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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Philippe Ariño, expert de la culture homosexuelle ou professionel des médias?

L'émergence d'une figure médiatique catholique

arton10428-c5b14Acteur de formation, Philippe Ariño est professeur d'espagnol. Après avoir été un membre de David et Jonathan (groupe Paris Ile de France) et avoir même occupé des responsabilités au sein du groupe jeunes de cette association, il s'en serait écarté, suite à des désaccords grandissants. Notamment sur la question de l'ouverture du mariage aux personnes de même sexe. Il ne la voyait pas, semble-t-il, assez défendue la position du Magistère catholique dans cette association. Le jeune homme choisit alors d'assumer davantage sur son blog et dans ses écrits le respect de la chasteté à laquelle l'Église catholique appelle les personnes homosexuelles. C'est d'ailleurs ce qui aujourd'hui donne à la pensée de Philippe Ariño un intérêt si particulier. Il est le représentant d'un choix éthique minoritaire et sur lequel on a finalement très peu de documentation (excepté, à ma connaissance, des quelques témoignages recueillis dans l'ouvrage de Claire Lesegretain) (1).

Cette conversion, qui se présente joyeuse, à la continence mettrait également fin à une période, qu'il dépeint par contraste avec des couleurs sombres, où il eut des expériences affectives et sexuelles malheureuses. Bien qu'il se présente souvent comme peu accepté voire rejeté dans l'espace public, Philippe Ariño acquiert une notoriété grandissante. Il se déplace désormais de conférence en conférence en France, presque exclusivement invité par des paroisses ou des aumôneries catholiques ou des groupes de prières charismatiques. Il est également intervenu lors des dernières Journées Mondiales de la Jeunesse pour des enseignements dans des églises madrilènes. Le débat sur l'ouverture du mariage aux personnes du même sexe l'occupe aujourd'hui particulièrement : il a décidé de prendre un congé sabbatique d'un an pour présenter ses thèses, compilées dans un livre l'homosexualité en vérité qui vient de sortir aux éditions Salvator.

Philippe-Arino-Direct-8-Dieu-merciLe créneau de Philippe Ariño est paradoxalement porteur. Il est une des rares personnes à dire à visage découvert se conformer entièrement au Magistère et donc rendre public son choix d'absence de tout rapport sexuel. Selon la loi de la diversité qui anime l'information contemporaine, Philippe Ariño a peut être même une couverture médiatique proportionnellement inverse au choix éthique dont il est porteur. Minoritaire dans le milieu homosexuel, il est très représenté dans les productions médiatiques traitant de l'homosexualité ou de l'homosexualité dans le religion. De surcroît, comme il offre un diagnostic, qui peut paraître très scientifique, car se référant fréquemment au lexique de la psychologie et de la psychanalyse, et que ce dernier est plutôt négatif sur le monde LGBT contemporain, il est particulièrement bien reçu dans les milieux hostiles à l'émancipation civique des minorités sexuelles qui n'acceptent pas l'émergence contemporaine d'un sujet et d'une culture gay. Philippe Ariño a ainsi ses entrées dans la revue Causeur d'Élizabeth Lévy, où on le présente comme un penseur audacieux dans un univers contemporain étouffé par le "politiquement correct".

Plusieurs personnalités du catholicisme d'identité l'ont également pris sous leurs ailes: la chanteuse Frigide Barjot et son collectif "Touche pas à mon pape" ainsi que le médiatique abbé Grosjean, prêtre du diocèse de Versailles en charge des questions bio-éthiques mais aussi l'un des "padre" du populaire padreblog. Philippe Ariño évolue désormais d'un espace éditorial allant, guère au-delà, de la droite catholique nationale de France catholique, qui relaie avec beaucoup de sympathie sa pensée, voire de l'extrême-droite avec Salon Beige ou Radio Courtoisie, jusqu'au catholicisme d'identité pas forcément centrée sur la question politique mais attaché à la défense de la famille traditionnelle. Ce dernier reçoit très positivement un discours porté par un jeune homme parlant correctement avec la caution que donnent toujours l'érudition et l'éloquence. La percée médiatique la plus importante de notre jeune auteur a été sûrement son passage dans l'émission Dieu merci sur la chaîne Direct 8 en mai 2011.

