Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.
7 Avril 2013
Qu'apportera le mouvement de la Manif pour tous au catholicisme français ? Dans un précédent billet, je notais combien ce qui était parfois présenté comme un phénomène sans précédent s'inscrivait dans une histoire peut-être oubliée mais bien documentée. Loin de se rattacher à l'inouï de la nouvelle évangélisation ou la dynamique des indignés espagnols ou des printemps de jasmin ou érable, j'avançais que l'indéniable succès numérique et organisationnel de l'opposition au projet d'ouverture du mariage aux personnes de même sexe pouvait aussi se lire dans une logique politique et sociale chronologique plus vaste : celle de l'inconfort ancien de catholiques dans la République. Inconfort et malaise aboutissant parfois à des épisodes de fièvres sociales et politiques où se combinent toujours la rhétorique de la menace, le sentiment du martyr mais également le courage et l'énergie galvanisante de défendre une certaine idée de la civilisation.
Que ce soient les ligues catholiques de la fin du XIXe, têtes de file de l'opposition à la loi de Séparation de 1905 ou la Fédération Nationale Catholique de l'entre-deux-guerres, née du refus de la politique du Cartel des Gauches, il y a bien des continuités entre ces mouvements. On y trouve toujours une très bonne organisation, un fort légitimisme des militants qui s'y engagent, et une détermination sans faille. Cette dernière contraste d'ailleurs avec, par comparaison, la faiblesse du "lobby gay" pourtant si allègrement dénoncé dans les discours. Celui-ci apparaît aujourd'hui pour ce qu'il est, une relativement pâlotte fédération d'associations ne pouvant offrir une force de frappe équivalente dans la rue et les médias. Entre deux minorités, on pourrait de manière un peu provocante se demander désormais laquelle est vraiment la plus puissante.
Quoiqu'il en soit, l'omniprésence de la défense d'un genre catholique qui ne dit pas forcément son nom ou plutôt qui ne s'appelle pas ainsi, est manifeste. La famille, les enfants, une certaine idée les concernant, se retrouvent dans les discours de ces différents moments de crises catholiques dans le contemporain politique. Il y a une mise en avant continue d'un rapport particulier des sexes structuré par une différence naturelle indépassable qui serait menacée aujourd'hui, plus que jamais, par l'homosexualité contemporaine. Défense d'un ordre naturel comme autrefois, vraiment ? Que ce soient en 1905, au moment de l'opposition catholique au Cartel (1922-1924) ou dans l'épisode actuel, le même écueil intellectuel apparait. Contre une logique moderne qui voudrait faire rentrer dans le processus politique de démocratisation certaines questions, il y aurait pour des catholiques des choses qui ne peuvent tout simplement pas relever du périmètre de la loi. Que les anti-mariages pour tous court-circuitent par des happenings permanents la navette parlementaire n'est pas anodin. Ils font peu confiance à la démocratie représentative pour traiter ce type de problème, à l’envi ils répètent qu’il s’agit d’une question d’ « anthropologie ».
Il existerait en somme des questions qui ne peuvent être démocratiquement traitées, avant tout, celles qui relèvent d'un ordre naturel an-historique et indépassable. L'autonomie du politique contenue dans la loi de 1905 allait contre une conception thomiste du pouvoir où Dieu est la source de toute légitimité et où il ne peut être renvoyé à une simple question de conscience individuelle. Dans l'entre-deux-guerres, le projet d'une école républicaine unique avancée par le gouvernement Herriot était dénoncée car elle allait aussi contre un droit naturel : celui des familles à éduquer leurs enfants selon les conceptions propres qui leur appartiennent. À la même époque, des catholiques pouvaient militer pour le suffrage familial (par chef de famille — père — pondéré par le nombre d'enfants) contre le suffrage des femmes au nom d'une répartition naturelle des rôles et l'exclusivité « naturelle » des femmes sur les soins à apporter aux enfants et des hommes à faire de la politique.
Désormais l'idée que le mariage puisse s'ouvrir à des couples de même sexe va contre son essence même: la procréation naturelle qui est la seule apte à perpétuer l'espèce. Jamais une filiation sociale ne pourrait l'emporter sur une filiation naturelle. On ne peut pas comprendre la virulence des opposants sans rappeler qu'ils ont l'impression, avec un lyrisme qui peut agacer mais qui est réel et sûrement mobilisateur, de défendre la nature, le vivant et l'humanité. Lorsque Tugdual Derville, l'un des principaux leaders de la Manif pour tous, signe des tribunes où il défend « l'écologie humaine », je crois qu'il fait un aveu intéressant : celui que ses opposants menaceraient (pas moins que) la « Nature ».
