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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Sortir de l'impasse, la salutaire et concrète proposition de Claude Besson

homosexuels-catholiques-sortir-de-l-impasse-claude-besson-9.gifJe remercie Claude Besson de m'avoir fait parvenir son dernier ouvrage Homosexuels catholiques, sortir de l'impasse, paru aux éditions de l'Atelier qui, notons-le, édite deux ouvrages à l'occasion des débats autour du mariage pour tous. Je l'ai parcouru avec le plus grand intérêt!

 

Sur l'auteur, quelques mots. Ancien moine cistercien, désormais chargé de mission dans un réseau d'écoles d'une grande congrégation religieuse enseignante, Claude Besson est un des membres fondateurs du groupe nantais Réflexion et partage*. Pour avoir assisté à une réunion de ce dernier, on peut dire qu'il développe un travail d'accompagnement d'une rare qualité des personnes homosexuelles et de leurs familles dans les milieux catholiques. C'est sûrement pourquoi l'ouvrage est très éloigné dans son propos de celui récent de Philippe Ariño. Ce dernier, par un saisissant effet de contraste, m'est d'ailleurs apparu dans plusieurs de ses limites: assez théorisant et désincarné, trop lié à un contexte politique immédiat, et correspondant peu, au final, aux problèmes qui se posent concrètement aux personnes qui essaient de composer au mieux entre une attirance sexuelle minoritaire et l'appartenance à un groupe religieux qui la réprouve. Claude Besson, pour mener son enquête, est parti, quant à lui, de témoignages, multiples et contrastés, de personnes homosexuelles. Ils émaillent tout l'ouvrage sous la forme d'encarts au fil même du texte. Que retenir? "Certaines sont parvenues à une vie harmonieuse et assument avec bonheur, tandis que d'autres oscillent entre la culpabilité et la libération, se débattent dans les méandres de leurs vies. Quand aux parents, ils sont souvent désorientés, isolés, quand ils découvrent qu'un de leurs enfants est homosexuel" (p.11).

 

Si le PACS (1999) a stabilisé l'image des homosexuels dans la société française, l'acceptation de soi est loin d'être évidente chez eux. La religion apporte rarement un soutien efficace. Claude Besson rappelle que l'idée de mettre sur pied une pastorale des homosexuels n'est pas nouvelle dans le catholicisme. Dès 1977, l'évêque de Perpignan l'appelle de ses vœux dans les colonnes de la Croix. Quelques années plus tard, le théologien Xavier Thévenot fait de même. Si elle se met difficilement en place, c'est sûrement parce qu'elle interrogerait en retour la formulation même de la doctrine, qui serait confrontée à ses limites. L'aller-retour entre la norme et son application —le "principe de gradualité" encore proposé comme voie pastorale par le Cardinal Lustiger dans les années 1990— ou la continence —l'absence de rapports sexuels— ne semblent d'ailleurs plus à même de contenir le vécu actuel des chrétiens homosexuels. Pour Claude Besson, il y aurait un décalage entre le "discours du Magistère" , toujours réduit à la dialectique actes/personnes, et "les recherches contemporaines dans le domaine des sciences humaines".

 

◊ Que dire aujourd'hui de l'homosexualité?

 

On peut lire le livre de Claude Besson comme une bonne synthèse des travaux contemporains d'histoire, de sociologie ou de psychologie sur l'homosexualité. On y retrouve ainsi des mentions aux analyses de Stéphane Clerget, Catherine Vidal, Martine Gross, mais aussi de penseurs catholiques comme Pierre de Locht ou Jean-Michel Dunant. Autant de synthèse de ses lectures que Claude Besson offre pour répondre aux questions simples mais que se posent homosexuels et parents d'homosexuels. Pour ces derniers, la lecture de ce livre pourrait être sûrement un baume. Naît-on ou devient-on homosexuel? existe-t-il un type d'homosexualité? les homosexuel.le.s refusent-ils.elles la différence des sexes?

 

Le premier chapitre de l'essai de Claude Besson est à ce titre un résumé de qualité, car modeste, de ce qu'on peut dire, sérieusement, de l'homosexualité aujourd'hui. Les structures psychosexuelles humaines sont diverses. Bien des formes de désir existent entre l'homosexualité exclusive, la bisexualité et l'hétérosexualité exclusive. Y a-t-il un besoin de se désigner homosexuel? Si un individu s'inscrit dans un environnement social professionnel ou autre sans avoir besoin d'exprimer son orientation sexuelle c'est que cette dernière constitue l'évidence naturelle. Chez la personne homosexuelle, où rôle social, sexe biologique et orientation sexuelle ne correspondent pas dans un identité stable, l'auteur montre combien des problèmes surgissent au quotidien: la confusion fréquente entre la transgression de genre et l'orientation sexuelle — le célèbre "tu es homosexuel mais tu n'es pas efféminé pourtant".

