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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Philippe Ariño, l'homophobie et l'illusion de l'identité homosexuelle contemporaine

sos-homophobieL'autre axiome majeur de la pensée de Philippe Ariño s'élabore à peu près au même moment que la réalisation de son dictionnaire. Il s'agit d'une critique du concept d'homophobie qu'il n'entend pas comme une forme juridique de la discrimination (une impossibilité d'accéder à un emploi ou à un service au nom d'une orientation sexuelle perçue ou réelle) ou de la diffamation (une insulte) mais comme une conséquence indirecte du désir homosexuel. D'après notre auteur: "toutes les personnes homophobes sont homosexuelles, et les personnes homosexuelles, très souvent homophobes". Pourquoi? "cela se vérifie fréquemment dans les œuvres de fiction" ().

Pour ce dernier, "les individus homophobes sont finalement ceux qui reprochent aux personnes homosexuelles d'être homosexuels eux-mêmes. La personne homophobe et la personne homosexuelle se ressemblent dans la peur de leur ressemblance et ne supportent pas de se renvoyer l'un à l'autre leur désir mutuel de mort". Il proscrit donc l'emploi militant du concept d'homophobie qu'il voit comme un discours culpabilisant et moralisant cherchant à cacher aux homosexuels la vérité de leur désir : "en interdisant l'explication qui va avec (la mise en avant de l'homophobie), sans dépasser le terrain de la bonne intention, n'est-ce pas une démarche inconsciemment homophobe ?". Autrement dit, pour Philippe Ariño, dans une pulsion de refus de leur homosexualité, les homosexuels seraient les premiers à véhiculer un discours hostile aux homosexuels, une violence homophobe et à imputer à l'ensemble de la société leur mal-être ontologique.

Après tout, pourquoi pas se lancer à une réflexion critique sur l'usage problématique et extensif du concept d' "homophobie", des tendances à l'utiliser par les soutiens de la cause LGBT comme une arme imparable, et surtout ce goût contemporain de "psychologiser" les rapports sociaux (haine/amour, peur/crainte, etc)? Néanmoins, pourrait-on se garder de théorisations plus ou moins fondées qui écartent dédaigneusement l'expérience des individus et la position sociale qu'ont les groupes minorés dans l'espace social? Critiquer la pertinence globale de l'homophobie, c'est comme critiquer celle du féminisme ou du racisme. Poussé à l'extrême c'est vouloir fermer les yeux ceux et celles qui éprouvent peut-être le plus durement dans leur chair et leur expérience qu'ils et elles doivent coller à des normes, se conformer à des règles qu'ils n'ont pas forcément choisi. 

Ce qui fait peut-être cruellement défaut dans les réflexions de Philippe Ariño, c'est qu'elles procèdent à un niveau où les individus ne semblent que des faits de langage, des faits de culture et des phénomènes psychologiques et où il n'existe pratiquement pas de rapports sociaux. C'est une forme d'idéalisme éthéré. L'émancipation politique dans son épaisseur social et historique, c'est-à-dire la dépénalisation de l'homosexualité, la lutte contre les discriminations, le droit syndical ou social, la défense contemporaine de l'identité de genre, le mouvement LGBT et son histoire, n'existent plus. Pourquoi? Il n'y aurait chez notre essayiste qu'une homosexualité qu'on appréhende par l'individu (non par la société), par une genèse psychologique blessée et par les principes que devrait se donner un individu. Que ça plaise ou non à Philippe Ariño, être homosexuel, comme être une femme ou appartenir à un groupe ethnique ou religieux minoritaire, c'est avoir socialement plus de risque que d'autre d'être soumis à des processus, subtils et complexes, de mise à l'écart, d'être engagé,  par exemple,  contre son gré dans un "couloir de verre", de rencontrer un "plafond de verre" au travail. L'autonomie du sujet peut devenir un objet politique. La lutte contre l'homophobie est un outil militant, sûrement imparfait et perfectible, utile pour lutter contre ce qui est opposé au principe qui régule idéalement notre pratique sociale dans nos sociétés contemporaines: l'égalité des chances et le mérite individuel.

Autrement dit, il me semble comprendre où Philippe Ariño veut en venir en disant qu'il y a un mirage de l'identité gay contemporaine. Mais, j'aimerais simplement le convaincre qu'il s'agit avant tout d'un sujet "politique" et qu'aucun militant de la cause LGBT ne se réduit purement et uniquement à cela. Nous sommes tou.te.s traversés de multiples appartenances aux contours non évidents, et bien moins naturels que ce que l'on pourrait croire, et qu'il est toujours un peu vain de savoir ce qui est au fond du fond de notre identité nationale ou religieuse ou même sexué. Sur le plan politique, nous pouvons nous présenter comme des sujets politiques et des "identités" médiatisent pour cela nos expériences, même psychiques. LGBT en est une, comme femme l'est pour le féminisme ou noir dans les combats nord-américains l'était dans la lutte pour la déségrégation et au-delà. 

À un autre niveau, qui ne sera bien entendu pas non plus la vérité de la personne, il existe bien un champs social et culturel qui inscrit l'individu dans une histoire et une sociabilité, d'une proximité du quotidien, de lieux d'échanges où on rencontre ceux et celles avec qui on a des affinités. Les homosexuels en ont un, très particulier, et dont il serait bien intéressant de rappeler la genèse. La culture gay est née des quartiers de grandes métropoles où des individus ne pouvant s'insérer dans leurs familles ou leurs groupes sociaux d'origines se sont regroupés par solidarité et pour retrouve l'espace social nécessaire pour vivre. Il va de soi que la culture gay est unique dans le sens où elle se fonde sur ce qui est à l'origine une orientation affective et sexuelle minoritaire dans les groupes sociaux, quand bien même cette dernière apparaît universelle, et même si elle a débordé dans d'autres pratiques que les sexuelles. Aujourd'hui on peut d'ailleurs se reconnaître dans cette culture sans pour autant y être encore associé géographiquement, elle est une ressource sociale disponible pour qui veut vivre son homosexualité mais cela reste un processus multiple et complexe qui varie beaucoup d'un individu à l'autre.

La culture gay repose sur des références pouvant partagées, de Madonna et d'Almodovar, de codes vestimentaires et de tournures linguistiques, mais, là-encore qui parmi les homosexuels affirme que c'est là où se renferme à la vérité de ce qu'ils sont? Ces codes et pratiquent se mêlent à d'autres, se décomposent et se recomposent, ne sont pas unaniment partagés entre les lieux, les générations, les classes sociales, et s'il y a bien un phénomène contemporain d'émergence d'une culture gay, cette dernière n'est pas l'horizon ultime des individus qui la traversent, la consomment et s'en emparent. En soi, oui, il arrive que les homosexuels soient les premiers contempteurs de cette dernière. Mais non, la culture gay n'est pas un miroir de la psychée homosexuelle. Elle est une rencontre d'expériences individuelles et collectives qu'on ne peut pas interpéter au point d'être capable d'universaliser la vérité des désirs homosexuels. Chaque individu homosexuel s'y insère plus ou moins avec son origine familiale, sociale, culturelle, religieuse propre et elle ne décèle pas un secret qui attendait romantiquement son découvreur.

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