Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Élaborer une éthique chrétienne de l'homosexualité: interroger sereinement les thèses de Philippe Ariño.

J'ai été récemment contacté par les responsables d'une association d'un campus du nord lyonnais. Campus Gay Lyon essaie de développer la convivialité parmi les étudiants en favorisant échanges et rencontres mais aussi de dédramatiser l'homosexualité et accompagner les étudiant.e.s qui découvrent cette part d'eux.elles mêmes. Les responsables de cette association étudiante avaient été invités par l'aumônerie du campus afin d'assister à une conférence de Philippe Ariño et demandaient quelques éclaircissements.

Inquiets et déconcertés par ce qu'ils ont découvert, je me suis moi-même plongé dans l'œuvre que certains médias confessionnels ont présenté comme celle d'un penseur brillant et de l'homosexualité et de l'expérience homosexuelle catholique, si ce n'est contemporaine. À vrai-dire, je connaissais un peu ce jeune homme et ses travaux mais je ne m'étais jamais penché trop en détails sur ses thèses. Je ne pensais pas éprouver une si amère déception..

En résumé, quatre axes guident ma réflexion critique de l'œuvre de l'essayiste:

  1. Même si, dans ses conférences, Philippe Ariño avance toujours sous l'étiquette du "simple témoignage", il y a une ambiguïté du discours qui peut par moment paraître malhonnête. Subrepticement, le témoin se fait "expert" et glisse des éléments de réflexion d'ordre psychologique ou relevant des sciences humaines et sociales sans qu'il n'ait fait auparavant passer ses idées au crible du débat d'idée organisé ni n'éclaircisse "d'où" il parle exactement. Prestataire d'un service de conférences avec pour unique client l'Église catholique, de quelle liberté scientifique dispose-t-il? Comme son expertise n'est pratiquement pas reconnue chez ses détracteurs, sa marge de manœuvre est étroite: sa parole n'a de valeur que dans un contexte très spécifique. Est-ce d'ailleurs une réflexion éthique ou bien un témoignage personnel ou bien encore une analyse psychologique de l'homosexualité masculine? Cela est encore plus problématique lorsqu'on découvre que les thèses avancées sont loin d'être unanimement acceptées. Même un ouvrage comme son dictionnaire de la culture gay est aujourd'hui un essai un peu connu. Comme l'essayiste élude toujours la confrontation intellectuelle en se plaçant plus sur le terrain psychologique (m'aimer ou ne pas m'aimer, m'accepter ou me rejeter, un contre-argument étant vu comme un fantasme) et non véritablement du désaccord, il ne laisse pas vraiment de place à une réception critique de ses idées. La pensée de l'essayiste aurait beaucoup à gagner à se confronter à celle d'autres moralistes catholiques dans des lieux faits pour cela, revues d'éthique ou débat contradictoire, sans quoi elle ne pourra pas franchir le stade de l'expertise médiatique auto-portée et auto-référencée, malheureusement si en vogue aujourd'hui dans nos sociétés ().
  2. La réflexion centrale de Philippe Ariño tourne autour d'une thèse de type réductionniste, au sens de: réduire à une causalité unique. Comme par exemple dans une proposition logique du type "les religions naissent de la peur qu'ont les hommes de mourir". Ici, ce serait: "l'homosexualité masculine s'expliquerait psychologiquement par le fantasme de viol". Cette thèse est toutefois extrêmement critiquable car faiblement argumentée. À partir de là, notre auteur psychologise un discours de type éthique au prix du gauchissement de la liberté individuelle : les homosexuels sont appelés à prendre connaissance de ce qu'il appelle la vérité blessée de leur désir dont la seule sortie morale satisfaisante est, à ses yeux, la continence. Cela est d'autant plus contestable que les preuves choisies pour étayer cette thèse viennent uniquement d'un corpus de références issues de la culture de masse. Peut-on interpréter la "culture gay" selon la méthode de la "clé des songes": une herméneutique qui donnerait "la vérité" de l'homosexualité? De surcroît, en éthique chrétienne, tous les désirs seraient "blessures" (au sens d'entachés de péché pour éviter le psychologisme) et doivent être transformés par la grâce. Y aurait-il alors un double péché originel pour les homosexuels: celui du désir et celui du désir homosexuel? ()
  3. Si certains des éléments de critique de la notion militante d' "homophobie" par Philippe Ariño méritent d'être examinés et entendus, n'occulte-t-il pas un peu rapidement la dimension sociale et politique de l'expérience homosexuelle qui a conduit à l'émergence de ce concept? Si l'essayiste aborde l'homosexualité uniquement par la genèse psychologique et l'individu, n'est-ce pas pour des raisons stratégiques ni assumées ni interrogées? Ménager ce qui pose justement le plus de problème aujourd'hui pour le Magistère catholique, à savoir le processus d'émancipation politique et symbolique des LGBT? Est-il encore possible d'aborder l'homosexualité à partir de la psychologie seule sans être attentif aux rapports sociaux? Là-encore, peut-on uniquement psychologiser l'homophobie? Ils l'entend comme une violence induite par la non acceptation de son homosexualité sans s'attarder à ce qu'elle est concrètement aussi: un processus d'exclusion, de mise à l'écart, de discrimination ou une forme de diffamation? N'est-ce pas un sophisme que de dire que les homosexuels sont souvent les premiers des homophobes? Non, ils sont les premiers victimes de l'homophobie. ()
  4. Si je trouve remarquable la volonté de Philippe Ariño de réconcilier de manière apaisée une appartenance religieuse et une orientation sexuelle minoritaire, n'y a-t-il pas d'autres chemins éthiques qui peuvent être tracés aujourd'hui? et qui, historiquement, commencent à l'être? Peut-on encore faire l'économie d'une expérience s'enracinant dans une démarche de groupes et prétendre résoudre seul sur le mode du "génie romantique" la difficile articulation entre foi chrétienne et désir homosexuel? Le scénario n'est-il pas tant cousu de fils blancs qu'il n'est plus crédible, notre jeune ami se présentant nécessairement rejeté par la communauté homosexuelle car il dit des choses dérangeantes? Comment comprendre un site où l'auteur parle de lui à la troisième personne, truffé de photos de lui-même, et où il est impossible de laisser un commentaire sur la plupart des articles? Quel sens de la collectivité reflète-t-il? Peut-il y avoir dans l'espace catholique un seul et unique expert de cette question qui serait hermétique à ce qui se dit et se vit depuis une quarantaine d'années maintenant à peu près dans les groupes homosexuels chrétiens? Une réflexion éthique uniquement centrée sur la question de la continence n'est-elle pas un peu vaine et superfétatoire — car unidimensionnelle — aujourd'hui? N'est-il pas plus simple de partir de ce que vivent les individus en couple ou non et les accompagner? La continence (comme la non-continence d'ailleurs) est elle garante suffisamment de la moralité et de l'amour de son prochain? ()