 

Claude Besson montre que l'homosexualité ne pose pas tant de problème dans sa genèse, complexe et peu clarifiée, mais dans le fait de l'assumer. L'essayiste pointe le rôle polluant de nombreux discours oscillant souvent entre le "jargon analytique" , qui pathologise, et le "discours militant" qui enjoint à l'acceptation joyeuse de soi. Accepter l'homosexualité est un processus long, qui concerne également l'entourage familial: "quand il s'agit de parents chrétiens, un double sentiment de culpabilité et d'humiliation surgit, de plus, en raison de l'image négative et néfaste que renvoie la position de l'Église" (p. 38). Quelques conseils concrets ouvrent des pistes pour les familles: réfléchir sur l'avenir de ses enfants sans se centrer nécessairement sur l'orientation sexuelle, poser, de manière apaisée, la question de l'identité. Deux mots reviennent sous la plume de l'essayiste: respect et bienveillance. 

 

◊ Les homosexuel.les, la Bible et le Magistère

 

Comment vivre l'articulation "homo et catho"? Pour Claude Besson, elle est souvent "impensable, voire impossible, au point que certains ont quitté l'Église et parfois jeté au panier leur foi chrétienne" (p. 49), même si paradoxalement "certains arrivent à faire de ces condamnations comme une sorte de tremplin pour approfondir leur foi chrétienne et leur relation au nom de Jésus-Christ" (p. 30). Souvent, toutefois, il s'agit d'une situation très délicate à vivre: "alors que la relation au Christ et à la foi chrétienne deviennent libératrices, les représentations de Dieu, la culpabilité, le discours du Magistère catholique sont tellement prégnantes que la personne homosexuelle se débat au contraire entre sa vie et sa sexualité" (p. 89). Tout parcours spirituel est aussi un forme de désapprentissage de ce qui peut même paraître évident. Pour cheminer vers une foi adulte, il convient parfois de se débarasser de certaines "représentation liées à notre éducation et notre environnement" comme l'image d'un Dieu tout puissant, "invitant à une perfection impossible" et in fine culpabilisant. Claude Besson le fait avec d'autant plus d'intelligence qu'il n'occulte jamais ce que dit l'Église catholique romaine sur la question. 

 

Là encore, l'auteur avance avec pédagogie et une grande clarté, en reprenant ce que dit le Magistère catholique (chapitre 5). On découvre ainsi que, resituée à l'échelle de 2000 ans de christianisme, la distinction acte/personnes qui émerge dans la déclaration Personna humana (1975) puis le catéchisme de l'Église catholique de 1992, peut apparaître comme un progrès pastoral. Elle atténue une condamnation quant à elle lourde et continue des pratiques homosexuelles. L'auteur offre également une salutaire mise au point sur la "loi naturelle" aux pages 61-64. Il a aussi le grand mérite de rappeler qu'il existe également "d'autres voix d'Église" comme celle l'évêque de Nanterre Gérard Daucourt qui se prononce régulièrement pour un accompagnement des couples homosexuels, celle le théologien moraliste Xavier Thévenot, bien entendu, et bien entendu celle de son héritière intellectuelle Véronique Margron.

 

Avec le même courage, car il s'agit d'un point controversé ayant généré une abondante littérature, Claude Besson revient de manière synthétique sur ce que dit la Bible sur l'homosexualité ou, plutôt, la nuance est de taille, "ce qu'elle ne dit pas" (chapitre 6). De manière détaillée, le moraliste resitue l'homogénitalité, telle qu'elle peut être évoquée dans le livre du Lévitique ou les épîtres de Paul, dans leur contexte de rédaction. Il met en perspective ces textes, rappelant que le lexique qu'ils emploient renvoie aux conceptions de l'époque en matière de morale et de sexualité. Elles sont liées à une question d'identité, celle du peuple juif, ou d'idolâtrie (le refus de la prostitution sacrée de certains polythéisme). L'auteur procède au même travail avec la question de la différence des sexes et, sur ce point, je ne sais pas si je serais aussi catégorique que lui dans l'importance qu'il accorde à cette dernière. Il faudrait sur ce point peut-être s'ouvrir aux acquis récents d'une théologie du genre ou d'une théologie queer, hélas encore trop méconnues dans la sphère francophone et catholique. 