À mon sens, deux figures s'opposent souvent dans le monde des essayistes : celle du polémiste et celle du passeur de pont. Si les premiers sont facilement repérables, et somme tout assez banals et courants, les seconds sont beaucoup plus rares et donc précieux. Le talent d'un essayiste se mesure peut-être d'ailleurs plus par sa sa capacité par se faire entendre par ceux qui ne pensent comme lui davantage que par sa capacité à dire tout haut ce que pensent tout bas son public cible spontanément. Philippe Ariño pouvait dans un premier temps être un passeur de ponts. Dans un entretrien, il affirmait même  "je me rends compte que j’ai à porter le statut « hybride » du médiateur. Je suis un pont entre la communauté homo et la communauté catho. Chacune peut me voir comme un traître, car je fais partie de ces deux camps que l’on veut absolument opposer" (). Je ne sais pas s'il est très chrétien de se décerner, de son seul chef, les palmes du martyre, mais je crains qu'aujourd'hui il ne devienne malheureusement qu'un polémiste de plus alors que le contexte du débat autour de l'ouverture du mariage aux personnes de même sexe durcit les positions des uns et des des autres. À quoi bon se faire le critique du monde gay quand on n'est plus écouté par lui? Quelle prouesse de dire aux catholiques d'identité hostiles à l'émancipation des minorités sexuelles ce qu'ils veulent entendre? Lorsque la pensée de Philippe Ariño perce dans le milieu LGBT, comme par exemple dans un article de Yagg consécutif à son passage à l'émission Dieu Merci!, elle ne manque pas d'éveiller diatribes, sourires et quolibets. On pourra évoquer le politiquement correct, mais au bout d'un moment n'est-ce pas une posture victimaire? Notre ami, toujours soucieux de ne pas enfermer les gens dans des catégories aliénantes, ne risque-t-il d'ailleurs pas à terme à se réduire (et seulement à cela) à un "expert" catholique (et pour catholiques uniquement) de l'homosexualité? De passage dans une aumônerie étudiante d'un campus lyonnais, le passage du jeune homme n'a pas manqué d'engendrer à peu près le même type de réactions teintées d'ironie et de scepticisme auprès des membres de l'association LGBT du campus.  a liberté intellectuelle de notre ami décroît d'ailleurs de surcroît au fur et à mesure qu'il se professionalise dans ce créneau unique. En ayant pris un congés sabbatique d'un an avec pour éditeur et bailleurs de fond principaux des acteurs confessionnels ou hostiles au projet de loi sur le mariage pour tous, il s'enferme irrémédiablement dans un rôle d'éditorialiste de commande qui expose sa pensée à ne recevoir qu'un succès plus contextuel que durable.

 

 

Un expert de l'homosexualité?

Le discours de Philippe Ariño est en bien des points problématiques. Il ne se rattache à un aucun universitaire assumé. Sa parole a même un statut flou que ses soutiens ne détaillent jamais en détail. Il est extrêment dur de savoir "d'où" il parle. De façon générale, sa parole se situerait à mi-chemin entre le témoignage personnel et l'expertise en sciences sociales. Notre essayiste, s'il est diplômé d'une faculté d'espagnol, n'a pas soutenu de thèse de doctorat et n'est rattaché à aucun laboratoire ou unité de recherche abordant de près ou de loin la question de l'homosexualité. Il serait intéressant de savoir si ses deux ouvrages à l'Harmattan ont été publiés après lecture d'un comité éditorial ou s'ils ont été publiés à compte d'auteur comme cela est possible dans cette maison d'édition (il s'agit d'ailleurs du point en débat sur la notice Wikipédia Philippe Ariño). 

 Sa posture "d'expert" serait donc à rattacher à la théologie morale catholique qu'il aborde par son statut de baptisé, mais là encore ces travaux ne s'accordent pas vraiment aux standards en usage dans les universités catholiques françaises: il n'évoque pratiquement pas, et c'est fort dommage voire complétement déprimant, les travaux de Xavier Thévenot, de Véronique Margron, de Laurent Lemoine et, du coup, sa pensée semble souvent se situer en-déçà de ce qu'étudient par exemple les futurs prêtres ou religieux en théologie morale. Il y est, par exemple, rarement mention du principe de gradualité pour aborder la question de la continence, ce qui est excessivement fâcheux dans une éthique catholique. En se centrant un peu rapidement sur les documents du Magistère, il oublie le contexte proprement français de réception et d'acculturation de ce texte ainsi que la tradition éthique propre aux université catholiques de ce pays.