De manière générale, je m'interroge désormais sur cette pratique du témoignage public et répété, presque en roue libre et sans garde-fou. Elle me semble relever d'une importation d'un des aspects les plus criticables du protestantisme nord-américain: à savoir la figure du repenti balloté de salles paroissiales en aumônerie étudiante à des fins édifiantes dont la parole est tellement conforme à la norme religieuse qu'on se demande si elle n'est pas pur marketing. Est-ce que la pratique brutale de l'expérience personnelle et religieuse dans l'espace public et médiatisé est potentiellement dangereuse pour l'individu qui s'y livre? Ce dernier n'est jamais à l'abri de manipulations de la part de personnes bien contentes de réduire son expérience à des fins qui leur sont propres, mais surtout, jamais à l'abri, lui-même, de se trouver piégé dans le récit qu'il fait. La fable à la première personne piège toujours son principal protagoniste. Qui s'enfonce dans un récit trop lisse de sa vie risque de s'y sentir un jour piégé sans réelle possibilité de douter ou de changer de direction. Peut-on penser plus chaste que de parler publiquement de sa chasteté? Sûrement... La pertinence de la tradition chrétienne de la relecture de vie — qu'elle se pratique dans le cadre d'exercices spirituels ou de retraites religieuses — c'est qu'elle se fait de manière plus exigeante: dans une durée relativement longue, et surtout, sans ce tiers si particulier à gérer lorsqu'on parle de soi intimement: le public. J'espère, en tout cas, que Philippe Ariño n'aliène pas son futur, qu'il ne se retrouvera pas coincé dans la relation dans laquelle il nous place, en nous prenant à témoins de ses choix les plus personnels et intimes.