 

◊ Pour une éthique catholique du couple homosexuel ?

 

Tout en respectant la voie de la continence, Claude Besson réfléchit à la possibilité de vivre "une relation d'amour respectable" (p. 95 et suivantes). Partant des rares déclarations catholiques en faveur du PACS comme cadre légal pouvant stabiliser les couples homosexuels, il évoque leur "fécondité sociale" potentielle. Ils, comme les prêtres ou les religieux.ses, ou bien encore les couples sans enfants, seraient appelés à cette ouverture porteuse de sens: "la fécondité s'exerce aussi dans l'ouverture à l'autre, aux autres. Le travail, l'engagement communautaire, l'accueil des pauvres et des malades, le soutien mutuel dans la vie du couple, la pastorale, le souci de la planète, l'adoption, la création artistique, la recherche scientifique constituent autant de voies pour créer, donner et servir ses semblables. Être fécond dans le don de soi et de l'autre, c'est aussi tout cela" (p. 98).  

 

Dans les derniers chapitres, notre auteur note qu'en 20 ans le discours du Magistère catholique a peu changé en dépit des nouvelles approches des sciences psychologiques, des sciences humaines et sociales, mais aussi des travaux d'exegèse et de théologie. Il évoque des facteurs d'ordre psychologique comme la peur. Se fondant sur Vatican II, la constitution Gaudium et Spes sur une Église solidaire de son temps, Claude Besson appelle à voir ce qui serait positif dans l'homosexualité contemporaine. Contraire à l'idée selon laquelle tout aurait été dit ou écrit, l'essayiste pense que beaucoup est encore à dire dans la théologie ! À dire.... et à oser au nom de l'audace évangélique:

"Est-il possible de tenir un autre langage que le compromis entre une attitude d'accueil des personnes et une condamnation des actes homosexuels? Peut-on donner aux actes homosexuels une qualification morale autre qu' "intrinsèquement désordonnés" ? Que faire de cette capacité d'aimer qui est orientée vers une personne du même sexe? Comment donner un sens chrétien à l'anthropologie qui tienne en compte des découvertes des sciences humaines et qui prenne davantage en compte la diversité de l'homosexualité?" (p. 104) 

 

BESSON, Claude (2012) Homosexuels catholiques, sortir de l'impasse, Paris : Éditions de l'Atelier, 144 p., 15 euros.



      Réflexion et Partage est un groupe chrétien constitué par des personnes homosexuelles et des parents d'enfants d'homosexuels. Son nom est issu de l'appel lancé par l'évêque de Nantes pour le jubilé de l'an 2000: "Osons dire et partager ce que nous vivons". C'est avant tout un groupe de réflexion dont l'objectif est de permettre aux communautés chrétiennes d'ajuster leur regard à l'égard des personnes homosexuelles. Maison des Œuvres, 43 Rue Gaston Turpin, 44 000 NANTES, reflexionpartage@numericable.fr 

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Laicus 03/12/2012 20:06

Bonjour, c'est encore moi.

Je découvre votre blogue, donc je lis les articles un peu dans le désordre, mais j'ai été entre autres très intéressé par l'article
http://penser-le-genre-catholique.over-blog.com/pages/Malaise_du_masculin_en_contexte_catholique-4653341.html . J'ai pensé que cela vous intéresserait peut-être de savoir que Thomas Reese (l'ancien
rédacteur en chef de la prestigieuse revue jésuite America) avait fourni les indications suivantes au cours de la conférence suivante :
http://elephantsinthelivingroom.com/files/Thomas_Reese_Lecture.doc donnée auprès du groupe de prêtres de l'archidiocèse de Detroit « Elephants in the living room » sur le thème « Guide de survie
pour les catholiques qui réfléchissent » (A survival guide for thinking catholics) : bien que la presse américaine de droite comme de gauche et l'Observatore Romano aient interprêté le terme
"tendance" de la déclaration du Vatican de 2005 sur le discernement vocationnel des homosexuels comme synonyme de "orientation", les évêques américains et les directeurs de séminaires américains
ont donné au mot "tendance" une interprêtation différente, si bien que les homosexuels ne sont pas bannis des séminaires catholiques américains. Voir aussi
http://www.scu.edu/ethics/publications/submitted/reese/conscience.html . Je trouve cette façon de voir un peu "jésuitique", mais après tout, Thomas Reese n'est-il pas un jésuite ? En tout cas il a
raison me semble-t-il de nous mettre en éveil sur la différence entre la publication d'un texte par le Vatican et sa réception effective dans les églises locales. Par ailleurs, j'ai remarqué que la
série télévisée "ainsi soient-ils" sur Arte a semblé tout ignorer d'un quelconque bannissement des homosexuels des séminaires, sans que l'ancien directeur du séminaire des Carmes Robert Scholtus (
http://www.temoignagechretien.fr/ARTICLES/Religion-France/Ainsi-soient-ils�-%C2%AB�Malgre-les-erreurs-je-me-suis-laisse-prendre�%C2%BB/Default-39-4176.xhtml ) ou que l'actuel directeur du séminaire
de saint Sulpice, Didier Berthet ( http://92.catholique.fr/Ainsi-soient-ils ), par ailleurs relativement critiques sur le contenu de cette série, ne s'en émoivent. Dans l'un de vos derniers twitt à
propos de l'ordination des femmes, vous avez qualifié le National Catholic Register de "principal journal catholique américain", ce qui est peut-être un peu trop généreux. Le NCR représente l'aile
la plus progressiste du catholicisme américain (comme Témoignage Chrétien en France ?), mais l'aile conservatrice est fort bien représentée avec des magazines tels que Commonweal ou la chaine
télévisée EXTN. Le Magazine "America" est-il, du fait de l'éviction de Thomas Reese devenu plus timide ?

