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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Michelat, Guy et alii / L'Héritage chrétien en disgrâce, Paris, L'Harmattan, Religion et Sciences humaines, 2003.

 

A la fin des années quatre-vingt et début des années quatre-vingt-dix, une enquête d’opinion du CSA (1986) et un livre d'analyse consécutif  (1991) font un certain bruit en révélant l’état de faiblesse du catholicisme français (Michelat 1991). Plus qu’une pratique défaillante, ils montraient combien le credo catholique qui avait jusque là tenu une place importante dans l’imaginaire ou la contreverse se délitait. Non seulement les Français pratiquaient peu, mais, de surcroît, croyaient mal. Cette enquête de 1986 a été actualisée en 1994 et analysée par trois sociologues (Guy Michelat, Julien Potel, Jacques Sutter) dans cet ouvrage qui ne fait que renforcer, en le nuançant peut-être, le constat de 1986.

 

Même si l’ouvrage aborde sans totalement la résoudre les nombreuses questions méthodologiques que comporte le sondage sur des échantillons représentatifs, il a surtout l’avantage de donner des éléments clairs d’analyse sur ce qu’une autre sociologue du religieux, Danielle Hervieu-Léger, a pu appeler l’exculturation (Hervieu-Léger 2003) du catholicisme français :

  

« Alors que le catholicisme demeure la religion déclarée dominante, il devient minoritaire du point de vue du catholicisme réel. Plus encore, on assiste à un éclatement du champ religieux lui-même et au glissement vers une culture pour laquelle le religieux n’est plus la référence de légitimation et de l’explication de l’univers. » (1) ou : 

 

« Les Français catholiques, dans leur grande majorité, sont devenus des «héritiers sans testament» c’est-à-dire privés du système explicatif des croyances et symbole transmis en héritage» (2)  

 

 

Ce constat entraîne une question lourde de conséquences, plus laissée comme une ouverture et une piste qu’un constat. Comment penser l’avenir du catholicisme français si son héritage est tant hypothéqué dans la société ? 

 

« Peut-on restaurer un système de croyances héritées, en tablant sur la valeur du patrimoine que nous a légué l’histoire ? Est-il possible - et sous quelle forme - de redonner une valeur symbolique à tout un système de croyances héritées ? sinon, quel peut être son avenir ? Si le sens global de l’univers, celui du rapport aux origines et à la destinée ont pris d’autres significations que celles qui sont inscrites dans l’héritage chrétien, quelles voies d’accès peut-on aménager pour redécouvrir des formes plausibles d’une symbolisation, propres à réveiller les croyances comme système de légitimation ? face à un mouvement de déstructuration de l’univers religieux, que devient le fait religieux lui-même ? N’est-il pas voué à la collusion ou à la dilution ? Peut-il être encore générateur de consensus et conserver son rôle d’intégration sociale ?» (3)

 

Pour illustrer ce phénomène, les auteurs ont isolé six thèmes (chapitres) qui révèlent la décomposition progressive de l’héritage catholique de la société française : la culpabilité, l’univers des croyances, les représentations de Dieu et Marie, la mort et l’au-delà, la confrontation science et foi, et la laïcité. 

 

 

♣ La culpabilité et le péché

 

Pendant longtemps en Occident, la notion de péché a permis de saisir, d’expliquer et de réguler le sentiment psychologique de culpabilité. Le schéma d’un péché originel et d’un salut venant par un Jésus rédempteur servait de trame générale pour expliquer l’existence du mal tant dans l’individu et la société. Le péché se définissait par rapport à la loi d’un Dieu tout-puissant et souverain que l’humain transgressait. La liberté humaine finie et faillible par la faute d’Adam et Eve avait entraîné un état de nature pécheur. La nature viciée se transmettant biologiquement expliquait un état de fait et mettait en place les premiers éléments d’un drame du Salut. Jésus rachetait les humains par son sacrifice sur la croix et pouvait en faire profiter les chrétiens. 

 

Les enquêtes révèlent combien cet horizon culturel est en train de s’effacer en France. Le pôle de culpabilité tend à se déplacer de Dieu vers l’homme lui-même. Le rapport qu’entretient l’homme vis-à-vis de la transgression change. Pour 60% de la population française, l’idée même de péché signifie «peu» ou «pas de chose». Il n’y a plus de connexion nécessaire entre le champ éthique et le champ religieux, une très grande majorité de Français étant convaincus qu’il existe une conduite morale possible sans religion. Les critères éthiques religieux simples (péchés) et même l’idée de la capacité universelle de l’humain à les trouver en sa nature (droit naturel) disparaissent au profit d’une contextualisation éthique et une volonté autonome : 

 

«L’acte moral n’est plus tellement fondé sur la nature des choses, objectivement définie selon une loi naturelle, mais sur l’autonomie du sujet qui prend sa décision dans l’action consciente, éclairée par sa raison, selon une loi de liberté.» (4)

 

 

♣ L’univers des croyances

 

67% des Français se définissent encore en terme d’identité comme catholique. 29% estiment que l’existence de Dieu est certaine et 9% déclarent aller une fois par semaine à la messe.