À force de mélanger les différents registres, la parole personnelle et la parole d'expert, à se focaliser sur des théories psychanalytiques ou un unique élément d'une question morale et éthique (la continence), à ignorer l'épaisseur sociale et politique de l'homosexualité, le combat civique LGBT qu'il ne parvient à voir que de manière caricaturalement négative, Philippe Ariño risque, et c'est fort malheureux, de desservir la cause qu'il aimerait tant porter: la meilleure compréhension sociale de l'homosexualité dans la société et les communautés chrétiennes.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

G. Lepeletier 29/01/2014 14:03

Article très interessant. J'ai moi même essayé d'entrer en contact avec le personnage via facebook pour essayer de dialoguer avec lui, concernant le fait qu'il aille fricoter avec certaines personnes de la pire extrême droite qui soit... J'ai tout simplement été censuré de sa page... en dépit du fait que certains l'insultant ouvertement ne le sont pas... et l'oiseau m'a même bloqué préventivement, pour que je ne puisse pas lui envoyer de message privé via son compte personnel. Il semble que certains aspects de la réalité lui posent problème. Quant on ajoute à cela effectivement d'autre témoignages et la faiblesse de son discours, quoiqu'en apparence séduisant pour le quidam, certaines conclusions finissent par s'imposer d'elles même.... En tout cas merci pour l'article ! De très bons commentaires également !

Paco 12/01/2014 19:43

Ce type est dangereux voire criminel! Le couple qui s'occupe du catéchuménat sur Nîmes me l'ont fait connaitre sans que je puisse alors comprendre réellement pourquoi. Ils voulaient en réalité me "mettre sur le droit chemin". Sur le coup, j'ai été, fragilité oblige, pris au piège! Heureusement que mes proches m'ont aidé à réaliser à qui j'avais affaire. Je dirais que ce qui est le plus grave chez Philippe Arino, c'est sa capacité d'envoûtement. Je m'en suis rapidement sorti, mais ça ne doit pas être le cas de tous les jeunes homos chrétiens ou en quête de spiritualité. Ce fut un tel choc, qu'une longue année s'est écoulée entre ma rencontre avec PA et mon entrée au groupe languedocien de Dj. J'y ai rencontré des gens formidables qui m'aiment et m'acceptent tel que je suis, et c'est un bonheur innommable !!

Duchaussoy 25/11/2012 02:52

Désolée si je n'applaudis pas des deux mains comme ce choeur unanime et extasié... je trouve cet article trop long, très confus et prétentieux. Tout ça pour essayer, l'air de rien, de descendre
Arino qui dit des choses gênantes et reste tout simplement fidèle à l'enseignement de l'Eglise. J'aimerais que les personnes qui accusent Arino d'avoir été d'une "rare violence" (rien que ça! on en
tremble) envers elles expliquent clairement de quoi il s'agit, sinon cela ressemble à de la calomnie. Si dire à quelqu'un en face qu'il cherche à se justifier est d'une violence insupportable,
alors Jésus s'est montré d'une violence inqualifiable envers les pharisiens, vous ne trouvez pas?

Anthony_Favier 30/11/2012 10:35



Je ne sais pas si PA est Jésus, mais peut-être est-il, comme tout à chacun, aussi pharisien. 



Jean 15:13-15 16/11/2012 01:27

Ah ! Merci. Je voudrais saluer la performance de l'auteur de ce bel article d'avoir réussis une analyse qui me semble très juste et fondée, une belle dissection d'un discours illogique et d'un
personnage dangereux.

Je ne suis pas surpris de lire ci-dessous, les réactions, commentaires et expériences des internautes qui réagissent à ce présent article. Philippe Arino a été d'une rare violence avec moi
également. Ses propos ne font que confirmer son incapacité au dialogue, au débat d'idée, au partage de vécu, son incapacité également à la remise en question, et sa croyance prétentieuse de
détention "de la vérité" concernant le sujet homo.

