Site du Parlement Européen).

Illustration de la page du Prix Sakharov du Parlement Européen récompensant une personne ou une action s'étant illustré pour la défense de la liberté de pensée (Site du Parlement Européen).

En pointe sur d'autres questions, les chrétiens d'ouverture ont-ils laissé depuis trop longtemps l'éthique aux forces plus conservatices qui déplorent à l'envi le surgissement d'une modernité technique et sexuelle aggressive ? Ce serait peut-être exagéré. La tête dans les archives des années 1960-1970, je sais combien des chrétiens d'ouverture, sincères et engagés, dans des groupes, des mouvements, des pôles de réflexions, l'université ont posé de bonnes questions et cherché à en dehors des chemins connus des réponses (2)

Institutionnellement, on sait malheureusement le tour que cela a pris et qu'un article de l'historienne Claire Toupin-Guyot illustrait parfaitement dans un ouvrage récent, en rappelant la multiplication des sanctions et rappels à l'ordre au début des années quatre-vingt contre certains théologiens et intellectuels catholique (3). Peu soutenus, marqués par les enjeux d'une génération très engagée et bien formée ne trouvant pas de successeurs, ils ont disparu des radars des sciences religieuses françaises.

Pourtant, il existe tant et tant de chemins intellectuels et pratiques de l'éthique chrétienne. Je me demande si je ne vais pas m'ouvrir à ces questions sur ce blog pendant quelques temps. Il existe tant d'ouvrages outre-Manche et outre-Atlantique et si peu (sauf celui sus-mentionné) ici depuis que les départements officiels de théologie attirent moins de vocation.

Le Ministre de l'Éducation Nationale Vincent Peillon réhabilite en ce moment la morale laïque. Je ne m'attarderais sur cette question qui demanderait bien des développements. Cela est sûrement riche de sens. Les milieux d'ouverture peinent au niveau de la morale, tant au point de vue politique que... religieux.

Être libre dans sa foi ne signifie pas être libertaire dans sa vie, à nous de le dire, de le montrer et de le penser.

Références citées

(1) LEMOINE, Laurent et autres (2013) Dictionnaire encyclopédique d'éthique chrétienne, Paris : Cerf, 2169 p.

(2) Comment ne pas penser à Marc Oraison dans les années soixante ou, un peu plus tard, René Simon de l'Institut Catholique de Paris, fondateur de l'association de théologien pour l'étude la morale (ATEM) ?

(3) TOUPIN-GUYOT, Claire (2013) " L'Historien, la recherche intellectuelle et le dogme. 'Une affaire parmi d'autres' ", dans BECKER, Annette, GUGELOT, Frédéric, PELLETIER, Denis et VIET-DEPAULE, Nathalie (dir.) Écrire l'histoire du christianisme contemporain. Autour de l'œuvre d'Étienne Fouilloux Paris : éditions Karthala, pp. 375-385.

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Patrick R. 26/04/2013 08:44

Anthony,
Comme il se doit chez un universitaire, la problématique est bien plantée. Merci.
Je vous fais part de quelques idées qui me trottent par la tête et que je pensais rédiger.
1. Le positionnement par rapport à la morale chrétienne dans cette affaire a été largement piraté par le positionnement sociopolitique, notamment par ce que Mgr Dagens disait récemment du catholicisme intransigeant.
2. Le discours de l’Eglise, y compris en matière morale, ce n’est pas exactement le discours du magistère. Le sensus fidelium a un rôle à jouer. Et si l’on admet que Humanae vitae n’a pas été reçue, au sens théologique du terme, alors, le discours des évêques sur cette affaire de mariage pour tous, par qui a-t-il été reçu ? Peut-on dire qu’il l’a été si ceux qui l’on reçu sont les catholiques intransigeants ?
3. Le discours de l’Eglise, c’est d’une part les textes et déclarations mais aussi l’attitude pastorale effective. Or il y a parfois, souvent ?, un gouffre entre les deux, notamment en matière morale. Le sexe est la bête noire dans les textes, dans les confessionnaux, tout passe comme une lettre à la poste. Je ne vois pas grand nombre de prêtres pour refuser d’absoudre un adultère voire un avortement, fermement condamné en chaire cependant.
4. Il me semble que les évêques n’ont pas compris ce qu’était prendre la parole dans une société pluraliste. J’en veux pour preuve qu’ils continuent à penser que recourir à la loi naturelle permet de convaincre tout le monde sur la base d’une anthropologie rationnelle que tout homme honnête se devrait de reconnaître dès lors qu’il écoute le dictamen de sa conscience, dès lors qu’il suit les exigences de la raison.
C’est la base de la morale catholique classique. Une base qui me paraît voler en éclat dans le cadre du pluralisme, mais qui n’aurait jamais dû pouvoir valoir s’il est vrai que c’est au nom de la foi que nous devons dire quelque chose. (Je sais bien qu’ils diront que cela ne s’oppose pas, et j’en suis convaincu. Mais s’ils avaient prêcher l’évangile plutôt que la morale, ils n’auraient pas pu adopter ni ce discours, ni cette attitude).
Bien à vou