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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Lu dans Golias Hebdo. Le verbatim d’une conférence d’Ivonne Gebarra

 

sur les n° 175, 176 et 177 de Golias-Hebdo, « à la découverte de l’image féminine de Dieu», un article (en trois parties) inédit en français d’Ivonne GEBARA (présentation et traduction : Carmine CASARIN et Jean VAN DER HOEDEN).


 

Trois articles de Golias hedo présentent un texte récent de la théologienne Ivonne Gebara. C’est une bonne nouvelle dans la mesure où nous disposons de peu d’ouvrage d’elles traduit en français et sa pensée reste globalement méconnue en Europe. Dans cet article, la théologienne veut procéder à un bilan critique de ce qui a été accompli depuis les années 1970. Elle revient principalement sur des progrès  notables : 

 

«Dieu le Père est en train de perdre son hégémonie, et cela parce que les hommes sont en train de perdre l’hégémonie politique, sociale et culturelle» et «les comportements misogynes et injustes vis-à-vis des femmes, affirmés sur la base d’une volonté divine présumée sont en train de devenir de plus en plus insupportables» (1).

 

Dans les mentalités, s’inscrit de plus en plus l’évidence du lien entre la rigidité des structures ecclésiales et le conservatisme social.  Pourtant, la théologienne veut également développer quelques appels à approfondissements.

 

25ivone gebara 3


 

♣ Le lien entre théologie féministe et théologie de la libération 

 

La théologienne brésilienne (excommuniée par le Vatican) évoque les origines de la théologie féministe qui a dû naître en dehors des circuits officiels notamment dans la théologie de la libération. Elle préfère plutôt se rattacher, selon sa propre expression, à la «théologie féministe de la libération». Si la filiation avec le courant théologique sud-américain est assumée, elle rappelle combien elle est restée tributaire des hommes (et des clercs principalement). La théologie de la libération, à ses yeux, ne s’est jamais totalement départie d’une certaine misogynie : 

 

« (en ouvrant) seulement quelques espaces à des femmes protagonistes et introduisant cette complémentarité des sexes si chères aux personnes les lus ouvertes de l’Eglises. Le problème des revendications féminines serait résolu seulement en apparence sans modifier cependant l’ordre du pouvoir théologique et ecclésial. Cette théologie élargie aux femmes, mais selon une vision théologique masculine, ne créé pas de difficultés» (2) 

 

♣ Théologiennes féministes radicales/théologiennes féministes modérées.

 

Ivonne Gebara semble en fait pointer l’impasse dans laquelle se seraient mises les théologiennes modérées trop clémentes vis-à-vis de l’institution :

 

 «les modérées se sont préoccupées du salut des femmes, en gardant la même doctrine en vigueur depuis des siècles dans l’Eglise et jalousement protégées par les hommes.» (3) 

 

Les féministes radicales, auxquelles elle affirme se rattacher, doivent se lancer dans une reformulation du langage et de symboles pour atténuer l’ancienne division des rôles et des identités fixes ce qui suppose une refonte du cadre théologique classique :

 

«les théologiennes féministes radicales (...) veulent atteindre les racines de la problématique anthropologique, en proposant une herméneutique différente (...) (elles) trouvent peu d’écoute dans les institutions, du moment qu’elles proclament l’urgence de changer graduellement l’imaginaire chrétien, pour introduire des positions moins sexistes, donc, plus inclusives» (4)

 

♣ Les théologiennes féministes face aux institutions ecclésiales

 

A la différence de la théologie de la libération qui a pu rencontrer une écouter et trouver un appui auprès de quelques évêques, la théologie féministe s’est développée sans aucun appui épiscopal ni clérical. D’une certaine manière, Ivonne Gebara transforme cette situation de marginalité en grâce récusant même la nécessité d’avoir une théologie centrale et unifiée :

 

« nous nous demandons pourquoi il est nécessaire d’avoir une théologie officielle unique, un contrôle doctrinal central, à partir de responsables masculins. Nous croyons au dialogue qui poursuit des chemins de vérité et de justice et non à l’imposition, a priori, d’une vérité absolue et éternelle de la part d’une élite éloignée des différents groupes qui embrassent la foi chrétienne (...) nous n’avons pas de modèle figé des convictions qui s’expriment de manière différente, en partant des situations que nous vivons » (5)

 

