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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Les mémoires d'Hans Küng (IV)

 

Nous finissons aujourd’hui notre parcours dans le premier tome des mémoires d’Hans Küng. Sans réel axe d’étude, juste pour une pesée globale à la sortie de l’épais volume. A bien des points de vue, il s’agit d’un document de premier ordre pour l’histoire du catholicisme contemporain. On y voit passer tout ce qui compte dans le monde catholique du second XXème siècle : les papes bien sûr de Pie XII à Benoît XVI mais aussi des théologiens comme Congar, Chenu, Balthasar ou d’autres figures protestantes comme le pasteur suisse Roger Schutz ou le théologien Karl Rahner.

 

La trajectoire de Küng nous permet de saisir le contexte qui a pu donner naissance au Concile. Elle nous permet de comprendre comme une génération a été prête à réévaluer de manière critique le catholicisme issu du Moyen-Age et de la Contre-Réforme, ce qui dans le contexte actuel reste peut-être difficile à concevoir.


Derrière Hans Küng, on retrouve l’évocation de ces golden sixties où les progrès économiques, la diffusion des nouvelles technologies du transport et de l’information, l’arrivée dans la société de classes d’âge abondantes et mieux éduquées que celles d’avant, la fin des empires coloniaux et l’émancipation des peuples du Sud, ont donné le sentiment que le monde changeait et qu’on devait activer ce changement. Hans Küng est le théologien montant de ces années soixante où même l’Eglise catholique s’est plu au changement. 



♣ Hans Küng, un théologien médiatique

 

 

On connaissait déjà le «théologien en veston» (surnom de Maritain), avec Hans Küng on découvre le théologien «médiatique» qui sait utiliser les moyens modernes de communication pour faire avancer ses positions. Ce tome des mémoires témoigne de l’enracinement ancien de cette pratique qui ne date pas des passes d’armes récentes entre Küng et Ratzinger devenu Benoît XVI à travers sa tribune de 2010 repris dans toute la presse (cf. notes à la fin). Dès les années soixante, Hans Küng sait s’entourer - il fait signer les préfaces de ses ouvrages audacieux par des évêques et obtenir ainsi l’imprimatur - et communiquer. Le récit de sa tournée aux Etats-Unis est aussi très révélatrice de cette relation aux nouveaux médias :  


« Pendant ma tournée de conférence à travers les Etats-Unis en 1963, j’ai remarqué trois choses en particulier : d’abord le nombre d’auditeurs, tout à fait extraordinaire même pour l’Amérique, trois mille en moyenne (s’il avait suffisamment d’espace), mais qui pouvait s’élever jusqu’à cinq, six ou huit mille personnes, parmi lesquels on comptait souvent des centaines de prêtres et de religieuses. Ensuite l’approbation enthousiaste de l’auditoire qui m’a surpris, et finalement l’écho dans les médias qui dépassait de loin le contexte de l’Eglise catholique pour s’étendre aux autres Eglises et même aux milieux laïques. Je suis encourage par le fait que mes idées de réforme, qui ne sont pas en fait seulement les miennes, commencent à se répandre...» (1) 

 

 

♣ Détestable Hans Küng ?

 

 

Toutefois, le personnage Hans Küng ne laisse jamais indifférent. Il fascine ou il révulse, au choix. Il faut dire qu’il n’a pas la retenue habituelle d’un prélat romain, la modestie et l’onction qu’on attend d’un ecclésiastique catholique, et sait se faire valoir quand il le faut ! C’est sûrement une des limites de cet ouvrage : cette façon dont Küng se place au centre du jeu social ecclésiastique peut paraître parfois déplacé ou exagéré, comme s’il était le seul à agir au moment du Concile.

 

A la page 387, il se présente comme le seul à pouvoir changer l’institution en évoquant la figure de Lawrence d’Arabie utopiste trahi par sa hiérarchie :


 

«il est possible (...) qu’une seule personne fasse bouger les choses dans cette Eglise, sans pour autant provoquer un schisme, pourvu qu’elle se trouve dans un contexte favorable et que, bien informée et fortement motivée, elle réussisse à promouvoir sa «cause» avec détermination et cohérence, mais aussi avec un goût considérable du risque. Elle s’expose toutefois aussi au danger de l’échec. Au moment d’écrire ces lignes, en cette soirée de Pâques, je regarde par hasard à nouveau le début du film grandiose de 1962, Lawrence d’Arabie, de David Lean. Au fond, je ne veux voir encore une fois Alec Guinness, ce lecteur enthousiaste de mon livre sur le concile, (...) dans le rôle du prince arabe Faisal. Mais je suis immédiatement captivé à nouveau par l’interprétation (...) que fait Peter O’Tool de ce Lawrence, d’abord jeune érudit anglais obstiné, officier, puis chef de guérilla (Hans Küng rappelle les principes étapes de la vie de Lawrence d’Arabie avant de conclure)... la vision de Lawrence est trahier par l’establishment politique de son pays...»