Anthony_Favier 03/12/2012 20:10



merci pour toutes vos indications ;) Pour le titre, je traduisais juste tel quel le titre donné par le Hufftington Post Religions (car j'ai remarqué que les tweets en anglais ne sont pas repris)
;) 



Laicus 02/12/2012 16:33

Je ne suis pas sûr que Véronique Margron soit l'héritière intellectuelle de Xavier Thévenot. Dans l'extrait que vous aviez cité sur
http://penser-le-genre-catholique.over-blog.com/pages/Veronique_Margron_La_foi_chretienne_croit_en_lhistoire_2011-6153665.html elle dit "hommes ou femmes ont le choix" or cela m'étonnerait que
Xavier Thévenot ait jamais présenté l'homosexualité comme un choix. Dans son article « Les homosexualités masculines et leur nouvelle visibilité », Études 1999/4 (Tome 390) p. 465, Xavier Thévenot
avait mis en crise le concept d'altérité en disant : « Au moment même où on leur déclare que l'homosexualité prend mal en compte l'altérité, ils ont l'impression souvent fondée que l'on se comporte
envers eux sans vraiment respecter leur propre altérité. Ils se sentent ainsi soumis à ce que l'école de Palo Alto appellerait une "double contrainte" ». Or Véronique Margron reprend à son compte
le cliché de l'homosexuel négateur d'altérité sans clarification critique dans son intervention durant l'été 2012 sur le site "croire.com" de Bayard Presse
http://www.croire.com/Definitions/Vie-chretienne/Homosexualite/Eglise-et-homosexualite : elle sacralise l'hétérosexualité en disant : « C'est dans la relation à l'autre sexe, toujours un peu
mystérieux et inaccessible, que nous pressentons la différence de Dieu et sa proximité », ce qui implicitement rend Dieu inaccessible à l'homosexuel. Par ailleurs elle n'a à la bouche que les mots
de "magistère" et de "catéchisme", sans le moindre recul critique, ce qui nous met à des années lumières de la pensée d'un Bernhard Häring, théologien moraliste rédemptoriste allemand qui remettait
en cause la notion d'obéissance en lien avec ce que l'Allemagne nazie en avait fait durant sa jeunesse. Dans une recension du livre de Claire Lesegretain "Les chrétiens et l’homosexualité" paru en
2007, David et Jonathan avait également manifesté de l'étonnement quant au fait que soeur Margron s'emploie à "cautionner la hiérarchie de l’Eglise" dans sa contribution à ce livre :
http://www.davidetjonathan.com/spip.php?article174

Anthony_Favier 02/12/2012 17:29



Je vous remercie pour ces précisions. Mon résumé était un peu précipité. En fait, un jour, un dominicain m'avait parlé de Véronique Margron comme un "bébé Thévenot" mais vous avez sûrement raison
de pointer les différences conceptuelles. 



André Rousseau 30/11/2012 21:19

Merci pour ce texte et les précédents...Je vous ai envoyé deux papiers il y a quelque temps sur l'adresse du groupe de recherche dont j'oublie le nom. Bien à vous

Anthony_Favier 01/12/2012 00:03



Je suis en train de les lire avec l'idée de vous répondre très bientôt ;)