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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Eric Fassin "la rhétorique de la nature masque mal la naturalisation, et donc l'artifice" (2011)

La position d'Eric Fassin dans la disputatio qui l'oppose à Véronique Margron s'inscrit dans la ligne de ses différents travaux. Agrégé d'anglais, spécialiste de Judith Butler, devenu sociologue à l'Ecole Normale Supérieure d'Ulm, Eric Fassin défend, avec une certaine intelligence et dans une prose intelligible, une position constructiviste qu'on qualifierait forte. Si le genre est construit, peu défendent aussi avec pertinence que le sexe est aussi une institution sociale intégrant la critique de Judith Butler. Le sociologue désamorce également un certain nombre de critiques venant des milieux religieux sur la théologie du genre, en particulier sur la toute puissance du sujet ou la part menaçante du bon sens naturaliste. Eric Fassin, lecteur de Benoît XVI, à quand Benoît XVI lecteur d'Eric Fassin ? 

***

 

"En réaction à (des) évolutions sociales et politiques (...) beaucoup sont tentés de présenter le mariage et la famille, sans craindre le paradoxe, voire l'oxymore, comme des "institutions naturelles". La naturalisation de la différence des sexes doit bien se comprendre aujourd'hui comme l'envers de la dénaturalisation de l'hétérosexualité. Non pas que l'amour entre hommes et femmes devienne à son tour "contre nature", bien sûr ; mais il n'est plus possible de l'appréhender sans prendre en comptre le fait qu'il est aussi une norme sociale. En conséquence, ce qu'il nous incombe de penser, c'est un monde, non pas évidemment sans différence des sexes ni hétérosexualtié, mais où l'une et l'autre ne seraient plus institutées socialement par l'Etat, ni même par l'Eglise. 

Sans doute les défenseurs de la nature hétérosexuée et hétérosexuelle de l'humanité ont-ils le sentiment de prendre le parti de la vie, contre une "idéologie du genre" qu'ils jugent dénaturée. Toutefois la rhétorique de la nature masque mal la naturalisation, et donc l'artifice. De fait, le simulacre n'est pas la vie, comme nous le rappelle d'ailleurs le mot "naturalisation", qui s'emploie aussi pour les animaux empaillés..."

(...)

"La dénaturalisation du monde n'implique nullement que nous serions condamnés à devenir de purs individus, affranchis des normes. Dire que les normes sont construites, c'est rappeler qu'il s'agit de normes - autrement dit, c'est précisément souligner leur nature sociale. Les discours apocalyptiques sur la fin du social expriment seulement l'inquiétude que suscite le changement des normes, mais non leur effacement. Introduire l'histoire, ce n'est pas la fin d'un monde, mais seulement la fin d'un monde - et donc, sans doute, l'avènement d'un autre monde.

 Le genre résulte (...) d’une construction sociale, historiquement variable. Ce qu’est une femme aujourd’hui n’est pas la même chose qu’à l’époque de Michelet, ou d’Abraham ! L’éternel féminin n’existe pas. De la même manière, la majuscule qu’on attribue parfois à l’Homme au singulier ne parvient pas à masquer la réalité historique de redéfinitions constantes. En outre, ces transformations dans le temps sont redoublées par des variations dans l’espace, mais aussi par des déclinaisions selon les groupes sociaux : la masculinité peut se contruire en miroir entre milieux populaires et bourgeoisie. On ne naît pas femme, ou homme. C’est le point de départ de toute réflexion sur le genre (...) le devient-on jamais variament ? Autrement dit, si le genre est la construction sociale du sexe, ne faut-il pas en tirer la conséquence qu’il n’en est pas nécessairement le prolongement ? S’il nous faut travailler sans cesse à devenir ce que nous sommes censés être, sans jamais y parvenir otut à fait, c’est bien que le sexe ne détermine pas le genre. Le genre n’est pas le reflet du sexe. Aussi nous est-il impossible d’incarner une nature qui ne saurait transcender ses expressions historiques, en fonction de contextes sociaux. 

 Si le rapport entre sexe et genre n'est pas défini par quelque nécessité naturelle, il faut cependant écarter un contresens fréquent, en particulier dans les critiques théologiques: le genre ne résulte pas plus d'un choix individuel qu'il n'est l'effet d'une détermination biologique. On ne choisit pas, par un acte de volonté pure, de devenir homme ou femme. On ne s'invente pas, on ne se réinvente pas au gré de ses fantaisies. L'exemple des personnes trans (transexuelles ou transgenre) le confirme paradoxalement : leur choix de changer de sexe ou de genre renvoie en effet à une nécessité intérieure forte. Il serait donc aussi faux que violent d'y voir une lubie symptomatique de quelque individualisme contemporain ; mais il ne serait pas moins trompeur de renvoyer cette quête de soi à quelque détermination naturelle."

(...)

