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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

L'après Manif pour tous chez les catholiques français

Dans un précédent billet ("Catholiques et pour le mariage pour tous"), j'avais noté que le catholicisme pratiquant ne s'était opposé de tout un bloc à la nouvelle loi et qu'il pouvait même être vu, au prix du paradoxe, de manière plurielle. J'avais relevé combien sur des blogs ou des tribunes, des acteurs.rices isolé.e.s exprimaient leur doute, leur malaise et leur refus de suivre la ligne offensive proposée par certains évêques. Les réseaux du Parvis avaient rencontré un succès notable avec leur pétition "Trop c'est trop" qui fédérait plus largement que leur public habituel. Monique Hébrard dans un article du dernier numéro de Témoignage Chrétien dresse un intéressant portrait de cette marge inconfortable du catholicisme. Faudrait-il donc voir une opposition pas si unanime que ça portée par une minorité de catholiques très engagés et très mobilisés parlant au nom d'une masse plus indifférente ou plus réticente ? Peut-être. L'épisode a en tout cas posé à un certains nombres d'acteurs des problèmes de conscience. Il a engagé une réflexion autour de questions cruciales que sont la place des homosexuels dans l'Église, le rapport à la politique ou le pluralisme au sein des groupes religieux.

Un pluralisme refusé ?

Dès le 15 janvier, le journaliste au journal la Vie Laurent Grzybowski s'interrogeait sur son blog : "comment appeler à un débat dans la société civile alors que le débat entre croyants n'est pas favorisé ?". Même s'il dit alors refuser de s'engager officiellement pour ou contre, il veut encourager une posture de réalisme et de pragmatisme plutôt que réveiller une mystique intransigeante d'opposition : "il y a aujourd'hui, dans notre pays, des couples homosexuels qui souhaitent bâtir leur vie de couple et leur vie de famille sur le mariage. Cela peut nous surprendre, nous inquiéter peut-être mais c'est un fait. Cette revendication qui n'est pas nouvelle, est aussi le fruit d'une évolution de nos sociétés occidentales".

Comment tenir pour l'institution d'un côté l'appel à de grands états généraux de la famille, invoquer le nécessaire pluralisme pour mener à bien une réflexion, et refuser dans son sein de discuter, si ce n'est de dogme car ce n'est pas possible dans des systèmes révélés, mais de la pastorale ? Symptomatique mais révélatrice, la mésaventure arrivée à Jean-Christian qu'il révèle aujourd'hui sur sa page (publique) de Facebook. Catholique pratiquant, il souhaite depuis quelques mois porter la question de l'homosexualité dans les communautés catholiques avant qu'il ne prenne conscience de l'impossibilité d'une telle action.

Idéaliste et innoçent Jean-Christian ? Pas vraiment. Il y a quelques mois, il profite de l'occasion offerte par le grand projet de la Conférence des Évêques de France "Diacona 2013". Cette série d'événements locaux, devant se terminer par un rassemblement national à Lourdes, doit révéler le caractère multiforme de l'engagement des catholiques français au sein de la société. Jean-Christian élabore donc sa réflexion en suivant les recommandations de la note théologique de préparation n°5 intitulée "Diaconie et politique" :

ma lecture de la note me fait réaliser qu'il fallait peut-être, dans ce cadre, ne pas laisser échapper l'occasion d'aborder la question marginale de s'intéresser aussi, et pas seulement en bonne conscience aux "marginaux" de notre société qui sont en souffrance, mais aussi de la place qui est faite par chacun de nous et par l'Église, à nos frères et sœurs homosexuels. La proximité d'un débat politique, dans notre pays, sur le mariage civil homosexuel n'est-il pas l'occasion de mettre la question sur le tapis dans le cadre des diaconies et de montrer que les communautés catholiques sont capables de prendre publiquement position sur des points qui défient le respect d'autrui et la pratique de la justice pour tous, et, dès qu'elles le peuvent, à s'engager dans des actions et propositions susceptibles de changer l'ordre des choses ?

Il envoie donc un commentaire théologique — très respectueux et très articulé — sur le site Diacona. Ce dernier passe les fourches caudines de la modération. Contacté par un diacre coordinateur du projet, un premier rendez-vous est même fixé pour voir comment concrétiser sa piste d'action. Néanmoins, rapidement, les choses se compliquent pour lui. Diacona suspend tout contact et ne répond plus à ces messages ni relances : "peut-être avais-je été imprudent de m'ouvrir de ma démarche à mon évêque ? Nous étions déjà entrés dans le faux débat lancé par la prière de Monseigneur Vingt-Trois". Las, et après bien des tentatives pour renouer le dialogue, il jette l'éponge et révèle son amertume dans un lettre publique qu'il vient d'adresser aux principaux journaux confessionnels.

La ligne d'action des catholiques opposants au mariage a été de se saisir de la rhétorique de la démocratie avec emphase : demande des États Généraux, respect absolu des procédures (voir les polémique sur le vote au Sénat) et des recours (au CESE, au Conseil Constitutionnel) — même si certaines revendications troublent la ligne et paraissent plus stratégiques (les critiques faites à la démocratie représentative, la volonté d'organiser un référendum, l'objection de conscience)...

Mais qui eût cru que cet idéal démocratique et pluraliste mis en avant allait se retourner d'une certaine manière contre l'institution elle-même et mettre en lumière cet épineux problème depuis quelques décennies : comment ménager la défense d'un enseignement vertical et pensé comme immuable et le pluralisme en interne d'une Église qui reste à l'image de la société dans laquelle elle se développe ?

La découverte de la violence symbolique faite aux minorités ?