Si nous avons oublié cette continuité, c'est qu'il y a eu un maillon de la chaîne qui manque. Dans les années 1970-1979, la législation sur l'IVG qui, selon le même schéma, remettait en cause l'unité et l'unicité « naturelles » du vivant dès sa conception, n'a pas fait l'objet d'autant d'opposition. De même, les premiers bébés éprouvettes, les banques de spermes et les premiers traitements contre la stérilité qui, bien que condamnés dans les textes romains, n'avaient pas vraiment trouvé leur militants d'opposition chez les catholiques ni l’aval des masses.
Autre temps, autres mœurs peut-être. Dans un contexte général différent et dans un catholicisme marqué par l'ouverture post-concilliaire et le primat accordé aux questions économiques et sociales, les enjeux qu'on appelle aujourd'hui « sociétaux » n'apparaissaient pas forcément comme prioritaires. L'épiscopat était d'ailleurs sûrement moins convaincu qu'aujourd'hui du caractère pastoralement utile de ces combats. L'idée qu'il importait de trouver une solution laïque à des problèmes laïques, plutôt que d'imposer des solutions catholiques à un espace pluriel s'imposait. Le constat, sage sûrement, selon lequel notre espace démocratique est nécessairement marqué par la concession et le compromis, était sûrement davantage partagé. Le legs de l'épisode exceptionnel de la seconde Guerre mondiale et la présence plus importante de militants marqués par l'Action catholique avaient sûrement conduit à privilégier une autre stratégie. Celle de la recherche d’un humanisme ouvert à tous plutôt que la défense apologétique de conceptions catholiques dont il avait fallu constater qu'elles étaient de moins en moins comprises et partagées dans la population.
Aujourd'hui qu'il y ait un refus de la Manif pour tous pour se positionner officiellement sur l'union civile ou l'adoption simple pour le couple homosexuel (ne parlons pas à renforcer la lutte contre l'homophobie ou la dépénalisation universelle de l'homosexualité) ne me semble pas être qu'une stratégie pour ratisser large. Je crois qu'il renvoie bien au retour d'un certain intransigeantisme catholique. Quand bien même aujourd'hui d'autres facteurs peuvent jouer au-delà du seul religieux : un mécontentement plus global et une homophobie plus large.
D'aucun ont ainsi comparé le devenir de la Manif pour tous au mouvement états-unien des « tea-parties ». Néanmoins une autre analogie m'apparaît d’ores et déjà plus pertinente : celle du mouvement "pro-life" ou "pro-vie" nord-américain dont la France semblait avoir été jusque là relativement épargnée. Pour qui connaît des associations comme SOS tous petits, il est évident que le collectif Alliance Vita a procédé à un relatif rajeunissement des discours et des moyens de communications. Les chapelets et les étendards ornés de sacré-cœurs ont été relégués au strict périmètre du catholicisme d'identité nationaliste de Civitas. Peu de doute que ce folklore, tout effrayant soit-il, est circonscrit à certains milieux sociaux. Par un phénomène déjà initié chez un acteur comme la Fondation Jérôme Lejeune, Alliance Vita montre combien place est désormais faite aux méthodes les plus contemporaines de communication. La modernité des médiums peut contraster avec celle des discours selon un dispositif bien connu et documenté. L'échec de l'opposition au PACS de 1999 a été bien analysé. Le remplacement de Christine Boutin par Frigide Barjot est riche de sens.
Même s'il est trop tôt pour savoir comment se terminera cette séquence politique et législative, il y a fort à parier qu'il faille composer avec ce nouvel acteur dans le paysage catholique : un mouvement pro-vie très organisé. Ce dernier devrait être présent à chaque fois que l'ordre naturel des conceptions catholiques sera vue comme menacée. On peut d'ores et déjà prendre rendez-vous si un gouvernement ouvre le chantier de l'euthanasie. Reste toutefois que tous les combats ne sont pas autant mobilisateurs que celui du mariage dont la valeur symbolique est forte tant il charrie des représentations et cristallise des émotions. Les questions de bio-éthique (recherche sur l’embryon, assistance médicale à la procréation) sont toujours plus délicates à appréhender que la famille qui fait référence pour la plupart d’entre nous à quelque chose d’évident et de spontané.
Pour l'Église catholique, le risque pastoral est en tout cas important. Comment maintenir un minimum de pluralisme en interne parmi les fidèles qui, las de la mystique anti-mariage pour tous, pourraient être tentés d'aller voir ailleurs ? L'autre risque est déjà là, celui pour le mouvement de se faire gangréner de l'intérieur par des positions qui pour le coup n'ont pas vraiment leur place dans la défense du dogme catholique : le nationalisme ou la violence gratuite.