 

 

LAWRENCE-D-ARABIE.jpg

 

A la page 416, il se demande si le pape ne s’est pas inspiré de son ouvrage pour le discours inaugural de la seconde session du Concile :  


 

«Il y a des passages dans ce discours dont je me réjouis personnellement : le concile même est vu sur le plan théologique, tout comme je l’avais expliqué dans ma conférence inaugurale à Tübingen, comme représentation de l’Eglise. Le pape dit aussi clairement que les quatre caractéristiques de l’Eglise, unité, catholicité, sainteté et apostolicité, doivent s’exprimer comme des impératifs. Est-ce que le pape - ou peut-être Mgr Carlo de Colombo de Milan, son théologien personnel pour le concile - a déjà pris connaissance de Structures de l’Eglise ou au moins de mon cours inaugural ?» 

 

 

A la page 443, commentant Lumen Gentium, il se donne un rôle loin d’être secondaire ; il s’en fait l’un des inspirateurs les plus directes - même s’il n’est pas faut d’écrire qu’il contribué aux principales interventions de Döpfner concernant le schéma de ecclesia - : 

 

 

«Tout cela permet facilement au lecteur de comprendre pourquoi je suis rétrospectivement en même temps heureux et malheureux de la constitution sur l’Eglise, telle qu’elle est finalement adoptée lors de la troisième session du concile (1963). J’en suis heureux parce que j’ai réussi à y faire intégrer bon nombre de mes préoccupations, au moyen d’interventions épiscopales : l’annonce du Royaume de Dieu par Jésus, l’Eglise comme Eglise locale, la dimension charismatique de l’Eglise, la relativité historique de l’ordre des trois ministères (évêque, prêtre, diacre), l’état de pécheur et le besoin permanent de réforme de l’Eglise, et finalement, avec beaucoup d’autres interventions la collégialité des évêqes avec le pape, cela toujours ne partant du principe de la conception fondamentale de l’Eglise comme peuple de Dieu» 

 

 

Même si Küng sait déployer une activité inlassable pour faire avancer ses idées et mener les combats qui lui semblent juste, en organisant ses tournées aux Etats-Unis, en n’étant pas avares en ouvrages, en entretiens et en conférences, en obtenant les imprimatur et les préfaces d’évêques influents, il semble bien plus maladroit pour comprendre les rouages de la machinerie catholique... Méconnaissance - toute germanique ? - du monde politique de la curie romaine ? Il semble parier sur des logiques modernes (la transparence des média, la vérité des sciences sociales), là où il semble plus pertinent de jouer sur des relations inter-personnels en plus haut lieu ou aménager des compromis plutôt que de refuser les compromissions. Durant le Concile, on retrouve le Küng frondeur du Collegium Germanicum qui s’auto-dispensait de cours qu’il jugeait «ennuyeux» sans penser que cela lui donnerait une mauvaise réputation auprès de ses professeurs. Le théologien suisse ne fréquente guère de son propre aveu le cercle des évêques et théologiens à Rome durant le Concile. Cela pèsera sûrement cher quand ces derniers préfereront se ranger du côté de l’institution plutôt que du sien lors de son éviction de Tübingen...  Lorsqu’il présente et se voit refusée une nécrologie sur Jean XXIII dans laquelle il critique à mot ouvert le despotisme de Pie XII à la Documentation catholique, qu’espérait-il ? peine-t-il à évaluer la capacité réelle de critique de l’institution catholique ? Manque-t-il autant de «réalisme ecclésiastique» lorsqu’il demande lors de son entretien avec Paul VI pas moins que la démission du cardinal Ottaviani ?



