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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Véronique Margron "La foi chrétienne croit en l'histoire" (2011)

L'intervention de Véronique Margron est intéressante à beaucoup d'égards sur la façon dont le catholicisme s'explique la question de la différence des sexes en opposition à la "théorie du genre". Nous reproduisons ici la deuxième partie de la conférence de la théologienne qui suit une première partie davantage consacrée à un commentaire des trois premiers chapitres de la Genèse et de la création de l'humanité "homme et femme". Dans ces dernières lignes, la théologienne aborde le fond du débat qui l'opposait avec Eric Fassin. Sans se soumettre à la position de Freud qui voyait dans l'anatomie un destin, elle veut défendre une position chrétienne où le corps, "la chair", serait un donné indépassable mais qui s'inscrit dans une relation historique et de parole avec les autres. Il s'agirait d'une troisième voie entre un culturalisme à outrance - le sexe n'est que social - et un naturalisme forcené - l'anatomie déterminerait socialement le genre. Ce qui est frappant c'est le recours ici à la psychanalyse qui informe, de Freud à Lacan, sa réflexion (que l'on retrouve plus tôt dans son intervention dans la défense d'un "roc biologique"). Le texte intrigue autant pour les pistes audacieuses de réflexion qu'ils lancent que les points qu'il laisse dans l'ombre. Pourquoi la différence homme-femme serait-elle plus constitutive de l'humanité que celle de classe ou de race ? Que se passe-t-il en dehors du couple hétérosexuel ? En dehors de la rhétorique, comment accède-t-on socialement une pareille dialectique entre "roc biologique" et histoire humaine ? L'altérité homme-femme est donnée comme impassable et ne semble résoluble qu'à travers l'épreuve du couple. Cela en viendrait-il pour autant à reconnaître qu'en dehors du couple la connaissance de l'autre n'existerait ? 

 ***


"L'anatomie c'est le destin", écrivait Freud à propos du sexe féminin. Phrase terrible. Car tout ce qui fabrique du destin est un lieu d'échec pour les droits humains. Le destin est ce contre quoi l'humain ne peut rien. Fatalité du déterminisme, d'une puissance supposée extérieure à la volonté humaine. Bien loin de la conception chrétienne et de ce que nous apprennent les récits bibliques que nous avons essayé d'écouter. 

En effet, ce n’est pas l’humain qui choisit d’être homme ou femme. Il se trouve tel. Il vient au monde et à son histoire ainsi. Mais c’est la parole prononcée sur lui et celle que lui-même pourra affirmer qui lui permettront d’habiter pleinement ce qu’il est, et qui il est. La différence des sexes n’est pas un déterminisme mais la condition, d’une rencontre. Non la seule condition d’ailleurs. Car une fois de plus, la sexualité devient humaine grâce à la parole ajustée qui rend compte du respect, en quelque sorte du soin, de l’attention. Elle le devient aussi par la force - non violente - du désir de vivre et du désir de l’autre, qui rend possible de s’écarter de l’infans en nous. La différence des sexes n’est pas d’abord une construction sociale. Elle constitue l’humain qui est de l’un ou l’autre sexe. Cela n’interdit pas, culturellement, que du féminin habite l’homme et du masculin la femme. Là se situe la place des représentations, des transmissions, des cultures et la force de l’inconscient. Ce mixe entre le sexe et le genre n’est pas inné mais lié au langage. Et l’humain est le seul mammifère à être marqué tout en même temps par son histoire et par ce qui le constitue en arrivant au monde, un patrimoine génétique, un corps sexué, une constitution humaine.

La tradition chrétienne ne défend pas une nature immuable, scellée depuis toujours. Mais bien une relation serrée, incompressible, entre le donné de naissance et la place de la culture, du juste amour - ou non - des siens, de l’éducation, des drames vécus et de leurs traces dans les profondeurs de l’être. 

(...)

Avec l'inconnaissance entre homme et femme, la différence des sexes propose une démarche fondamentale pour vivre ensemble : la possibilité de croire. Chaque personne d'un sexe est ignorante de ce que l'autre est. Tu es toujours un autre, je ne te sais pas. Méconnaissance radicale essentielle au vivre ensemble car elle interdit - en principe ! - toute comparaison , puisque nul ne peut être à la place de l'autre. C'est grâce à cette incapacité, à cette limite principielle, que je peux accueillir l'autre dans son mystère. Je ne peux rien vérifier. Alors, le choix est entre croire et se défier. Entre consentir et aimer ce que je ne peux posséder ou avoir l'illusion, par le pouvoir, que je peux le prendre. 

Histoire de l'humanité que l'écart entre ces deux verbes. Histoires profondément rencontrées, déjà, dans les livres de la Bible. 

N'oublions pas que les deux différances fondatrices se croisent : celle du sexe et celle des générations. Le mystère que chacun des parents est pour l'autre doit pouvoir lui interndire de se prendre pour un "parent qui sait tout"

(...) 

Hommes ou femmes ont le choix. Honorer, ou pas, leur ressemblance et leur différence par une altérité qui offre à chacun d'être estimé, aimé, dans le respect viscéral du corps de chair, fragile, unique. L'opposé du sexisme, du harcèlement, de tout dénigrement. Une altérité où le lien ne va pas sans une parole qui essaie de s'approche au plus près de la vérité, qui refuse les mensonges, les non-dits, et les confusions qui font mourir. 

Une douce altérité qui n'oublie pas que si nous sommes quasi créateurs de ce monde, nous le sommes en second. Ce qui devrait nous garder des tentations de toute puissance. Spécialement sur l'autre et singulièrement sur les femmes." 

 

 

Extraits de la disputatio entre Eric FASSIN et Véronique MARGRON, Homme, femme, quelle différence ? Paris: Salvator, 2011, 117p. 

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