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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Romanité et anti-romanisme : l’historiographie anti-romaine (II)

 

 

Nous avons eu la chance d’assister à la journée d’étude qui donnera lieu à la publication d’un ouvrage sur l’historiographie anti-romaine. Deux grands paradigmes historiographiques se mettent en place dès le lendemain du concile de Trente. D’un côté l’historiographie proromaine avec pour modèle les écrits du cardinal Bellarmin. D’un autre côté, une historiographie qui s’attache à démontrer que le Concile de Trente ne s’inscrit pas dans la tradition catholique et que la Réforme catholique a «déformé» le christianisme en cristallisant les oppositions entre deux Eglises et en consacrant le triomphe des tendances ultramontaines sur le conciliarisme. Rome revêt alors une autre signification. Cette veine intellectuelle n’est pas propre aux réformés, elle a aussi un aspect catholique (le gallicanisme au premier rang, mais aussi le jansénisme, le loyalisme récusant en Angleterre, les grands courants régalistes, comme le joséphisme, le fébronianisme, ou encore les juridictionalismes espagnol ou vénitien)

 

 

 

L’histoire ecclésiastique - ou religieuse pour l’époque contemporaine - est un des volets majeurs de l’érudition catholique post-tridentine. Mais il est intéressant de voir comment des historiens ont fait passer dans leurs productions historiques des idées antiromaines. L’un des enjeux de cette journée est de montrer combien l’usage de la mémoire peut être un outil de légitimation idéologique. Un certain nombre de topoi historiques, à l’origine peu claires et dont le souvenir peut progressivement s’estomper, permet de relativiser les prétentions pontificales : les doutes autour de la donation de Constantin ou des décrétales du IXe siècle, la querelle du Sacerdoce et de l’Empire, l’éloge du conciliarisme avec comme épisode central le Concile de Constance qui met fin au Grand Schisme, etc. 

 

 

♣ Parcours d’historiens anti-romains 

 

 

◊ Epoque moderne

 

 

A l’époque moderne, on retiendra principalement le jésuite Mainbourg auteur de nombreuses histoires sur des thèmes religieux (exposé de Jean-Pascal Gay, Ecole Française de Rome). Figure du courant gallican, il défend l’Université de Paris en procès contre les jésuites qui veulent installer leur collège. Mais il surtout célèbre pour une série d’ouvrages historiques sur l’arianisme, les croisades, les hérésies, le Grand Schisme, du luthéranisme, du calvinisme, de la Ligue... Pour le jésuite, s'impose progressivement l'idée que l’histoire est davantage source de certitude que la théologie. Passant sur les détails de l’exposé, on retiendra surtout l’idée que l’un des échecs des positions de Mainbourg tient à son cantonnement dans le registre historique. Les positions favorables à Rome s’imposent dans un contexte où la littérature acquiert trouve un nouveau public et de nouveaux pouvoirs. Faute de produire un récit identitaire, l’historiographie gallicane se disqualifie progressivement. 

 

 

◊ Les anti-romains du XIXème siècle.

 

 

Mais ce sont surtout les parcours des historiens de l’époque contemporaine qui ont retenu notre attention, comme celui de René-François Guettée (1816-1891) (exposé de Bernard Hours, Lyon III). Prêtre du diocèse de Blois d’origine modeste qui, sans étude secondaire mais grâce un labeur acharné, publie en 1847 une Histoire de l’Eglise de France à tonalité gallicane. Les années 1850 sont difficiles pour lui dans la mesure où il est plutôt hostile au Second Empire et reste attachée à la République de 48. Dans un contexte de plus en plus ultramontain, il se disqualifie de plus en plus au sein d'un clergé antilibéral. A ses yeux, si le pape est le «chef ministériel» de l’Eglise, il ne saurait être son «monarque absolu». L’archevêque de Reims l’accuse de libéralisme et lui conseille d’infléchir ses thèses. En 1851, le Saint Office range son ouvrage à l’Index... Guettée n’infléchit pas ses positions, il fonde un journal libéral l’Observateur catholique mais de plus en plus marginalisé, il choisit en 1865 de se convertir à l’orthodoxie russe. Il vit cette dernière comme l’aboutissement d’un engagement anti-romain. En 1874, il signe sous son nom de converti Wladimir Guettée un ouvrage qui va plus en avant dans la critique anti-romaine La Papauté hérétique, exposé des hérésies, erreurs et innovations de l'Église romaine depuis la séparation de l'Église catholique au IXème siècle (Paris, Sandoz et Fischbacher).