Autre coup de semonce, celui du blogueur catholique "Darthmanu". Spécialiste de rock métal et des rapports parfois tendus entre rockeurs et chrétiens, notamment autour du festival Hellfest, hétérosexuel comme il le précise, il avoue lui-même, avant ce débat, ne pas avoir d'avis tranché sur la question homosexuelle. Mais, peu à peu, en échangeant et en discutant, il développe une position assez critique de la tournure prise par les événements et la montée en puissance de l'opposition. Cette semaine, il signe un long billet riche et fourni, révélateur également de quelque chose. Intitulé "non violente, la Manif pour tous ?", le billet traite bien plus largement du rapport catholique à l'homosexualité contemporaine.

Dans ce billet, DarthManu s'attache à comprendre la notion de violence que les partisans au projet de loi disent refuser. S'il est prêt à reconnaître que jamais le mouvement ne s'est engagé officiellement "sur le terrain des violences visibles et volontaires", il veut poser "la question des violences invisibles et structurelles". Il y aurait d'emblée, selon lui, un vice de forme dans le raisonnement des antis.

Se positionner par rapport au mariage pour les personnes de même sexe paraît donc nécessairement interroger ce statut controversé de l'homosexualité, officiellement une orientation sexuelle minoritaire mais normale, mais encore considérée par beaucoup comme une maladie, une perversion, voire une faute. Comment refuser à des personnes homosexuelles un droit acquis pour celle hétérosexuelles, sans impliquer que l'on considère que leur orientation sexuelle n'a pas la même légitimité ?

http://aigreurs-administratives.blogspot.fr/2013/04/non-violente-la-manif-pour-tous.html

Violence symbolique donc ? L'envers de la question est celle de la délicate reconnaissance. Passer de la tolérance à l'acceptation positive demande une prise de conscience qui semble émerger. À l'issue des débats auxquels il a participé, Bruno-Marie Duffe, vicaire épiscopal Famille et Société du diocèse de Lyon, professeur d'éthique médicale et sociale, a fait circuler un texte. Dans ce dernier, il note combien, d'une certaine manière, plus ne sera jamais comme avant et combien certaines assurances intellectuelles ou morales ont été déplacées :

Nous avons donc parlé du regard des autres et de la reconnaissance, avant de parler du mariage. Et j’ai progressivement acquis la conviction que le débat ne concernait pas finalement le mariage mais la question, beaucoup plus complexe, de la reconnaissance « symbolique » des couples de même sexe. Symbolique veut dire ici considération morale et sociale des personnes. Il s’agit de reconnaître un lien entre des personnes que nous avons longtemps regardées comme en dehors ou en marge de notre communauté sociale. Ainsi l’aspiration profonde, quand elle a pu être exprimée par des personnes homosexuelles, concernait moins le mariage que la place des couples de même sexe dans le tissu social. Comme l’a justement dit l’un d’entre eux, lors d’un de ces débats : « Mais vous (personnes hétérosexuelles), qu’attendez-vous de nous (personnes homosexuelles) ? »

"Ce que j'ai appris et perçu en participant aux débats publics autour du projet de loi "mariage pour tous"

Vers un approfondissement théologique ?

Cette prise de conscience d'une violence symbolique est peut-être capitale même si aujourd'hui elle semble juste s'amorcer. Elle remet sur le tapis une autre question cruciale : celle des cadres intellectuels du Magistère pour parler de l'homosexualité. Tout en reconnaisant que pro-mariage et anti-mariage ne partent pas des mêmes prémisses, Darth Manu salue la pirouette avec laquelle la Manif pour tous a occulté la question de l'homosexualité pour se concentrer sur celle des enfants : "Voilà donc ce qui me parait l'enjeu véritable de cette polémique, et qui explique qu'elle déchaine tant les passions. Ni la filiation, ni les conséquences hypothétiques de la loi sur l'épanouissement des enfants de couples homoparentaux, ni la PMA, ni la GPA, mais une violence symbolique, qui pose comme naturelle une hiérarchie entre les unions homosexuelles et hétérosexuelles, qui est considérée comme bénéfique pour le bien commun par une partie de la société, et comme destructrices des droits et des personnes pour l'autre."

Le blogueur conclue son billet par deux interpellations fortes :

  • Aux catholiques contre le mariage qui sont prêts à reconnaître que l'homosexualité est une orientation normale : "comment assumez vous cet écart entre votre opinion intime et ce que vous dit l'Église ? (...) Pourquoi faites-vous comme si vous étiez sur la même ligne alors que vous êtes en désaccord avec son enseignement ?"
  • Aux catholiques qui reconnaissent le caractère désordonné de l'homosexualité: "pourquoi ne dîtes-vous pas plus fort cette conviction et la cachez vous derrière des questions distinctes comme autant de doubles discours ? (...) Pourquoi demandez-vous un débat, des "états généraux", alors que vous savez très bien que le discours de l'Église sur l'homosexualité est "non négociable" ?"

Nouvelle(s) génération(s) de catholiques ?

Le gain social de la mobilisation contre le mariage pour tous est encore dur à évaluer pour le catholicisme français. D'un côté, elle a indéniablement mobilisé une jeune garde, peut-être numériquement pas très importante mais très organisée, rompue aux communications modernes et à une"agit-prop" qui peut faire pâlir certaines forces politiques, créer une communauté de destin autour de l'idée de défendre une certaine idée de la société, de la famille et de la civilisation. Mais, d'un autre côté, elle a peut-être entraîné la naissance d'une autre catégorie de "veilleurs" attachés, tout en s'affirmant fidèles à l'enseignement de l'institution et de ses pasteurs, à ne pas abandonner leur liberté de conscience et voulant se faire entendre.

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sylvainj 30/04/2013 19:21

une analyse très intéressante