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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Philippe Ariño, une pensée de type réductionniste et psychologisante

"Lorsque le dénigrement fréquent de l'homosexualité et le fatalisme du type 'il n'y pas d'homos heureux" ou "un couple homo, ça ne peut pas marcher", font place à la réflexion, à la recherche de compréhension, on fait œuvre d'humanisation et de responsabilité. Lorsqu'on accepte clairement que deux hommes ou deux femmes vivent leur amour ouvertement, on fait encore œuvre d'humanisation et de responsabilité"

 

Jean Yves Saroy (1982) À l'écoute des personnes concernées par l'homosexualité, Lausanne: Centre social protestant, p. 162.

 

Ce n'est peut-être d'ailleurs pas tant la méthodologie du dictionnaire de Philippe Ariño qui pose problème mais la thèse qui d'emblée sous-tend toute l'oeuvre : démontrer le caractère violent ou "idolâtre" du désir homosexuel. L'essayiste utilise également le lexique psychologisant de "blessure". 

 

♣  L'homosexualité masculine comme le signe d'un désir de viol 

"Depuis des dizaines d'années les études psychologiques, sociologiques, historiques, théologiques, etc. remplissent les rayons des librairies pour aider à comprendre pourquoi certaines personnes sont homosexuelles et d'autres non. Mais le simple fait qu'on s'interroge sur les "causes" de l'homosexualité, sans se questionner sur celles de l'hétérosexualité, démontre un a priori sur l'homosexualité, qui serait, sinon pathologique, du moins issue d'une déviance par rapport à un développement hétérosexuel qui irait de soi. Bien des personnes homosexuelles font aussi cette recherche, pour essayer de comprendre leur sexualité différente. Mais la recherche sur les causes ne pose-t-elle pas en elle-même un problème?"

 

Claude Besson (2012) Homosexuels catholiques, sortir de l'impasse, Paris: Éditions de l'Atelier p. 25 

 

Ce que Philippe Ariño identifie à la culture gay pourrait s'interpréter un peu à la manière d'une clé des songes : les thèmes qu'il isole donneraient accès à la vérité cachée de l'homosexualité. Dans son dictionnaire, il n'y a pas des "entrées" mais des "codes", au sens de combinaison protégeant un sens qui ne serait pas explicite. Cette méthode hermétique pose de nombreux problèmes car l'interprétation proposée est souvent univoque et contestable. Ainsi, Philippe Ariño se sent à l'issue de son parcours dans la culture gay, d'affirmer qu'il existe un lien, pas de type causal ni réel, entre homosexualité et viol, car l'homosexualité serait le "signe" d'un viol fantasmée et recherchée. Cette thèse est exposée dans le "code Femme-objet violée" :

 "Cette identification à la femme violée ne veut pas forcément dire que les personnes homosexuelles ont toutes subi un viol génital (...) elle peut (...) être signe de la misogynie et du machisme du désir homosexuel: cette représentation singée de la destruction de la reine carnavalesque est une déclaration d'amour-haine à l'encontre des femmes réelles, confondues avec la femme-objet. L'iconoclastie vise à renforcer chez celui qui la pratique la toute-puissance de ce qu'il prétend sincèrement aimer/détruire. Je crois également qu'elle dit une peur une peur ignorante de la sexualité en général (....) Même si on n'a pas été concrètement violée, on préfère parfois se mettre dans le peau d'une femme victime qui se venge ensuite magistralement, telle Catwoman, des individus qui l'auraient/l'ont violée, pour se créer une personnalité hors du commun à un moment où justement on en manque, où on veut un grand combat existentiel, plutôt que de s'identifier aux femmes réelles qu'on juge banales et faibles"(sur le blog de Philippe Ariño, article "les secrets du dictionnaire des codes homosexuels").

 Une telle assertion, plus que problématique, ne repose pas sur une distinction préalabale entre les niveaux de l'expérience: la vie psychique ou la vie personnelle du sujet, le fantasme ou la pratique sexuelle. Le "viol" semble d'ailleurs être ici le terme générique pour désigner une pulsion masochiste ou un désir d'auto-destruction et pas ce qu'il est au sens strict: un acte sexuel violent, subi et non consenti qui relève de la justice pénale. La thèse n'est d'ailleurs pas justifiée, a minima par une enquête statistique de psychologie sociale auprès d'homosexuels ou une référence, ne serait-ce qu'une, à une étude reconnue sur cette question. La démonstration est auto-référencée et repose principalement sur des références culturelles assez allusives et peu partagées. Un homosexuel, qui par un conditionnement socio-culturel propre, n'accéderait pas à la féminité des productions cinématographiques nord-américaines pourrait-il avoir les référents symboliques pour se constituer homosexuel? Par l'absurde, s'il ne connaît pas "catwoman" ou toute autre forme de féminité exaltée, faut-il conclure qu'il ne pourrait être homosexuel? L'illusion des études culturelles, de leur tendance (parfois) à confondre réel et symbolique, pratique social et production culturelle, normes et pratiques, objet culturel et sujet les recevant, a encore la vie dure au-delà des années 1990 et des campus nord-américains.