La théologie brésilienne de développe pas ce que l’on pourrait appeler une anarchie théologique : « (les théologiennes féministes) apprécient les institutions (mais) elles insistent sur la nécessité de les réinterpréter selon les besoins réels, les temps, les lieux.» (6)  On rejoint là tout un axe de la théologie féministe contemporaine, qui naît du rejet du catholicisme romain institutionnel et de sa théologie, cherche dans une démarche commune des formes alternatives pour vivre et croire. On retrouve ainsi, assez classiquement, sous la plume d’Ivonne Gebarra l’appel à l’égalité dans les communautés  «dans les droits et les formes de l’égalité sociale» (7). On peut sûrement penser qu’elle parle des fonctions liturgiques, ministérielles et gouvernantes dans l’Eglise. Elle développe une réflexion intéressante sur la nécessité de communauté signifiante de l’humanité davantage que de la virilité  : 

 

«cette communauté d’égaux est possible, seulement si nous réussissons à comprendre que les personnes sont différentes dans leur constitution ontologique (...) nous sommes l’image de ce que nous voulons être ou, en d’autres mots, nous avons en nous les idéaux de ce que nous voulons pour nous et pour l’humanité» (8)

 

♣ Le futur de la théologie féministe ?

 
Ayant pris ses distances avec d’une part une certaine théologie de la libération et d’autre part la théologie féministe modérée, Ivonne Gebara s’illustre par un certain souci de non compromission et on apprécie qu’elle livre quelques réflexions sur la façon dont elle conçoit le futur. Dans son article, elle envisage avec une certaine lucidité la situation problématique de ce surgeon féministe catholique des années soixante-dix dans une institution catholique davantage marquée par le repli vers les formes traditionnelles que l’évolution pastorale et l’innovation théologique. Ivonne Gebara reconnaît que la théologie féministe reste marginale, et tout particulièrement auprès des femmes les plus modestes qui apparaissent pourtant au coeur de ses préoccupations. Elle évoque, pour les milieux populaires féminins, la peur de désobéir et la culpabilité qui restent fortes. La théologienne trace un parallèle entre aliénation politique, sociale et religieuse qu’on aimerait qu’elle développe en donnant davantage de détails. On pressent qu’elle perçoit de manière négative le retour d’une «religion populaire» qui avait pu peut-être s’atténuer dans l’immédiat après-concile :  

 

«la lutte pour la survie dans (les milieux populaires) continue d’être alimentée par une vision de dépendance politique et religieuse. On demande à l’Etat et aux politiciens comme on demande à Dieu. Avec la différence que, si les pauvres peuvent toujours perdre l’espoir lorsqu’il s’agit de politique, ils ne peuvent pas le perdre lorsqu’il s’agit de Dieu, puisque de Lui on attend toujours quelque chose. Dans ce sens, malgré les progrès vers une connaissance politique et une responsabilité sociale partagée, aujourd’hui, nous constatons aussi un retour de formes du passé, liées à une religion de miracles et des grands prodiges opérés par Dieu et ses saints» (9)

 

Cette réflexion autour de la toute puissance de Dieu est intéressante et rejoint en écho certains développements de la théologie de ce côté de l’Atlantique. Nous pensons tout particulièrement à la théologienne protestante Lyta Basset et son dernier ouvrage où elle raconte comment à travers l’expérience de la perte de son fils elle a dû faire l’expérience du deuil de la «toute puissance» de Dieu telle que l’avait perçue la tradition. 

 

Sur un plan pratique, Ivonne Gebara développe également un appel au développement de petites communautés de vie plus familiales que hiérarchiques. C’est l’idée de la «communauté de base» que l’on retrouve assez classiquement depuis les années soixante dix dans les mouvances du catholicisme d’ouverture sans que l’on parvienne véritablement à identifier leur nombre, leur dynamisme, leur recoupement avec des paroisses catholiques et leur degrés de coupure avec la société ambiante. On a le sentiment que ce laïus incantatoire ne parvient pas véritablement à conjurer la réalité finalement assez favorable à la hiérarchie romaine. Le désir d’un changement «par le bas» semble toujours s’échouer sur la réalité institutionnelle d’un catholicisme profondément centralisé et disposant de puissants outils de régulation qui lui permettent de contenir les expériences perçues comme séditieuses.  

 

***

 

Pour aller plus loin : 

 

Golias hedo, n° 175 à 178, mars-avril 2011. 

 

 


Notes :

(1) n° 175, p. 12

 (2) n° 175, p. 13  

(3) (4) (5) (6) (7) n° 177, p. 12

(8) (9) n° 177, p. 13

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