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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Peut-on marier les homosexuels dans les églises?

COULMONT, Baptiste (2007) "Mariage homosexuel, religion et État aux États-Unis" dans ROCHEFORT, Florence (dir.) Le Pouvoir du genre, laïcités et religions 1905-2005, Paris : Presses Universitaires du Mirail, pp. 217-228

 

En parcourant l'ouvrage de Florence Rochefort sur Religion et laïcité, sur lequel j'aimerais revenir bientôt, je suis tombé par hasard sur un article qui acquiert dans le contexte qui est le nôtre une certaine actualité.

 

Baptise Coulmont y réfléchit à la façon dont l'émancipation des minorités sexuelles interroge depuis quarante ans les Églises chrétiennes aux États-Unis. Le problème qui se pose là-bas est lié à la forme particulière que revêt la sécularisation. Un pasteur qui célèbre un mariage est considéré comme un agent de l'État de plein droit. Dès la deuxième moitié des années soixante, sont ainsi recensées, outre-Atlantique, des tentatives de célébrations de personnes de même sexe par des pasteurs. Mais, pendant longtemps, leur valeur civil est déclarée nulle après des actions juridiques d'opposants.

 

AllSaintsEpisExtEntre 1970 et 1973, le révérend Weeks (pasteur épiscopalien) célèbre ainsi à l'église des Saints Apôtres à New York plusieurs unions. Certaines sont médiatisées dans la presse. L'évêque local considère que, tant que les cérémonies se déroulent hors du regard public, cela relève de la marge de manœuvre pastorale du prêtre. Mais, il se montre plus réticent quand elles sont publiques. L'officier d'état-civil de New York porte alors plainte au pénal contre le pasteur et son évêque. Ces derniers, dans une lettre publique à la justice, déclarent que ces cérémonies ne constitueraient pas de vrais mariages. Une jurisprudence naît à ce moment-là: un mariage religieux ne saurait avoir de valeur civile pour les couples de même sexe.

 

La pratique se développe même au cours des années 1970 et 1980, sans que la droite conservatrice ou des chrétiens n'y décèlent une question sociale. Les cérémonies sont davantage vues comme des parodies sans réelle valeur. En 1993, la situation change. La cour suprême de l'État d'Hawaï déclare que rien ne s'oppose à la légalisation du mariage de deux personnes de même sexe. Le mariage gay s'inscrit dès lors dans un horizon possible du droit. L'évêque épiscopalien d'Hawaï dans une lettre à son clergé s'inquiète: "comment exercer notre ministère dans une telle situation?". Plutôt que de marier les couples, il propose alors de les bénir: "si l'on peut bénir des voitures ou des maisons, des entreprises ou des animaux, alors il ne faut certainement pas beaucoup d'imagination pastorale pour bénir un couple qui essaye de vivre aussi moralement et fidèlement qu'ils le peuvent" (cité pp. 223-224).

 

L'Église de Jésus-Christ des Saints du Dernier Jour (les "mormons"), l'Église catholique romaine, et d'autres églises se mobilisent alors sur un terrain politique pour s'opposer à l'extension possible du mariage. Elles se cotisent pour mettre au point un matériel militant extrêmement développé ainsi qu'apporter des éléments de langage et des arguments contre. Des coopérations œcuméniques voire inter-religieuses (avec des Juifs orthodoxes par exemple) se mettent sur pied. Elles proposent une définition juridique du mariage fondée sur la différence des sexes, non pas au nom des convictions de leurs groupes religieux propres, mais en raison d'un"héritage transcendant les divisions religieuses et historiques" (idem). La question devient également un enjeu interne aux groupes religieux. Dès 1996, les Méthodistes unis interdisent les cérémonies de mariage entre personnes de même sexe. Un pasteur célébrant une telle union est passible de sanctions par sa hiérarchie.

 

