Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Une lettre du père Congar à propos d'Humanae Vitae (octobre 1968)

Nous présentons ici la lettre qu'Yves Congar, le théologien dominicain, a fait parvenir au Secrétariat de l'Episcopat en 1968 à l'occasion de la publication de l'encyclique Humane Vitae alors que les évêques français devaient se prononcer publiquement sur le texte lors de leur assemblée plénière de l'automne. Il y exprime de manière argumentée son désaccord avec l'encyclique même s'il dit la recevoir comme venant légitement du Pape. Il place sa réflexion sur le terrain de la pastorale et ne manque pas d'avertir les évêques catholiques qu'en une encyclique, Rome a peut-être "perdu en un coup, ce qu'elle a mis seize siècles à construire". Le théologien ne suit pas la pente intellectuelle que prendra Hans Küng par exemple. Il ne se place pas sur le terrain théologique de la source même de l'autorité pontificale mais sur un terrain historique. Une Concile une encyclique ne reçoivent leur validité que par les faits mêmes et leur "réception" par les fidèles. L'infaillibilité n'est rien si les évêques et les catholiques ne suivent pas en coeur et en intelligence, surtout après un Concile qui a replacé le pape parmi les évêques et dans le Peuple. Yves Congar espère donc qu'une déclaration des évêques français rendra le texte semblable au Syllabus en proposant une "interprétation moins heurtante" sans quoi il annonce qu'un "abîme" entre les fidèles et la hiérarchie va se créer. 

 

***

"Personnellement je n'ai pas voulu intervenir dans la discussion suscitée par l'encyclique, parce que, d'un côté, je ne me sens pas à 100% d'accord avec elle et que, d'un autre côté, je ne voulais pas ajouter au désarroi actuel. Du reste, je suis célibataire et n'ai guère de compétence en un domaine où je n'ai pas l'expérience. 

Humanae Vitae pose deux séries de questions, assez étroitement mêlées : de contenu et de forme. 

A. Contenu

Toute l'argumentation de l'encyclique repose sur la volonté de Dieu créateur, qui a conjoint fécondité procréatrice et union charnelle-spirituelle des conjoints dans l'amour : de manière cependant que chaque acte ne soit pas fécond, et en ménageant ainsi une relative autonomie à l'union, qui doit être de tous les jours, par rapport à la fécondité, qui est de soi limitée et que l'homme peut raisonnablement modérer. Même admise cette perspective générale, je n'arrive pas vraiment à juger que des époux qui ont exercé ou exercent une paternité raisonnable et généreuse contreviennent à la volonté de Dieu si, pour espacer ou éviter une nouvelle naissance (intention qu'Humanae Vitae reconnaît légitime), ils usent d'un moyen artificiel plus sûr que l'abstinence périodique. Sans compter qu'un grand nombre ne peuvent concrètement pas user sérieusement des températures (femme non réglée, mari souvent absent, insuffisament de culture, non accord d'un des conjoints, etc.).

En réalité, il me paraît qu'Humanae Vitae prend la nature humaine en un sens ou un état fixe et abstrait : alors qu'elle est historique et qu'elle existe aujourd'hui en une condition évoluée d'idées sur la femme, sur la démographie, et une habitude générale de conduire la vie physiologique à l'aide d'interventions médicales et pharmacologiques. Ce sentiment a été confirmé par la lecture du discours de Bogota où le Saint-Père dénonce, à la racine des maux actuels, l'abandon de la "philosopha perennis". Ce qui est faire appel à une abstraction plus scolaire que réelle. 

La façon dont les évêques allemands et les évêques belges ont parlé me fait penser qu'ils ne croient pas vraiment qu'user d'un préservatif ou d'un contraceptif vicie de soi le rapport conjugal. Sans quoi, ils n'auraient pas renvoyé les fidèles à leur conscience comme ils l'ont fait. Mais ce renvoi à la consciente errante de bonne foi a fait, à plusieurs, l'impression d'une entourloupette. 

B. Forme

En opposition à un certain nombre de théologiens, je tiens personellement que le Pape a parlé dans un domaine où il a compétence. Certains pensent que sa compétence est strictement limitée à ce qui est contenu dans la révélation et au "droit naturel" seulement s'il est repris dans la révélation. Or, le fait qu'Humanae Vitae n'invoque aucun argument ni d'Ecriture ni de tradition (sauf ses précesseurs) montre qu'il n'y en pas vraiment. Humanae vitae se situe au plan de la loi naturelle en tant qu'elle exprime la volonté de Dieu créateur. Dans ce domaine, le Pape et l'épiscopat sont compétents : cela relève du pouvoir des clefs et de la mission donné en Mt. 28, 18-20. Il faut cependant noter que d'autres ont aussi compétence sur la même matière, bien qu'envisagée sous d'autres aspects : anthropologie, médecine du couple, démographie, etc. ; aspects qui ont leur impact sur celui de la fin morale et des moyens où l'Eglise a compétence. Or, presque toutes les autres compétences contestent le caractère exclusif de la thèse papale.

