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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Conclusion de l'ouvrage "Catholicisme en tension" (2012) Blandine Chélini-Pont

Nous reproduisons ici les dernières lignes de l'ouvrage Catholicisme en tensions qui vient de paraître aux éditions de l'EHESS. Pour le contenu global de l'ouvrage nous renvoyons au compte-rendu que nous lui consacrons sur ce blog, mais nous avons été particulièrement frappés par la qualité de la seconde conclusion de l'ouvrage (la première étant rédigée par Jean-Paul Willaime-. Blandine Chélinie-Pont, maîtresse de conférence à l'Université d'Aix-en-Provence, offre un texte élégant mesuré et intelligent sur le catholicisme occidental et français. Son premier paragraphe porte - confortant l'intuition de ce blog - sur le genre catholique très brièvement et intelligement décrit en quelques lignes, et dont on peut extraire cette ligne forte si juste d'un catholicisme se pensant idéalement sur le double axiome "les hommes ne sont pas des femmes, les clercs ne sont pas des laïcs". On y retrouve également, comme dans l'ensemble de l'ouvrage, cette réflexion sur le pluralisme refusé du catholicisme. Quand bien même le centralisme romain, l'unité affichée du Magistère, l'historienne insiste pourtant bien sur le caractère profondément éclaté du catholicisme pour qui le regarde dans le détails. Sans trancher sur le fond de ce phénomène, elle pointe combien il reste "une auberge espagnole" pour quiconque cherche à y étancher sa foi spirituelle. Enfin, Blandine Chélinie-Pont pointe avec beaucoup de justesse la passion bioéthique du catholicisme contemporain, qualifiée de "nouvelle épopée narrative", en l'analysant comme le moyen de reprendre pied dans le politique...

***

 

« Le catholicisme, si l'on considère que l'on peut parler de cette religion au singulier, est comme un tube optique, un kaléïdoscopte aux couleurs aussi morcelés que nombreuses. Selon l'angle de vue, sa physionomie diffère fortement, apparaisant parfois méconnaissable au regard de nos idées préconcues, et les certitudes se dérobent. Comment conclure sur un tel panorama de contradictions et de paradoxes?

(...)

Culte

Certes, le culte résiste comme un roc à l'indifférenciation des sexes comme à la désacralisation de l'ordination. L'autel est tabou. Les hommes ne sont pas des femmes, les clercs ne sont pas des laïcs. Le sacré et le profane sont tout autant affaires de genre que de distinction entre les ordonnés et les autres, ce "peuple immense de baptisé". La place de la femme dans la liturgie catholique reste domestique. Le diaconat masculin se développe alors même que 90% des permanents laïques sont des femmes. Peu d'événements déclenchent l'excommunication dans l'Église catholique sauf le crime de lèse-sacralité. Ordonner une femme ou être ordonnée conduit à l'exclusion latae sententiae. La place des laïcs est limitée aux alentours de l'autel, avec fréquence et dévouement, mais, hormis le baptême (le mariage?), ils ne "fabriquent" jamais le sacrement. La liturgie, manifestatio du sacré, met en évidence les limites de la rhétorique catholique concernant l'égalité dans la différence des vocations et des genres. Elle est le lieu intouchable de la mise en scène et du renforcement de l'autorité masculine. Que la tradition soit invoquée au lieu de l'impureté ou de l'infériorité du corps féminin n'y change rien. Seuls les hommes marqués du signe ont accès au sanctuaire et possèdent l'autorité de la Parole.

Enfants prodigues

Quant aux baptisés aux quatre coins du monde, ils ont cessé depuis bien longtemps d'être un paisible troupeau. Beaucoup de brebis égarées et bruyantes la composent. Porosité et plasticité caractérisent ce grand corps à la peau tatouée de pluralisme et à la langue bien pendue. Et quand bien même le monopole du sens est maintenu coûte que coûte, depuis le haut du magistère au bas de la foule qui le reçoivent, la foule demande des comptes, discute ferme, s'organise et construit des chemins de traverse horizontaux. Minorités ou parties d'un autre tout, les Églises nationales sont entrées dans une culture de négociation avec leurs laïcs "participatifs". Ces derniers font des pétitions, commentent et désavouent, soutiennent vivement, s'organisent en réseaux partisans ou particuliers. L'exculturtion des uns côtoie le recomposé des autres, la transmission savante est prise à partie par le bouche à l'oreille populaire, le sacré négocie avec le folklore. Il est possible de trouver toute sorte de communilasitions catholiques, à en défier les classements, en paroisse et en diocèse mais également hors paroisse et hors diocèses. Elles naviguent d'un processus de personnalisation à un processus inverse de communautarisation. La barre du navire se déplace de monopole en partenariat, de formalisme en intériorisation, d'imposé en transactionnel. La paroisse est devenue un lieu à la fois fixe, occasionnel, référentiel et même virtuel, qui n'est que le carrefour de tous les espaces médians qui se superposent dans les étages de la maison. Toutes les figures sont possibles et l'on y trouve différents types de croyants, des plus tièdes aux virtuoses, en passant par les atypiques qui ont tendance à s'intéresser aux expériences à contre-courant, aux limites visibles et du témoignage, à la frontière du consacré et du marginal. L'imaginaire catholique est un caravansérail qui réclame du lien et des histoires pour la route. Il est une auberge espagnole pour qui veut s'y attarder et signifier son existence, avec des fenêtres ouvertes et d'autres fermés à clef. Il est un miroir pour qui veut s'y regarderr et signifier son existence, sa quête propre et son inscription dans la condition humaine. Son sens s'est indéfiniment étiré depuis l'anéantissement de soi de l'expérience spirituelle aux journées mondiales.