Baptiste Coulmont montre bien comment une question a priori en dehors du périmètre d'action de l'État, mais des Églises seules, s'y retrouve. Les pasteurs sanctionnés font en effet appel de leur mise à pied devant des juridictions civiles. La médiatisation grandit autour des procès. Pour ces Églises, paradoxalement, "résister à ce qui apparaît à certains au mieux comme une sécularisation, au pire comme une hérésie, conduit ainsi à une sécularisation profonde d'un mode de régulation institutionnelle des déviances théologiques et pastorales: autour des procès s'affairent les caméras, les journalistes, les groupes de pression, les avocats et un public" (p 226). Dans les États où le mariage gay est autorisé (le Vermont par exemple depuis 2000) les pasteurs sont en droit de marier les personnes de même sexe, non au nom des principes de leurs Églises, mais bien au nom de la loi de l'État. Le sociologue rappelle comment les relations Églises/État rejouent en fait un problème plus ancien: celui de l'acceptation du divorce par les communautés religieuses (processus s'étalant de 1850 à 1950). Il se pourrait que, comme autrefois, la norme laïque redéfinisse la pratique religieuse:  "aujourd'hui, mariage et remariage sont traités de manière similaire par les pasteurs, qui préfèrent souvent ignorer certaines régulations datant du milieu du XIXème siècle et différenciant ces deux types d'unions"... Néanmoins, il se peut que, comme l'avortement, la position intransigeante des Églises, et celle de l'Église catholique par exemple, ne s'estompe pas...

***

Et chez nous, quel sera l'impact sur les confessions religieuses de l'ouverture du mariage aux personnes de même sexe? Évidemment, le schéma de sécularisation états-unien n'est pas transposable en France. Il n'existe qu'un seul mariage civil dont  l'officiant légitime est un maire ou son adjoint. Jamais un officiant religieux: prêtre, rabbin, pasteur, iman, etc. Néanmoins, tous les mariages religieux se doivent d'être précédés par un mariage civil sans quoi l'officiant religieux s'expose à une peine assez importante. Certains demandent d'ores et déjà la possibilité d'abroger cette condition d'un mariage civil précédant nécessairement le mariage religieux. Pourquoi? car le premier serait éthiquement contraire aux convictions des futurs mariés et qu'ils refuseraient de s'y soumettre. On peut néanmoins penser que cette demande sera marginale. Un mariage religieux n'offre que des gratifications symboliques et spirituelles à ceux qui le contractent et alors que ces derniers sont aussi attirés par le mariage pour ses avantages légaux et matériels (impôt, succession, droit à la mutation, etc.) L'attelage si français d'un mariage civil précédant un mariage religieux a sûrement encore de beaux jours devant lui... 

 

Et après la mairie, pas d'église pour les couples homosexuels? On l'ignore peut-être, mais il existe déjà des rituels, même s'ils restent marginaux, de bénédiction de couples de personnes de même sexe. Cela même dans le catholicisme. Ils sont en usage dans des paroisses particulières et d'avant-garde ou à la marge de congrégations religieuses. Ces rituels participent à une sorte de "pastorale de l'ombre" de l'homosexualité. Sans valeur canonique ni sacramentelle, ils constituent une para-liturgie proposée par des pasteurs qui veulent soutenir des couples s'engageant sur le chemin de la vie stable à deux... Reste que l'intimité, voire la confidentialité ainsi que la non-reconnaissance institutionnelle de telles pratiques leur confèrent une valeur relativement faible, même sur le plan symbolique. Bien évidemment, chez les catholiques, la dimension sacrementelle du mariage gêne sûrement l'évolution même si une bénédiction n'est pas un sacrement.

 

Chez les protestants, la question est d'ores et déjà plus avancée au sens où on y réfléchit à voix haute et ouvertement. Le Carrefour des Chrétiens Inclusifs a ainsi proposé en janvier dernier un livret fruit de la réflexion dense et pousée d'un "groupe de réflexion théologique sur les bénédictions pour les couples de même sexe". Il prend la suite d'un premier document de la Communion protestante luthéro-réformée qui avait ouvert, en vain, la porte à ces questions quelques années auparavant. Après une étude exégétique et théologique assez poussée et fouillée, les auteur.e.s du livret ne voient pas le problème majeur dans l'organisation de telles bénédictions. Ils s'inscrivent, selon eux, dans la tradition de l' "alliance" vétéro et néo-testamentaire. On peut penser que le protestantisme francophone connaît un processus assez proche d'évolution. Chez nos voisins suisses, le Synode de l'Église Évangélique Réformée du canton de Vaud vient ainsi de voter le 3 novembre dernier, à une large majorité (59 voix contre 9), la possibilité d'offrir un rite pour les couples de même sexe (déjà engagés civilement)...

 

Comme aux États-Unis, les groupes religieux hostiles à l'ouverture du mariage aux personnes de même sexe ont peut-être de bonnes raisons de s'inquiéter. On peut en effet penser que l'ouverture du mariage civil aux personnes de même sexe les interrogera en retour. L'inscription sociale d'une cérémonie publique de mariage homosexuel aura des conséquences sur les communautés religieuses. Elles devront contrôler des demandes de même type de certains de leurs membres qui ne sont pas forcément au fait du débat théologique ou de la situation canonique de leurs propres confessions. Et qui sait, ces images nous deviendront peut-être un jour familières ? 