 

Si un noyau de croyants ayant de fortes positions orthodoxes (conformes au catéchisme de l’Eglise catholique) se maintient, les Français se détachent de plus en plus nettement du credo catholique. Les différents éléments du credo catholique sont jugés globalement peu «crédibles». 34% des Français croient que Jésus est le Fils de Dieu, 21% que Dieu est présent dans l’Eucharistie, 20% en l’existence du Jugement Dernier, etc (5)

 

Mais, dans le détail, les résultats sont plus complexes. Même les croyances dogmatiques qui semblent les plus essentielles ne sont pas forcément partagés par les pratiquants réguliers. Ces derniers croient ainsi à 80% à la divinité de Jésus ou la résurrection, à 75% au pardon des péchés ou en la présence réelle du Saint-Esprit, 56% en l’âme immortelle, etc. 

 

 

♣ Dieu et la Vierge Marie

 

pgc-039.jpgComment les Français se représentent-ils Dieu ? Dans une liste de plusieurs mots, les mots de créateur (28%), rien (13%), amour (12% et légende (9%) arrivent en tête... Si le registre démiurgique arrive en tête, les sociologues insistent autant sur un aspect ancien de la perception de Dieu (horloger de l’univers, chef de la création) que d’un intérêt récent pour l’écologie. De même, l’occurrence «amour» qui arrive en troisième position serait le reflet de l’évolution pastorale et théologique qui a suivi le Concile avec l’insistance sur un Dieu plus aimant que tout puissant. La Vierge Marie conserve une place de choix dans le catholicisme français. A la question, qui priez-vous ? Les Français s’adressent prioritairement à Dieu directement (74%) et la Vierge (40%) devant Jésus-Christ (37%). 50% déclarent aller brûler de temps en temps des cierges à l’église.

 

 

 

♣ Mort, après-mort et au-delà

 

Pour Julien Potel, il s’agit de «croyances perturbées» : 

 

« Nos contemporains construisent en eux un écheveau de représentations symboliques sur les défunts et l’au-delà. Des croyances s’élaborent sur la fin du monde et la réincarnation, sur l’âme immortelle et la communication entre les vivants et les morts. Des attitudes traditionnelles sont perturbées et constituent des signes de refus de croire » (6)

 

 

pgc-032.jpg

Chemin de Croix, Jean-Georges Cornelius (1930).


62% des Français persistent à croire qu’il y a quelque chose (autre vie, quelque chose qu’on ignore) après la mort. 25% qu’il n’y a rien. Chez les catholiques, les croyances liées à l’après-mort sont celles qui sont les plus délitées : 49% des pratiquants réguliers croient en une autre vie. Un taux stable de pratiquants ainsi que de non-pratiquants (environ 10%) croient en la réincarnation (incompatible pourtant avec le dogme catholique). Le Jugement dernier (avec 39% de pratiquants qui y croient), l’Enfer (33%) et le Purgatoire (33%) sont dites des croyances objectivement menacées. Pour Julien Potel : 

 

« l’au-delà et les fins dernières, au lieu de trouver un système cohérent de croyances et de symboles en relations vivantes avec des pratiques religieuses, on est en face de pôles de croyances et d’incroyances avec des représentations déstructurées et des pratiques en baisse. La doctrine et les représentations officielles de l’Eglise catholique sont, suivant les cas, en décalage plus ou moins grand avec ce que pensent, affirment et vivent la population et les jeunes en particulier. La religion vécue apparaît bien éloignée de la religion officielle» (7)

 

Pourquoi un tel décalage ? 

 

♦ Le sociologue pointe le fait que l’institution continuer de jouer un rôle déterminant dans le monde de la santé et des cérémonies funéraires. Les personnes en deuil se tournent vers l’Eglise pour les cérémonies  bien que son dogme ne reflète pas vraiment leurs croyances  propres.

♦ Pour Julien Potel, il existe une confusion dans l’enseignement donné par les prêtre, les évêques et les prédicateurs qui ne facilitent pas l’énonciation d’un dogme clair sur les fins dernières. Les représentations traditionnelles (enfer, diable, feu éternel, purgatoire) tendent à disparaître dans les jeunes générations face à des discours qui varient sur le contenu du catéchisme et sa vulgarisation. 