Identité

Dès lors, interrogeons-nous sur qui tient le sens et quel sens est tenu. L'ensemble catholique est ce que l'extérieur perçoit de lui : un bariolage qui prétend être unicolore, une fausse monochromie. Et pourtant l'ensemble existe bel et bien. Il est assez large pour supporter les contradictions pourvus que ceux du "dedans" prétendent l'habiter et en être propriétaires. Le sentiment d'appartenance se maintient. Le catholique, du mémoriel au formel, l'ex-catholique, le post-catholique restent identifiables à leur posture universelle. La posture change selon le seuil d'acculturation. À ce moment précis de notre époque - mais rien n'est stable -, le catholique n'a pas besoin de lutter contre sa religion pour s'intéresser au monde. Il n'a pas besoin de s'astreindre à une stricte observance pour prétendre faire partie d'un tout. Il n'a pas besoin d'être univoque pour définir son identité, alors que la posture historico-culturelle de cette religion entend représenter tout le contraire. Se maintiennent le sentiment plus ou moins fort d'appartenance que les docteurs de la loi ne cherchent pas dénier, même s'il est éloigné de leur énonciation, et l'assurance d'être à sa place dans la catholicité malgré ses autres identités. Ainsi s'exprime Julie, homosexuelle, membre d'une paroisse canadienne : "Je n'ai pas le goût d'être dans une secte". Il n'y pas que les homosexuels catholiques qui vivent une dissonance cognitive et trouvent des biais pour la réduire. Qui ne pratique aujourd'hui dans cet entrelacs du dedans-dehors, aux contre-cultures réactives, une forme de compartimentation, d'évitement ou de réinterprétation? Dans le capharnaüm catholique, les Églises inclusives n'ont pas encore trouvé leur place. La structure hégémonique, défendue ou décriée, encadre comme une balise fixe fans le flux et un médium commun dans la babélisation. Chacun attend ou se réécrie des changements en interne, quitte ou investit la boutique, mais rare celui qui claque la porte pour construire ailleurs une affaire alternative portant l'enseigne "Catholique". Critiquer, y compris théologiquement, le machisme du système sacerdotal est une chose, transgresser l'interdit de l'ordination en est une autre. La réprobation des "ordinations sauvages" s'inscrit dans ce contexte. Les femmes-prêtres, même dans un catholicisme aussi porté par la théologie féministe que celui des États-Unis, n'arrivent pas à le convaincre. Il y a encore un tropisme unifiant dans le monde catholique qui rend le schisme coupable...

C'est donc en tant qu'ensemble et, souvent malgré eux, majorité sceptique et bricoleuse que les catholiques sont identifiés et, depuis quelques décennies, ils sont perçus au travers du nouvel ancrage de leur grand navire : la défense de la vie humaine. Dans leur défense de cette cause, percevoir ce qui prédomine de la philosophie de la loi naturelle appliquée à la fonction reproductive et qui ce tient de la sacralité de l'organique est difficile. Est-ce l'âme en formation qui est défendue ou la faiblesse de l'innoçent? Est-ce l'hybris du démiurge ou celle de la dictature du moi qui est dénoncée? En tout cas, au travers du corps et de ses métamorphoses actuelles, au travers du vivant humain, le catholicisme a retrouvé un ordre politique à défendre, à la mesure de son nouveau partenaire/adversaire - l'État étant dépassé -, cette grande société civile qui inspire tant les altermondialistes, les démocrates participatifs et les philosophes moralistes étant dépassés par ce sujet. Il est intéressant de voir si, par le biais du politique, la doctrine catholique n'est pas rentré mutatis mutandis dans une nouvelle épopée narrative, qui va satisfaire pour longtemps son irrépressible penchant pour la politique. »

 

CHÉLINI-PONT, Blandine (2012) Conclusion de l'ouvrage Catholicisme en tensions, Paris : Éditions de l'EHESS, pp. 315-318


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