Cette idée de l'homosexualité masculinité comme signe du viol semble, enfin, éconduire  un grand nombre de stéréotypes:

- l'homosexualité masculine comme refus du corps féminin tendant au dégoût,

- l'homosexualité masculine et l'idéalisation du féminin contre la féminité "banale" (des milieux populaires? au sens social ou statistique?),

- l'homosexualité masculine comme un amour (haine) excessif et idolâtre de soi

etc.

On notera d'ailleurs que l'homosexualité féminine se retrouve occultée dans une telle pensée centrée sur l'expérience masculine.

♣ Le divan et le goupillon 

 Pourquoi Philippe Ariño cherche-t-il à interpréter psychologiquement la culture gay? car la psychanalyse est le seul opérateur moral valide qui reste lorsque la religion estompe son emprise sur une société sécularisée? car il est nostalgique d'un temps où la hiérarchie des normes morales reposait sur l'évidence de Dieu et de la nature, qu'il ne supporte pas que cette vision des choses décroisse dans nos sociétés et que la psychologie conforte ce que la religion ne parvient plus à dire? car il ne parvient pas à surmonter le fait que le groupe religieux auquel il appartient ne soit pas encore parvenu à accepter l'émergence du sujet politique homosexuel contemporain et que cela le fait cultpabiliser en retour? Est-il vraiment utile d'aller chercher dans la psychanalyse une justification d'un point de doctrine morale catholique? En lisant les écrits de Philippe Ariño on a parfois le sentiment qu'il cherche à l'universaliser en convoquant en renfort les théories psychanalytiques : le "désir désordonné" du catéchisme romain devient "le désir idolâtre" ou "blessé" "signe d'un viol réel ou fantasmé". Cela lui permet de disqualifier à peu de frais et sans prendre le temps de s'y attarder le combat civique d'émancipation des homosexuels et "moraliser" négativement l'émergence d'un mode de vie homosexuel contemporain inédit. Le registre psychologique conforte plus ou moins habilement le registre moral. Lorsque des acteurs catholiques appellent Philippe Ariño, on peut penser qu'ils le font car il leur donne une version acceptable dans la modernité sociologique de leur position morale : le "désordonné" du catéchisme se cache derrière de l'expertise des sciences sociales. Ne vaut-il pas assumer plus simplement une position morale révélée plutôt que chercher à "dogmatiser" les sciences psychologiques? 

Je suis disposé à entendre que les individus homosexuels sont "blessés", mais faiblement convaincu qu'ils le sont plus que d'autres. Comme il est excessif de tout faire reposer sur la société seule (qui n'accepterait pas le désir homosexuel), il est aussi d'absurde de négliger qu'il y a un mépris sourd et parfois une haine ouverte dans les groupes sociaux à l'égard des homosexuels. Sur un plan psychologique, les homosexuels peuvent être en souffrance, être poussé au rejet d'eux-mêmes et à la posture victimaire, avoir été victimes de viol, etc. mais je crois aussi en la liberté de chacun à ne pas être réduit à sa souffrance ou son histoire blessée, en sa capacité à faire avec. Sans grande connaissance de ma part, aujourd'hui les sciences psychologiques sont aussi sensibles, me semble-t-il, à la "résilience". Une approche de l'homosexualité contemporaine uniquement en terme d'évaluation psychologico-morale risque de sombrer dans l'absence de nuance et les généralisations excessives.

Je me méfie donc plus que tout d'une croyance aveugle en ce que peuvent nous apporter les théories psychanalytiques, sans expérience clinique d'une part et sans dialogue avec les autres sciences dures (neurologie, génétique) et sciences humaines et sociales d'autre part. Le recours à un lexique psychanalytique peut donner une impression de maîtriser les phénomènes et parfois peut-être l'illusion d'être capable de les expliquer totalement. Dans son dernier livre, Philippe Ariño affirme, si on est extrêmement synthétique et un brin ironique, pas moins qu'avoir découvert le secret caché de l'homosexualité. La couverture du livre (ainsi que le titre) marche sur ce système intellectuelle de la "révélation". Un oeil, le sien, traverse une serrure ou reçoit une lumière. Cela ne repose-t-il pas sur une posture trop ambitieuse pour être encore honnête? Ne va-t-il pas ici beaucoup trop vite sans prendre le temps de l'analyse? Il est peut-être nécessaire de ne pas partir uniquement de livres, de films ou de téléfims mais d'aspects beaucoup plus concrets de la vie des individus : les rapports au travail ou à l'école ou dans la famille ou a vie psychique du sujet dans l'analyse menée sur le temps long. Qui sérieusement aujourd'hui, en dehors des religieux, se dit capable d'expliquer ce qu'est l'homosexualité dans toutes ses composantes et dimensions de manière univoque? ce que ne dit même plus un Que sais-je? actuel sur l'homosexualité.

 À la limite, libre à Philippe Ariño de dire que l'individu gay contemporain n'est qu'une psychologie blessée qui jamais ne sera dans un vis-à-vis symétrique avec l'hétérosexualité qui elle se fonde dans la "nature". Je respecte trop la liberté de chacun pour l'empêcher mais je serais toujours là pour le mettre en garde qu'en disant cela, non, il n'a pas trouvé la vérité sociale de l'homosexualité, car une dimension manque à son problème. Je ne suis pas expert en psychologie et je méfie des psychologisations trop hâtives du social. La beauté d'une pensée c'est peut-être d'articuler le sujet et la société et il est toujours d'occulter totalement ou l'un ou l'autre.

 

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