Vidéo de la première cérémonie de mariage homosexuel dans l'Église nationale luthérienne suèdoise (2011), via Youtube

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Pascal JAcob 05/09/2013 11:35

Des rituels sans valeur canonique... autrement dit des aliments sans valeur nutritive, ou des sacrements sans valeur religieuse... pas mal !

Anthony Favier 06/09/2013 10:35

Rassurez nous Pascal, pensez-vous que les protestants, vivant sans les mêmes sacrements que vous voire sans, ou même les personnes qui ne savent pas du tout ce qu'est un sacrement peuvent être sauvés ?

Laicus 22/12/2012 09:45

« Et après la mairie, pas d'église pour les couples homosexuels? » En France, aussitôt que la loi sur le mariage pour tous sera promulguée, il sera possible aux couples de même sexe d'aller ensuite
s'unir religieusement et publiquement à la cathédrale américaine (épiscopalienne) de Paris. On pourra probablement dire "se marier à la cathédrale" si le sacrement est vraiment calqué sur celui du
mariage hétéro, ce qui semble être le cas. Je recopie ci-dessous quelques lignes du blogue du groupe lambda de cette cathédrale : Dans la soirée du Mercredi 21 Novembre 2012, devant le Groupe
Lambda (groupe paroissial LGBT de la Cathédrale Américaine de Paris), Monseigneur Pierre Whalon, évêque en charge des Églises Épiscopales d'Europe, a fait les déclarations suivantes: "Dès le 1er
Dimanche du mois de Décembre 2012, dans tous les diocèses épiscopaliens européens dont j'ai la charge, préalablement munis d'un certificat de mariage ou d'un contrat d'union civile (ndlr: En
France, le PACS), il sera possible pour tous les couples LGBT de s'unir religieusement de façon publique." (...) Ainsi, les couples LGBT pacsés qui souhaiteraient procéder à une cérémonie
religieuse chrétienne de bénédiction de leur union, pourront, à partir du Dimanche 02 Décembre 2012, candidater auprès de la Cathédrale Américaine de Paris. (...) Avant d'être utilisée, cette
liturgie doit encore être soumise au vote du Vestry de la Cathédrale, puis s'en suivra une période de préparation et d'échange avec la paroisse en début d'année (sûrement avec le nouveau doyen ou
la nouvelle doyenne). " Source : http://lambda.blogspirit.com/archive/2012/11/26/benedictions-de-couple-du-meme-sexe-dans-l-eglise-episcopale.html

Anthony_Favier 22/12/2012 10:45



Merci pour vos indications ! 



Baptiste C. 20/12/2012 08:53

Les "paraliturgies" (ces actes rituels qui ne sont pas dans le Rituel) sont nombreuses. Les bénédictions de fiançailles, par exemple, n'ont pendant longtemps été que des bricolages (avant la
création d'une bénédiction officielle dans les années 1980)... et encore aujourd'hui le sont-elles souvent (car le Liber Benedictionum précise « on ne fera jamais les fiançailles ou la bénédiction
spéciale des fiancés à l’intérieur d’une messe », ce que les fiancés cherchent parfois à détourner)
je vous renvoie à mes travaux sur ce sujet http://coulmont.com/articles/2002a.pdf
et
http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/04/04/89/PDF/2004e.pdf

Il en va de même avec les bénédictions d'union pour les couples du même sexe, avec, en plus, une forme de clandestinité ou du moins de faible publicité dans le monde catholique romain.

Au passage : merci d'avoir redonné une actualité à mes travaux !

Incarnare 19/12/2012 22:46

Anthony,

Il n'y a pas "dans le catholicisme" de "rituel" de bénédiction de couples personnes du même sexe.

Parce qu'un "rituel" est un recueil de formules reconnues et dûment approuvées par l'Eglise catholique, non de simples formules rédigées sur un coin de table par des personnes privées.

Parce qu'il ne suffit pas que quelques catholiques en mal d'inspirations griffonnent une bénédiction pour que celle-ci soit "dans le catholicisme".

Bien cordialement.

Anthony_Favier 19/12/2012 23:19



Nous sommes bien d'accord au sens que ce n'est pas dans le missel romain mais je vous assure que si il y a bien un rituel en usage. Mais l'usage n'est pas la loi, du moins avant un temps long,
nous en convenons fort aisément !