 Dans une formulation positive toutefois, on pourrait dire que Philippe Ariño s'inscrit, à titre de penseur autodidacte, dans la lignée des experts catholiques de l'homosexualité et il se rattache à l'expertise allant de Tony Anatrella à Xavier Lacroix qui aborde ces questions à partir des théories psychanalytiques (). Cela est assez net dans dans son Dictionnaire des codes homosexuels dont le premier volume paraît en 2008 et qui est la compilation de chroniques données sur une radio associative: Fréquence Radio Plurielle (4). Dans ces deux épais et fouillés volumes, Philippe souhaite cartographier "ce qui revient le plus souvent d'une œuvre homosexuelle à une autre, et parfois d'une vie de personne homosexuelle à une autre". Cette monumentale entreprise (pour un seul individu) ne doit pas dire ce qu'est l'homosexuel et le réifier dans un type fixe mais, bien au contraire, mettre au jour "les fonctionnements paradoxaux d'un désir idolâtre  (sic) (...) qui n'est pas un désir essentiel (...) superficiel et violent, tout comme le désir hétérosexuel" (sur le site de l'auteur). Par exemple, Philippe Ariño identifie le "code poupée" au "désir d'être objet". Il argumente ainsi :"j'ai remarqué qu'il y avait parmi les marionnettistes un grand nombre de personnes homosexuelles", il faisait des bandes dessinées quand il était petit, il aimait les arts plastiques, il était mal à l'aise dans son corps et il se prenait pour une fleur. Malgré des problèmes de méthodes évidents, il existe toutefois d'autres types de notices plus intéressantes. Certaines sont en effet extrêmement érudites et, davantage qu'à sa biographie, font références à de nombreuses productions littéraires et cinématographiques de l'époque contemporaine avec un très fort tropisme pour les éléments les plus populaires de la culture de masse contemporaine récente: les séries B, les téléfilms, les dessins animés et les émissions de télé-réalité. L'expérience homosexuelle semble se réduire à un espace culturel très restreint et une époque extrêmement réduite.

 

dico gay-lesbienne gdL'idée de réaliser un dictionnaire des oeuvres et artistes homosexuels explicitement ou non, ou bien encore des thèmes revenant de manière récurrente dans les oeuvres de personnes homosexuelles, on ne la doit pas à Philippe Ariño. En langue française, dès 2003, les études homosexuelles disposaient d'un Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes  dirigé par Didier Éribon (3). Ce dernier est aujourd'hui le principal ouvrage de référence sur la question. Étant le fruit d'un travail collaboratif, il est sûrement bien plus complet et couvre bien plus d'aspects de la question. Comme c'est un dictionnaire à entrées neutres (noms d'oeuvres, d'auteurs) et moins hermétiques que celles proposées par Philippe Ariño (exemples des "codes" de son dictionnaire:  "conteur", "femme-objet violée", "amant diaboliques", "parricide" etc.), il s'est sûrement plus facilement imposée comme un usuel pour les étudiant.e.s et ceux.celles qui réfléchissent sur ces questions. Le catalogue du système universitaire de documentation (le SUDOC) qui est un outil collectif réalisé par les bibliothèques et centres de documentation de l'enseignement supérieur et de la recherche mentionne trois lieux de conservation pour le dictionnaire réalisée par Philippe Ariño contre presqu'une quarantaine pour celui dirigé par Didier Éribon. Il convient donc de relativiser l'expertise de l'essayiste sur l'homosexualité parfois mise en avant sur Internet:  elle est extrêmement située socialement et encore faiblement reconnue par ses pairs.

Mais à la limite, Philippe Ariño cherche-t-il vraiment à se placer sur le terrain intellectuel? Lorsque sont parues les premières versions de ces billets de blog, plusieurs commentateurs ont spontanément écrit pour signaler combien ils avaient été proche un temps du jeune homme avant de s'en distancer. À chaque fois, ils ont posé des questions sur tel ou tel point de la théorie de l'essayiste et par exemple la thèse de la genèse de l'homosexualité dans le viol désiré, la critique a été médiatisée sur un mode extrêmement affectif (amour/haine) et psychologique (l'auteur renvoyant ses contradicteurs à leurs propres "fantasmes" ce qui est toujours un peu facile). 

 

 


 

(1) LESEGRETAIN, Claire (2004) Les Chrétiens et l'homosexualité : l'enquête, Paris : Presses de la Renaissance, 402 p.

(2) ARINO, Philippe (2008) Homosexualité intime : le couple homo-sexuel par delà le bien et le mal, Paris, L'Harmattan, 278 p. et (2009) Homosexualité sociale: le couple homo-sexuel par delà le bien et le mal, Paris, L'Harmattan, 203 p. 

(3) Paris, Larousse, 548p.

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Ghesquiere Pierre 01/06/2015 00:15

Merci ! Ca fait du bien. Les propos de Philippe Arino m'ont fortement choqué quand il est intervenu dans mon établissement scolaire. Ca fait plaisir de lire une critique respectueuse mais acérée de la "pensée" Arinesque.