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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Marie-Thérèse Van Lunen-Chenu : "Féminisme et christianisme, ces deux mots, pour un public de plus en plus large, s’interpellent aujourd’hui..." (1997)

 

La première partie de l'ouvrage Femmes et Hommes (Paris, Cerf, 1997) est principalement une auto-biographie. Marie-Thérèse van Lunen-Chenu cherche à comprendre comment à partir de sa culture, qu'elle qualifie elle-même de "catholique et bourgeoise", et à travers un mariage heureux et plusieurs enfants, elle en est venue à discerner l'impératif éthique à développer un féminisme chrétien. Dans cet ouvrage, l'auteure présente également une histoire du mouvement qu'elle a co-fondé : Femmes et Hommes en Eglise. Nous avons isolé ici 5 extraits de cet ouvrage : les titres sont de nous. Ces différents passages nous semblent assez caractéristiques de la veine féministe catholique qui s’est développé dans l’après-concile. 


 

1) Le féminisme catholique dans une théologie de l’histoire 

 

 

Pour ma part, je crois à l’exigence éthique de progrès qu’apporte l’histoire. J’ai aimé qu’une jeune féministe américaine, Shulamith Firestone, athée et radicale, affirme, dans La Dialectique du Sexe (Stock, 1972), que l’infériorisation et la soumission des femmes étaient un «accident historique naturel», tout en s’écriant aussitôt : «Mais tout ce qui est naturel n’est pas forcément humain !» . Les refus, toujours à parfaire, de l’esclavagisme, du racisme et du sexisme marquent trois grandes étapes de civilisation. Et nous, chrétiennes et chrétiens, trouvons une inspiration nouvelle à relire le message prophétique de Paul aux Galates dénonçant, vingt siècles avant que l’histoire puisse assumer le combat, à la fois l’esclavagisme, le racisme et ce que l’on appelle désormais le sexisme. A vrai dire, Paul ne dénonçait pas - cela est confié à notre responsabilité dans l’histoire - mais il annonçait : « En Christ ressuscité, il n’y a plus ni juif ni grec, ni maître ni esclave, ni homme ni femme» (épîtres aux Galates 3, 28).

 

Le féminisme ne se contente pas d’une tâche critique. Il a fait naître une nouvelle conscience des femmes au monde et il n’est aujourd’hui aucun continent ou pays, où un groupe organisé n’ait fait savoir que les femmes veulent désormais à la fois d’égalité des droits et le respect des différences, accréditant ainsi le mouvement féministe et la notion de féminité. Pourquoi donc prétendre encore que ceux-ci s’opposeraient ? Revendiquer la féminité, c’est défendre ses différences ; être féministe, c’est seulement revendiquer ses droits d’être humain. Mais, comme on le sait, les femmes entre elles, et puis les femmes et les hommes ne se trouvent pas toujours d’accord sur l’importance à accorder aux différences sexuelles. Déclinée au singulier, la différence apparaît aux uns comme aux autres «essentielle et intangible» (de là à dire «naturelle» il y a peu) ; pour les autres, elle serait surtout construite par l’histoire... Est-il vraiment si difficile de parler de différences, à la fois données et construites, et peut-être encore à parfaire ? 

 

pp. 89-90

 

 

2) Le rôle ambivalent du catholicisme dans l'émancipation des femmes

 

 

Féminisme et christianisme, ces deux mots, pour un public de plus en plus large, s’interpellent aujourd’hui, se questionnent ou même se renforcent, alors qu’ils parurent longtemps s’opposer. Avant d’instituer, en 1911, la Société suffragiste des femmes qui devient l’Alliance internationale Jeanne d’Arc, des catholiques anglaises qui voulaient participer en tant que catholiques aux grandes campagnes d’émancipation civique allèrent voir leur évêque. Ce dernier les tança : «Rentrez chez vous, mesdames. Réfléchissez et récitez le chapelet.» Un peu plus tard, fondant, en 1937, la section française de cette même association pionnière, sa présidente Marie Lenoël déclarait aux journalistes : «Il est temps de démontrer que non seulement on peut être féministe bien que catholique, mais féministe parce que catholique». 