 

Wladimir_guettee.gif

Wladimir Guettée, en habit orthodoxe après sa conversion.

 

 

220px-Ignaz_von_Dollinger.jpgL’exposé de l’historien allemand Franz-Xaver Bischof (Université de Munich) permet de découvrir la personnalité d’un théologien bavarois s’étant opposé à Vatican I : Ignaz von Döllinger. Professeur d’histoire religieuse à l’Université catholique de Munich il est un des penseurs les plus respectés de son temps en Allemagne. Il traduit en allemand de nombreux auteurs français et entretient une correspondance avec Montalembert et Dupanloup. Le théologien développe une histoire documentée et critique du premier christianisme ou des papes au Moyen-Age. Ses différents travaux lui font prendre conscience de l’état interne critique du catholicisme et progressivement abandonner les positions ultramontaines et farouchement antiprotestante de sa jeunesse. A ses yeux, il est nécessaire de travailler à se réconcilier avec le protestantisme. En 1863, au premier congrès de théologie catholique allemande, dans un article demeuré célèbre, il donne comme tâche aux théologiens allemands de travailler à cette réconciliation en s’appuyant sur leur double identité d’Allemands et de catholiques.

 

Mais le dernier tiers du XIX° qui voit le triomphe du néo-thomisme et de l’ultramontanisme dans la théologie catholique rend plus difficile l’énonciation de positions dissidentes. Déjà opposé à la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception (1854) et favorable à la disparition des Etats pontificaux au profit de l’unité italienne, c’est au moment du Concile Vatican I que sa position devient délicate. Défavorable au projet de proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale, le penseur bavarois organise un congrès de théologiens à Berlin qui se conclue sur une résolution anti-infaillibiliste. Si à ces yeux, l’Eglise est infaillible, le pape ne saurait l’être. Cette conception dériverait d’une primauté mal comprise qui se serait imposé à partir de sources tronquées du XIème siècle. Si Döllinger reste en poste après 1870, sa position est de plus en plus délicate. L’archevêque de Munich impose aux professeurs de l’Université catholique un serment de soumission aux conclusions de Vatican I. Renvoyant le serment de date en date, il refuse au final «en tant qu’historien, théologien et citoyen» selon une formule restée célèbre en son temps. Excommunié en 1871, il reçoit toutefois des soutiens populaires et nombreux. Le roi de Bavière Louis II le nomme à la tête de l’Académie des Sciences de Bavière et l’Université d’Oxdord le fait docteur honoris causa. Göllinger ne choisit pas de se convertir au vieux catholicisme ou au protestantisme. Au vingtième siècle, le concile Vatican II l’a fait sortir de l’ombre avec des recours à ses travaux théologiques pour définir la collégialité et la synodalité. 

 

 

◊ Peut-on tracer des parcours anti-romains au XXème siècle ? 

 

 

C’est bien entendu là où le cadre d’analyse devient plus problématique. Les oppositions romains/jansénistes, ultramontains/gallicans s’estompent et deviennent moins opératoires et les enjeux se déplacent. 