"Une fois qu'il reprenait le genre à son compte, le féminisme s'est trouvé confronté à une première difficulté. Ne risquait-il pas, en distinguant le sexe du genre, de reconduire une opposition simpliste entre nature et culture, mais aussi d'abandonner le sexe biologique à la nature en même temps qu'il mettait au jour la nature sociale du genre ? C'est précisément l'objet de la relecture critique du féminisme par la philosophe Judith Butler : le sexe n'et pas un fondement, prremier, auquel viendrait dans un second temps se superposer le genre. La différence des sexes ne préexiste pas, dans un lieu naturel à l'abri de l'histoire, à sa construction sociale."

 (...)

"L'articulation entre sexe et genre aussi a une histoire: l'anatomie ne constate pas qu'il y a deux sexes ; elle construit ce fait. Pendant longtemps (selon l'historien Thomas Laqueur) il n'y avait qu'un sexe qui différenciait les hommes des femmes à partir d'une commune nature. Les organes génitaux, semblables, étaient simplement dedans ou dehors ; aussi rapport-t-il, anecdote pittoresque, qu'une femme devrait éviter d'enjamber le feu, de peur que la chaleur ne les fasse ressortir... Ce n'était au fond, pourrait-on dire, qu'une différence de degrés - et non de nature. C'est seulement au XVIIIe siècle, lorsqu'on juge bien de fonder en nature la distinction entre hommes et femes (qu'on s'apprête à poser dans le vote...), qu'apparaît cette évidence nouvelle de l'anatomie, qui nous paraît depuis alors indépassable : "il y a deux sexes"...

A ceux qui penseraient qu'il ne s'agit que de spéculations sans fondement scientifique, il convient de répondre que l'argument philosophique et le récit historique trouvent leur confirmation, avec une perspective différente, dans les analyses d'une biologiste, Anne Fausto-Sterling. Celle-ci repartait de l'intersexuation pour expliquer en 1993, dans un article retentissant publié dans une revue savante (The Sciences) qu'il y a cinq sexes: "Mâle et femme ne suffisent pas"! En réalité, la formulation, quelque peu ironique, ne doit pas masquer le raisonnement : il s'agit en fait d'un continuum biologique. Il en va donc de même pour le sexe, selon elle, que pour la sexualité (...) c'est la société qui introduit, dans la sexualité, une solution de continuité, soit un ordre binaire. Le sexe est donc une catégorie sociale. Songeons à ces dilemnes récurrents dans le sport, lorsque des athlètes n'ont pas de sexe univoque. Comment déterminer le sexe, quand ses définitions chromosomique, gonadique et phénotypiques ne coïncident pas ? Ce sont les médecins et les parents qui l'assignent à la naissance. C'est même une catégorie d'Etat: la preuve, on peut changer d'état civil. D'ailleurs, si en France, aujourd'hui, pour changer de sexe, il faut avoir subi une opération, en Espagne, cela n'est pas nécessaire. La vérité du sexe n'est donc pas la en deçà des Pyrénées et au-delà."

(...) 

"S'il importe de dénaturaliser la différence des sexes, c'est que sa naturalisation comporte une part de violence. Imposer la norme, au nom de la nature, c'est renvoyer tous ceux qui ne veulent ou ne peuvent s'y reconnaître non seulement dans l'anormalité, mais aussi dans l'enfer des vies "contre nature". Toutes les personnes qui n'entrent pas, ou mal, dans cette norme naturalisée du sexe et de la sexualité, subissent cette violence de plein fouet. La norme, c'est-à-dire qui travestit son arbitraire en s'instituant en nature, n'en est plus que violente - tant il devient difficile de résister à ses injonctions."

(...)

"Pourquoi l'Eglise s'oppose-t-elle donc à la dénaturalisation de l'ordre sexuel, en dépit de toutes ces bonnes raisons - démocratiques, scientifiques et simplement humaines? C'est d'autant plus frappant que l'institution révèle ainsi une contradiction majeure. D'un côté, le Vatican promeut une loi naturelle "naturalisée", fondée dans une nature biologique : c'est le sens de l'écologie humaine préconisée par Benoît XVI. D'un autre côté, l'Eglise reste fondée sur un ordre "contre nature", puisque le sacerdoce est réservé aux hommes, et qu'ils sont interdits de sexualité. Autrement dit, on célèbre la naturalité de la différence des sexes dans le discours pastroral, et on l'interdit dans l'organisation ecclésiale."

"Il y aurait pourtant, me semble-t-il, un autre monde, en matière de théologie, qui ne signifierait pas la fin du monde. Rappelons-le, c'est à l'occasion de Noël que le pape s'inquiétiait des "forêts tropicales" du mariage hétérosexuel, qu'il juge menacé dans les sociétés démocratiques. Or la naissance du Christ ne nous rappelle-t-elle pas que le christianisme est une religion historique, où la vérité n'est pas donnée une fois pour toutes ? C'est justement pourquoi le christianisme distingue l'Ancien du Nouveau Testament. Si la vérité est historique, l'histoire ne s'oppose plus à la vérité. La science l'a déjà compris: la vérité a une histoire. La théologie pourrait suivre le même voix, pour ne pas fermer la porte à des sociétés démocratiques qui se pensent nécessairement comme historiques." 


Extraits de la disputatio entre Eric FASSIN et Véronique MARGRON, Homme, femme, quelle différence ? Paris: Salvator, 2011, 117p. 


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