 

J’ai souvent vécu moi-même ce type de débat et le vis encore... Lorsque nous nous présentons comme chrétiennes dans des rencontres locales de femmes (plate-forme d’associations, journée de la Femme, colloque d’études féministes) ou des manifestations internationales (Mexico, Copenhague, Nairobi, Pékin), il n’est pas rare que nous soyons prises à partie : «Comment oses-tu te dire à la fois féministe et catholique ?»

 

Beaucoup, en effet - et certaines ont même quitté l’Eglise catholique à cause de cela - n’ont retenu de l’Eglise que ses modèles de hiérarchie entre les sexes et son enseignement sur la soumission féminine. «La femme victime de l’homme qui lui commande l’obéissance, victime de la religion qui lui prêche la résignation, victime de la société qui l’entretient dans la servitude», notait déjà, en 1902, l’observateur Turmann, en stigmatisant clairement les trois pôles du système de l’aliénation des femmes. J’ai moi même trop lu et reçu pour ne pas souligner les méfaits de l’intériorisation, par les femmes, de ce que leur prêchait l’Eglise ; on n’en finirait pas de citer cette littérature pieuse d’éducation «spéciale» des femmes pour le service, la soumission et la résignation ! Ce processus d’intériorisation est le point subtil et culminant de toute discrimination, lorsque que par tout un ensemble, si cohérent, qu’il semble quasi «naturel» ou, plus pervers encore, lorsqu’il est présenté comme «le plan de Dieu sur la femme», l’on parvient à priver l’autre de toute autre image positive de soi. Rendre les femmes coupables à leurs propres yeux de leur malheur et du malheur du monde, leur prêcher repentir et sacrifice, démontrer par là aussi qu’elles ont indignes du sacré, ne s’efface pas si aisément de la conscience... Qui s’engage dans les mouvements d’éducation populaire, dans certains pays d’Afrique ou d’Amérique latine, doit lutter à plein, aujourd’hui encore contre ce sentiment de culpabilité et de religiosité chez les femmes. Je pense à ce beau cri d’une théologienne allemande, Ida Raming : «Le sexe féminin est éliminé jusqu’au coeur de la transcendance ; l’idée de Dieu est frappée à l’effigie de l’homme».

 

pp. 98-102

 

 

3) Un féminisme catholique est-il possible ? 

 

 

Féministes chrétiennes, il nous fallut affirmer nos convictions : oui, le message évangélique était un puissant ressort de la conscience, un ferment de la libération, comme venait de le rappeler le Concile. Ce dernier ne saluait-il pas solennellement ensemble comme «signes des temps», «la promotion économique et sociale des classes laborieuses, celle des peuples dominés, et l’entrée de la femme dans la vie publique» (Pacem in Terris, 41) ? Et il précisait même : «sous ses revendications se cache une aspiration profonde et plus universelle : les personnes et les groupes ont soif d’une vie pleine et libre, d’une vie digne de l’homme, qui mette à leur propre service toutes les immenses possibilités que leur offre le monde actuel» (Gaudium et Spes, 9, 3). Dans son message à la conférence des Nations Unies pour la décennie de la Femme à Copenhague, en 1980, le Saint-Siège ajoutait : «C’est cette soif d’une vie pleinement humaine et digne qui est à l’origine du grand mouvement de libération de la femme». Paradoxalement, il nous faut bien le reconnaître, l’Eglise romaine, parmi d’autres institutions, a emprunté à la société ambiante ses modèles, ses modes d’aliénation et sa conception du pouvoir. Elle les a même sacralisés en invoquant le péché d’Eve et la punition de Dieu. Le Pape Pie XII parlait encore, en 1941, dans une allocution aux nouveaux époux... «de la femme qui se laissa séduire et prévarica» ! «La curiosité d’Eve, poursuivait-il, à regarder le beau fruit du paradis terrestre et son entretien avec le serpent, ô quel dommage n’ont-ils pas causé à Adam, à Eve, à tous leurs enfants, à nous ! Or, à Eve, Dieu imposa, outre de multiples peines et souffrances, d’être assujettie à son marie... et vous, épouses, élevez vos coeurs ! ... Dans votre sincère soumission, vous devez aimer  l’autorité de votre mari, l’aimer avec l’amour respectueux que vous portez à l’autorité même de Notre Seigneur, de qui descend tout pouvoir de chef.» 