♣ Hans Küng/Josef Ratzinger, deux destins croisés 

 

 

Dans le grand défilé des personnalités ecclésiatiques qu’Hans Küng a rencontrés, il y a bien entendu ce double si proche et si différent : Josef Ratzinger qui fut son collègue dans le département de théologie de Tübingen. Il revient à plusieurs reprises sur leur proximité au moment du Concile (le souci de rénovation du catholicisme) avant leur divergence qui a conduit l’un à la mise à pied pour hétérodoxie et l’autre à assurer un pontificat perçu comme conservateur si ce n’est réactionnaire. Il évoque leur première rencontre et le souvenir qu’il en garde : 

 

 

«Dans un café de la Via della Conciliazone. C’est de façon très amicale, bien que peut-être pas tout à fait franche, que (Josef Ratzinger) vient à ma rencontre, alors que je lui fais peut être une impression un peu trop spontanée et directe. Je le vois plutôt comme un timido avec une invisible onction ecclésiastique, alors qu’il me perçoit peut-être comme un fonceur aux allures profanes. Mais à tout prendre, c’est un type de son âge, passablement sympathique, avec lequel je peux discuter d’égal à égal de toutes ces questions qui se posent maintenant» (2) 

 

 

 

ratzinger-jung.jpgIl note dès cette époque leur différend théologique sur la façon dont concevoir le rapport entre la collégialité des apôtres et la primauté de Pierre (3). Le jeune théologien bavarois revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage. Küng rappelle comment il l’a proposé au sénat de l’Université de Tübingen et d’une certaine manière aide-à entrer dans son département de théologie.  A plusieurs reprises (p. 452, épigraphe p. 479-480), il cite plusieurs passage du jeune Ratzinger à la tonalité progressiste et ouverte qui, par un effet de distance, se teintent d’une bonne dose d’ironie. Hardi, Küng propose même son exégèse du cas Ratzinger : 

 

 

«On cherche toujours à nouveau à percer le mystère : comment un théologien aussi doué, aimable et ouvert que Joseph Ratzinger a pu changer à ce point et devenir, du théologien progressiste de Tübingen qu’il était, le Grand Inquisiteur romain ? Ratzinger lui-même a toujours dit qu’il s’agissait d’une évolution continue depuis Tübingen. On analysera plus tard la part de vérité contenue dans cette affirmation. Certes, mon collègue, qui paraissait, malgré toute son amabilité, toujours un peu distant et réservé, s’était déjà à Tübingen gardé dans son coeur bavarois comme un Herrgottswinkel (expression allemande signifiant le "coin du Bon Dieu") qui avait échappé aux LUmières. Il s’était aussi montré trop marqué par la vision du monde pessimiste d’Augustin et par la négligence platonicienne envers ce qui est empirique et visible, et dont Bonaventure fait preuve (contrairement à Thomas d’Aquin) (...) Face à certaines questions, il préférait rester en retrait, face à l’exégèse moderne, il était toujours sceptique et n’adhérait que de façon très limitée aux arguments historiques (...) » (4)

 

 

Küng accrédite la thèse d’un Ratzinger qui, devant les événements de 1968 dans l’université allemande, aurait pris peur : 

 

 

« Plus d’une fois, il nous est arrivé à tous deux que des étudiants bruyants d’autres facultés viennent faire un sit-in et nous empêchent de donner nos cours. Ce qui ne fut pour moi qu’une irritation temporaire eut manifestement un choc durable chez Ratzinger. Il n’a pas voulu rester un semestre de plus à Tübingen. L’agitation d’un groupe révolutionnaire au sein de la communauté catholique qui voulait, dans une nouvelle constitution, subordonner complètement l’aumônier des étudiants à l’assemblée (ce à quoi nous nous sommes opposés ensemble) l’a profondément atteint. Depuis et jusqu’à aujourd’hui, Ratzinger manifeste une crispation face à tous les mouvements qui viennent «de la base», qu’il s’agisse de communautés étudiantes, de groupe de prêtres, de la KirchenVolks-Bewegung ou de l’Iglesia popular et de la théologie de la libération» 

 

 

Par un jeu d’opposition, Küng se donne la part belle en se présentant comme l’homme qui a refusé le système par souci de vérité, par refus de compromission et pour poursuivre son grand’oeuvre intellectuel :

 

 

« C’est sans doute avec son départ de Tübingen, après trois années pendant lesquelles nous avons entretenu des relations harmonieuses, et son déménagement à Ratisbonne, sous la protection de Mgr Graber, l’allier droit de la conférence épiscopale, que la marche de Ratzinger à travers les institutions a commencé : il est devenu archevêque de Munich et cardinal (1977), puis préfet de la congrégation pour la foi (1981). Le pouvoir spirituel procure sans doute beaucoup de satisfactions terrestres. Mais au profit de sa carrière ecclésiale, il a dû renoncer à «une oeuvre», une grande oeuvre théologique, voilà le regret qu’il exprime aujourd’hui. «Tu l’as voulu, Georges Dandin, tu l’as eu», lui répondrai-je avec Molière. Il reste à espérer que malgré cette absence d’une oeuvre, il ne soit pas oublié aussi rapidement que le cardinal Merry del Val, par exemple, secrétaire d’Etat preque omnipotent du pape antimoderniste Pie X, ou encore le cardinal Ottavianni, dont même de jeunes théologiens ne se souviennent pas aujourd’hui, malgré ses nombreux discours et déclarations.»