Je me rappelle, après plusieurs heures de discussions, qu'il m’a dit une phrase qui m'a beaucoup atteint et troublé pendant plusieurs semaines.
Lui témoignant de ma recherche et de mon chemin personnel, ce dernier a cru bon de lire en moi, et de juger que je ne cherchais pas la vérité mais à me légitimer. Hors avec le recule, je pense bien
que c'est bien lui qui opte pour cette attitude. Le rendant très agressif lorsqu'il y a contradiction, prise de position contre, douce ou violente, sur le fond ou même sur la forme.

Tout comme beaucoup d'amis qui se sont fait bloquer également, je me suis retrouvé violemment rejeté sous les insultes (pharisien, langue de vipère, "en dessous de tout") par cet homme qui n'hésite
pourtant pas à clamer sur les ondes de la TNT :
"Je (vous) invite à me contacter, Je suis un super ami" lors de son passage à l’émission Dieu Merci à 31'43 /
http://www.youtube.com/watch?v=PgaGRTa0AeQ&feature=player_detailpage#t=1903s

Quelle belle preuve d'amitié, et surtout quelle belle preuve d'inconscience d'offrir son amitié avant de connaitre la personne; avant de savoir si oui ou non (pour le cas d'Arino) elle pense
pareil, ou est capable de se laisser convaincre (ou manipuler).

Ainsi en lisant cet article qui n'aura sans doute pas échappé au premier intéressé, je n'imagine pas la la violence de la réponse que l'auteur a du recevoir.

Pourquoi une telle assurance, pourquoi un tel orgueil, une telle prétention ?

Mais, au delà de la personne de PA et de son caractère particulier. J'ai beaucoup de mal à comprendre, pourquoi personne (dans le milieu catho, dans l’Église, dans les représentants Catholique) n'a
pu s'élever contre la pensée Arino, contre cette "supercherie" ( ;) ) avant l'auteur de ce blog. La peur de l’Église de voir le projet de loi adopter, la paralyse-t'elle de tempérer, et de
s'exprimer sur les propos de PA, de peur qu'elle ne s'ampute d'un merveilleux atout qui combat en ce moment pour la même cause, vers un même but ...

J'en ai bien peur.
Et pourtant ces propos discréditent énormément l’Église qu'il prétend servir de tout cœur, discrédite complètement le message premier de la bible. Va à l'encontre de l'attitude du Christ sur
terre.

Alors oui nous avons la prière, pour les croyants, mais je ne pense pas que cela suffise.

Il ne faut pas hésiter à faire contre poids, pour le bien de la communauté, avec d'autres sons de cloche, et également continuer à disséquer la pensée Arino pour voir clairement l'illogisme du
rouage de pensée, et les réelles conclusions et aboutissements de ses réflexions souvent très très discutables pour ne pas dire dangereusement fausses.

frère Jean-Michel DUNAND 09/11/2012 11:52

MERCI, pour cette approche équilibrée des propos du jeune Philippe Arino.
Souvent, son visage est présent dans ma prière.
Je l'ai rencontré en juillet 2011.
Après la publication de son dernier ouvrage, je l'ai invité à un peu plus de modestie.
"Imprudence" de ma part! : sa réponse a été d'une rare violence.
Je me permets de vous inviter à prier pour lui... et pour les personnes qui viennent à ses conférences(témoignage)-débats!
Ma petite expérience de vie (cf. mon livre-témoignage : "Libre. De la honte à la lumière" aux Presses de la Renaissance 2011 Préface de Véronique Margron OP), m'a donnée de rencontrer un grand
nombre de personnes.
Ces personnes proclamaient, il y a dix, vingt, trente ans un bel idéal. Elles sont aujourd'hui si loin de leur proclamation... avec "les pots cassés!"
Suivre pauvre le Christ Pauvre.
Dans le souffle de frère Roger+ de Taizé, ne jamais avoir une parole définitive qui cherche à dominer celle des autres.
C'est cela aussi, me semble-t-il, la chasteté évangélique.
Car... on peut être continent et pas chaste selon l'Evangile de Jésus le Christ.
Avec vous, sur la route et près du puits.
Affection de votre frère, Jean-Michel+ DUNAND
prieur de la Communion Béthanie.
http://communionbethanie.blogspirit.com