 

Aujourd’hui encore, le christianisme conserve ce rôle ambigu : tout en affirmant le principe de l’égalité plénière entre les sexes, il maintient les femmes dans des statuts et des position d’infériorité, sans parler de son obédience à une «loi  naturelle» pour tout ce qui touche aux domaines de la procréation. Tout au long de l’histoire, la même ambiguïté a prévalu : l’Eglise a contribué largement à l’éducation des femmes, tout en se méfiant d’elles et endiguant leur émancipation. Elle a parfois précédé la société civile pour imposer le respect dû à la dignité des femmes, en exigeant par exemple le consentement personnel des candidates au mariage, la volonté du père faisant loi. Oui, vraiment, le rédacteur de l’Encyclopédie de Diderot pouvait l’écrire dans son style inimitable : «Toutes les religions ont signé l’infériorité des femmes. J’en excepte la religion catholique qui seule a su établir la supériorité de l’homme en conservant à la femme les droits à l’égalité...» Aujourd’hui, les mêmes contradictions demeurent. La génération héritière à la fois des avancées du féminisme et celles du Concile ne peut que s’en scandaliser. Le Concile disait dans un de ses messages de clôture adressé aux femmes le 8 décembre 1965 : «L’Eglise est fière d’avoir magnifié et libéré la femme, d’avoir  fait resplendir des caractères, son égalité foncière avec l’homme...» Etait-ce alors, impertinent de demander publiquement, comme le fit mon amie Suzanne van der Mersch, une des premières compagnes belges de notre association Femmes et Hommes en Eglise : «Nous ne doutons pas un seul instant de la bonne foi de ce texte, mais l’Eglise a-t-elle jamais songé à demander aux femmes elles-mêmes ce qu’elle en pensaient ? Se sentent-elles dans l’Eglise magnifiées et libérées sur pied d’égalité foncière avec l’homme ?» 

 

pp. 102-105

 

 

4) l’idée de partenariat 

 

 

L’humain n’existe que bisexué ; chaque sexe apporte à l’autre ses richesses et ses limites ; le bienfait de la bisexualisation humaine est la confrontation est l’échange. Hommes et femmes ne peuvent vivre dans la cohésion sociale qu’en se reconnaissant mutuellement partenaires et en se rendant paritaires, c’est-à-dire en mettant oeuvre leur égalité. 

 

Aujourd’hui, il n’est plus possible de proférer de belles idées sur le partenariat hommes-femmes tout en maintenant en place les séparation des rôles et les exclusions d’autrefois : force physique, pouvoir et décisions unilatérales d’une part ; force morale, reproduction, éducation, services de proximité et absence de réels pouvoirs d’autre part. Séparation entre vie privée et familiale d’un côté, vie sociale et politique de l’autre... Dans l’Eglise catholique aussi, la séparation des sexes a conduit à des coupures tragiques entre les réalités quotidiennes de la vie et les décisions ecclésiastiques. Je ne suis pas originale en affirmant que partenariat et parité n’iront plus l’un sans l’autre et que tous deux récusent le sexisme.

 

L’humanité n’a appris que peu à peu à refuser l’esclavage et le racisme ; nous constatons encore leur rémanence perfide sous des formes nouvelles, comme le marché du travail, du sexe ou des organes des enfants du tiers-monde. Le sexisme y a aussi sa part : éduquez un petit garçon en macho, et venez me dire si vous n’en avez pas fait un égoïste, un intolérant et un raciste... A l’inverse, qui apprend à apprécier et respecter comme une richesse les différences d’expérience, de savoir-faire, de culture, de race, saura donner sens aussi aux différences sexuelles. Si le refus des différentes formes d’esclavagisme et de racisme est le fruit d’un long, difficile et constant apprentissage d’humanité, le dépassement du sexisme l’est aussi. Il fait espérer un mieux humain, qui est notre seule chance de survie collective. C’est pourquoi je revendique un féminisme de partenariat. 