Le Pape a parlé dans le cadre de sa compétence, mais il a mal usé de celle-ci. Il y a, dans la crise soulevée par Humanae Vitae, un aspect ecclésiologique qui est peut-être plus grave, plus profond et de plus de conséquences que l'aspect de contenu. Ce matin même, la lectio continua de la messe ramenait l'épître de Saint Paul à Philémon : "Bien que j'aie dans le Christ tout le franc-parler nécessaire pour te prescrire ton devoir, je préfère invoquer la charité et te présenter une requête (...). Je n'ai rien voulu faire sans otn assentiment pour que ce bienfait ne parût pas t'être imposé, mais qu'il vint de ton bon gré..." Certes, il s'agit là de tout autre chose d'exprimer un enseignement. C'est pourtant l'indice que le Nouveau Testament et Humanae Vitae n'ont pas tout à fait le même régime ni d'autorité ni la même conception de son usage. J'achève en ce moment une Histoire des doctrines ecclésiologiques à laquelle je pense depuis plus de quinze ans. C'est, à partir du XIe siècle (et encore largement sur la base de textes apocryphes), l'histoire de l'instauration en Occident (l'Orient a refusé) d'un régime de monarchie absolue, l'instauration d'une conception pyramidale de l'Eglise. A partir du XVIe siècle, on trouve un abus grandissant de l'idée d'infaillibilité ; à partir du XIXe siècle, un gonflement de l'idée de "Magistère". Dans le cas d'Humanae Vitae, on a reconnu officiellement que ce n'est pas un document "infaillible" mais on exige de fait qu'on se comporte comme s'il l'était... Mais le point le plus important est que, dans cette fausse idéologie pyramidale et monarchique, tout se passe, quellles que soient les déclarations faites,comme si tout le Saint-Esprit, promis à l'Eglise était accordé à un seul et que celui-ci puisse décider solitairement de façon souveraine. Le mot cruel de G. Tyrrel est alors proche de se vérifier, sur l'Eglise qui serait infaillible "parce qu'elle possède un pape infaillible, un peu comme un troupeau de brebis, en union avec son pasteur, pourrait être déclaré intellligent". Je renvoie ici à ce que j'ai dit dans ma note récente sur l'autorité, au sujet de l'accession à une vérité plus riche par la voie de la maturation communautaire. 

Je ressens très fort et très douloureusement la gravité de la crise actuelle portant sur une certaine autorité ou un certaine autorité ou certain exercice du Magistère. Elle est peut-être définitive. Il se pourrait que Rome ait perdu, en un coup, ce qu'elle a mis seize siècles à construire. Mais on peut se demander si cette crise ne relève pas de l'histoire conduite par Dieu, où les fléaux servent  à la leçon et à la correction du peuple de Dieu ? 

Le cardinal Journet a écrit récemment que la doctrine Humanae Vitae pourrait être déclarée dogme de foi, car c'est celle de tois papes reçue et professée comme de foi... Mais on peut se demander ce que valait un accord facilement donné, à une époque et dans des conditions où l'ensemble du clergé était peu éclairé sur les aspects anthropologiques et scientifiques des réalités en cause, et où l'épiscopat avait pris l'habitude d'être simplement le relais des prononcés romains. Je ne fais que poser la questio et, comme les précédentes, dans le confidentiel d'une communication aux évêques de mon pays. 

Dans ces mêmes conditions, je dirai encore ceci. L'ancienne Eglise a connu, en pratique et en théorie, la "réception". Une décision conciliaire ou papale n'avait concrètement force de loi que si elle était reçue. Rome, bien sûr, a toujours affirmé la valeur ex sese de ses décisions, mais cela a fait quelque difficulté avec un Hincmar de Reims, au IXe siècles, avec les gallicans, de Gerson à Mgr Maret. Vatican I a canonisé le "ex sese, non ex consensu Ecclesiae" (expliqué dans "Lumen Gentium", 25). On ne peut quand même pas supprimer totalement la réception : ce serait canoniser une conception purement pyramidale et monarchique de l'Eglise, ce contre quoi protestent le Nouveau Testament et toute la tradition jsuqu'au XIVe ou XVIe siècle. La constitution "Veterum Sapientia" n'a pas été "reçue", et elle est tombée aussitôt que promulguée. Humanae Vitae n'est pas "reçue", ou ne l'est qu'avec des réserves. C'est la résurgence de la "réception" dans l'ecclésiologie vécue. Préparé par un effet de ressourcement, Vatican II a restitué le Pape dans l'épiscopat et dans le peuple fidèle, bref dans l'Eglise, et pas seulement au-dessus.

En conclusion, qu'est-ce que je souhaite personnellement ? 

A échéance un peu moins proche, qu'il se passe pour Humanae Vitae quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé pour le Syllabus : Mgr Dupanloup en a proposé une interprétation moins heurtante qui a reçu l'adhésion de centaines d'évêques et Pie IX lui-même n'a pas été fâché, finalement, d'approuver. 

(...)

On pourait, en passant, signaler que plus d'une réaction critique a exprimé plus de sentiments instinctifs que de raisons topiques. 

Si l'on ne parle pas ainsi, il se confirmera un hiatus, voire un abîme, entre la hiérarchie pastorale et une masse de fidèles dont beaucoup sont vraiment évangéliques et généreux.

Fr. Y. CONGAR"

Tiré de : SEVEGRAND, Martine, Les enfants du Bon-Dieu : les catholiques français et la procréation (Paris : Albin Michel), pp. 373-377.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article