♦ Les changements relèvent plus globalement d’un mouvement social plus vaste qui voit l’avènement d’une société post-industrielle, urbanisée, désacralisées où coexistent différents groupes religieux. Julien Potel pointe du doigt la «fascination» pour le bouddhisme qui semble répondre à certains nombres d’impasse du catholicisme. 

 

 pgc°026     

      Les Arbres verts ou la Procession sous les Arbres, Maurice Denis (1893). 

 

 

♣ Les ambitions de la science et les prétentions de la foi

 

 

Le scénario positiviste avait tenu pour acquis que l’essor de la science et de la raison feraient irrémédiablement reculer les croyances et les religions. Mais les déceptions des promesses du progrès ont mis à mal ce scénario. Aujourd’hui, les enquêtes révèlent davantage des positions plus mesurées, un désir d’une approche renouvelée des relations sciences et foi.  57% des Français considèrent ainsi qu’ «il y a des choses que la science ne pourra jamais expliquer» Plus qu’une concurrence, il y aurait un désir d’intelligibilité renouvelée : 

 

 

« L’essentiel pour l’homme à la recherche de sa vérité n’est pas tant dans l’adhésion formelle à un contenu spécifique - que celui-ci soit énoncé par les instances religieuses ou les instances scientifiques - que dans le fait d’obtenir, d’une façon ou d’une autre, une explication plausible aux questions de l’existence et aux interrogations face à l’univers. Là où la science ne peut encore intervenir pour satisfaire cette requête fondamentale, l’homme cherche ailleurs les réponses qui lui conviennent » (8)

 

 

Si le débat paraît moins vif qu’à d’autres époques, cela vient sûrement que l’Eglise catholique a levé un certain nombres d’interdits ou d’ambiguïtés en ne s’opposant pas au darwinisme ou en révisant le procès de Galilée (sous le pontificat de Jean-Paul II). Les hommes d’Eglise se disent aussi attachés à la valorisation des sciences qui sont relus théologiquement comme chemins de vérité pouvant mener de façon ultime vers le Créateur. Mais ce type de discours reste encore peu partagé dans la population française : « l’oeuvre de la création, sans sa visibilité, n’entraîne pas l’évidente conviction sur l’invisible puissance paternelle du créateur » (9), deux tiers des Français continuent de voir dans la nature avant tout «harmonie» ou «émotion» et 7% seulement la présence d’une force supérieure. 

 

 

 

♣ La laïcité comme cohabitation des différences 

 

Dans ce champ d’investigation, on apprend avec intérêt que seulement 50% des Français ont une image positive de la laïcité en étant d’accord avec l’affirmation «la laïcité est garante de la concorde entre différentes communautés» (50% d’accord ou très d’accord). En fait, « la laïcité, comme principe de vie commune, est tout à fait déterminante lorsqu’il s’agit de définir la nature et le rôle de l’Etat, d’organiser de façon consensuelle la cohabitation des particularismes et de fixer les règles du jeu et les normes de la relation sociale. Elle ne suffit pas à elle-même comme principe universel de vie et comme l’explication globale de l’homme. Elle emprunte à d’autres champs que celui de la vie publique qui lui permet de se construire et de définir» (10)

 

 

♦♥♦

 

 

La postface que nous offre Paul Ladrière révèle combien désormais le champ social d’investigation du religieux est complexe dans la mesure où « Les autorités religieuses ont cessé pour nos contemporains d’être naturellement garantes des croyances. Les croyances relèvent désormais de l’opinion que se forge chacun. L’horizon des croyances est maintenant offert à toutes les sollicitations. » (7)

 

 

 


Bibliographie

 

Hervieu-Léger, Danielle (2003), Catholicisme, la fin d'un monde (Paris: Bayard).

 

Michelat, Guy (1991), Les Français sont-ils encore catholiques ? : analyse d'un sondage d'opinion (Paris: Cerf).

 

Michelat, Guy, Potel, Julien, and Sutter, Jacques (2003), L'Héritage chrétien en disgrâce (Religion et Sciences Humaines; Paris: L'Harmattan).


Notes

(1) Guy Michelat, Julien Potel, and Jacques Sutter, L'héritage Chrétien En Disgrâce (Religion Et Sciences Humaines; Paris: L'Harmattan, 2003), p. 7 

(2) Ibid. p. 7

(3) Ibid. p. 16

(4) Ibid. p. 61

(5) Ibid. p. 118

(6) Ibid. p. 160

(7) Ibid. p. 188

(8) Ibid. p. 203

(9) Ibid. p. 230

(10) Ibid. p. 332

(11) Ibid. p. 334 

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