 

(...)

 

Que signifie donc un «partenariat entre hommes et femmes» ? Le terme fait partie des mots piégés, trahis, galvaudés, ambigus... Comme il en va souvent d’autres termes qui décrivent les rapports entre les sexes en confondant des réalités différentes : sexualité et génitalité, sexe et pornographie, relations ou rapports de plaisirs équivoques ou éphémères... 

 

Le partenariat entre les sexes est soumis aux exigences du partenariat tout court. Le terme nous vient de l’anglais où il a un sens fort et précis : les partners d’un jeu vivent un temps et une expérience d’interdépendance ; les partners en affaire partagent - dans les limites convenues par eux à l’avance - non seulement leurs objectifs et stratégies, mais aussi leurs gains, leurs pertes et leur responsabilité civile. Bien entendu, le partenariat entre les sexes représente bien plus que ce que nous déciderions pour le temps d’un jeu ou d’une affaire. 

 

pp. 130-133

 

 

5) Dire Dieu-e autrement

 

 

En France ni le grand public, ni les pratiquants réguliers n’entendent beaucoup parler de «théologie féministe», alors que ce terme est d’usage courant dans d’autres pays. Je préférerai parler plutôt d’ «apports féminins ou féministes en spiritualité et théologie». Quelques hommes y continuent, comme le prouvent, de plus en plus fréquemment des articles, ouvrages et thèses universitaires. Mais l’essentiel provient des femmes, dont la critique opère une brèche indispensable dans l’étroitesse du monosexuel. Elles apportent la richesse de leurs expériences propres dans tous les domaines de la spiritualité, de la pastorale et de la théologie. Elles ont aidé, par exemple, à renouveler la lecture de la Bible en remettant en cause l’emprise patriarcale sur le Dieu des chrétiens et en osant dire Dieu au féminin : elles écrivent parfois Dieu/e en rappelant que dans le texte de la Genèse, ce sont l’homme et la femme en vis-à-vis qui sont dits à l’image de Dieu. 

 

Sans nier le contexte historique de la Bible, des femmes et des hommes ont su séparer l’essentiel de la Révélation des formes culturelles qu’elle a pu emprunter, tant dans le langage biblique lui-même que dans l’interprétation qui en a été faite jusqu’à maintenant, en particulier à travers un choix bien sélectif de citations et de lectures dominicales. Ainsi de l’image biblique choisie pour dire l’amour de Dieu/e et la force de la tendresse. Nul n’avait prêté l’attention que le mot rahamin, pluriel de rehem, signifie : «le sein maternel, la matrice». Nous sommes donc habilités à traduire «Dieu de miséricorde» par «Dieu de maternité». Dieu/e est à la fois père et mère (voir Osée 11, 3-4.8 ; Jérémie 31, 20 ; Isaïe 49, 14-15 et 66, 13). N’est-il pas temps de faire découvrir aux jeunes chrétien/nes une lecture non sexiste de la Bible ? Pourquoi lit-on encore la prophétie de Siméon sans dire qu’Anne ausssi était prophétesse ? pourquoi parle-t-on de Moïse sans citer le chant de Myriam, sa soeur ? N’est-ce pas extraordinaire qu’à l’époque du Christ ce soient les femmes qui furent chargées d’annoncer la Résurrection, alors qu’elles n’avaient pas le droit de témoigner ? du reste, les apôtres ne sont pas privés de les accuser de radotage ! Tout un travail de réhabilitation a été entrepris grâce au «soupçon féministe». Mais ne nous en cachons pas les dangers : il ne convient pas de réhabiliter le féminin dans les limites trop étroites du passé ; ni de remplacer la suprématie virile par une autre, féminine ; ni d’enfermer Dieu/e à tout prix dans des images sexuelles et parentales... 

 

pp. 140-141

 

Extraits de : Marie-Thérèse van Lunen Chenu (1997) Femmes et Hommes, (Paris : Cerf)

 

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