 

41TNVPAHSDL._SL500_AA300_.jpgChristian Sorrel (Lyon III) offre une analyse intéressante du parcours de l’historien Jean Delumeau (né en 1923). Moderniste, il a travaillé sur l’histoire économique et sociale de Rome au XVIème, l’histoire de la Réforme, du catholicisme à l’époque moderne «entre Luther et Voltaire» l’histoire des sentiments comme la peur... Son anti-romanisme est modéré et discret et fait écho indirectement à ses travaux d’historien. L’historien fait partie de cette génération de penseur social du religieux attaché à se détacher d’une histoire trop confessionnelle. S’il analyse les problèmes de l’Eglise, il veut surtout prendre une posture de recul que lui confère la pratique universitaire et développer une vision plus large sur les problèmes présents. Jusqu’à son ouvrage le Christianisme va-t-il mourir ? de 1977, Jean Delumeau ne prend pas position publiquement sur le problèmes catholiques. Il n’est pas membre du CCIF. Son ouvrage reçoit alors  un grand écho dans un contexte assez dur pour l’Eglise de France (sécularisation masive, fin du mandat de l’Action Catholique, occupation de Saint-Nicolas du Chardonnet et développement du traditionnalisme, etc.). Primé par un prix oecuménique, Jean Guitton, membre du jury, démissionne ne voulant pas cautionner un ouvrage de Delumeau réduisant le christianisme en une «simple croyance en Jésus sauveur». Deux autres ouvrages complètent son analyse de la crise catholique : Ce que je crois (1985) et Guetter l’aurore, un christianisme pour demain (2003). 

 

 

 

Dans ses ouvrages, Jean Delumeau développe l’idée d’un christianisme «erasmien» (Sorrel) laissant une grande place à la liberté individuelle et se desserrant des exigences dogmatiques et ritualistes. On retrouve un certain nombre d’idées phares : 

 

♦ Le recours au temps long pour relativiser la déchristianisation. L’historien veut s’attacher à montrer que la déchristianisation n’est pas le fruit de Vatican II et  que la déchristianisation était en partie illusoire. Au Moyen-Âge, il existe dans le christianisme un écart structurant entre le prescrit et le vécu. Comme le note Christian Sorrel, Jean Delumeau a une conception chronologique très particulière en occultant le XIXe siècle et sa grande vitalité religieuse et les reflux relatifs de la désemprise religieuse.


 
♦ L’Eglise théologique, modèle idéal, se distingue de l’Eglise historique liée au pouvoir temporel. Pouvoir temporel et ses excès de puis Constantin (Inquisition, antisémitisme), utilisant la peur pour asseoir son pouvoir sur les âmes; réprimant la religion populaire des gens simples, etc. Il n’y pas vraiment un procès anti-romain direct ni de recours à des modèles théologiques contestataires (théologie de la libération, etc) mais le recours aux éléméents de la vulgate anticléricale classique d’une Eglise-pouvoir. Il y a très peu d’allusion à la personnalité des papes et son anti-romanisme n’est ni central ni obsessionnel. 


 
♦ L’utopie réformatrice propre aux années soixante-dix et à l'après-concile. Jean Delumeau souhaite la mise en place d’un christianisme qui fasse le deuil définitif de ses prérogatives passées, habite vraiment la modernité et s’organise à partir de la base. Il est très favorable aux avancées oecunémiques et voient l’ouverture conciliaire comme une première étape dans un processus plus large de  mise en place d’un «credo fondamental» et l’organisation d’un Concile Général des Eglises chrétiennes pour mettre à plat un certain nombre de problèmes liés aux formulations doctrinales désuètes  - énoncées dans un lexique d'une autre époque - (péché originel, rédemption, etc.) Jean Delumeau propose d’abandonner la structure monarchique de l’Eglise catholique pour lui substuer une structure plurielle et davantage démocratique. Il propose la mise en place d’un «parlement de la catholicité pour élire le pape», l’ouverture aux femmes et aux laïcs, le refus de la condamnation de Mgr Lefebvre, etc. 

 

 

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