 

« Quand à moi, est-ce que j’aurais pu accomplir davantage si j’avais accepté de faire «la marche à travers les institutions» ? Lorsqu’on évoque mes bonnes relations personnelles avec Paul VI, l’audience privée et l’échange de lettres qui a suivi, des amis me posent toujours cette question, qui est peut-être aussi sur les lèvres de certains lecteurs de ce récit de vie : «N’avez-vous pas laissé une grande chance ?» C’est pourquoi je dis une dernière fois : je ne nie absolument pas que j’aurais pu accomplir certaines choses à l’intérieur du système ecclésial, comme l’ont montré aussi, après Ratzinger, les théologiens et futrurs cardinaux Dulles, Lehman, Mejia, Kasper, Tucci, et d’autres amis du temps du concile. Et pourtant, en ce qui me concerne, je n’aurais en aucun cas pu assumer la responsabilité d’une telle marche à travers les institutions, dans ces circonstances. Car entre-temps, j’ai vu quel prix mes amis ont dû «payer» ; à quoi ils ont tous été obligés d’acquiescer.» (5)

 

 

 

♣ Des mémoires, un mémoire ? 

 

 

Quel statut au final accordé à ce document ? Cet ouvrage constitue véritablement le regard d’un homme d’un certain âge sur sa vie, des mémoires certes, mais aussi un mémoire un sens juridique et premier du terme : une tentative de justification. Se justifier, Küng le fait au long des pages, à travers de nombreuses analyses, dans lesquelles il veut atténuer le portrait du théologien inutilement rebelle qu’il a acquis à travers le temps pour se présenter comme mû par le souci de la liberté et de la vérité. Cela se fait sans aigreur et avec intelligence globalement. Même si on n’apprécie pas le personnage médiatique Küng, celui qui se donne le rôle facile de dire les vérités qui dérangent davantage que maintenir la cohésion d’une institution tiraillée entre des forces contradictoires, Küng n’est jamais violent gratuitement.

 

Il donne toutefois quelques coups de griffes de vieux monsieur qui réjouiront les amateurs de potin ecclésiastiques ou de déclarations plus ou moins fracassantes - même si ce serait dommage de réduire l’ouvrage à cela. On relèvera pêle-mêle : 

 

 ♦sur Pie XII, des mots très durs sur son attitude durant la seconde Guerre mondiale. On retrouve en fait ici toute la polémique qui agite les milieux catholiques par rapport à l’avancement du procès de canonisation du pape controversée (à côté, les pages sur Jean XXII sont d’une tonalité fortement élogieuse) :

 

«l’absence de toute protestation prophétique face à tous ces crimes perpétrés par les pouvoirs totalitaires, et les mesures autoritaires du même pape à l’encontre des réformateurs dans la théologie et dans son Eglise ont la même racine : elles s’expliquent par une affinité évidente entre son concept autoritaire, antiprotestant, antilibéral, affinité évidente entre son concept autoritaire, c’est-à-dire fasciste, de l’Etat. C’est aussi en raison des concordats de Pacelli avec l’Allemagne d’Hitler, avec le Portugal de Salazar et avec l’Espagne de Franco. Il est significatif que Pie XII ait rétabli, quelques semaines apèrs son élection seulement, l’Action Française nationaliste fasciste (aux yeux de laquelle la démocratie est le mal suprême et la monarchie, le remède absolu), interdite en 1926 par Pie XI. En revanche, il ne donne aucune suite au projet d’encyclique contre le nazisme et l’antisémitisme préparée par son prédecesseur (...) en 1940, les partisans catholiques du maréchal Pétain sont recrutés à partir du noyau dur de l’Action Française» (6)


♦sur Jean-Paul II, l'éloge n'est pas non plus au rendez-vous : 

 

" Dans ces années-là, à l'Angelicum , un certain Karol Wojtyla, de Cracovie, prépare également son doctorat en théologie. Il avait été refusé à la Grégorienne, la première adresse à Rome, parce qu'il n'avait pas terminé ses études en Pologne de façon satisfaisante. Ainsi, il doit se contenter de l'université des dominicains à Rome (un rempart de la théologie traditionnelle). On rapporte qu'il a suivi en catimini un cours à la Grégorienne, en spiritualité, probablement chez le Yougoslave, le père Truhlar, que nous trouvons plutôt ennuyeux. Pour l'ambitieux Wojtyla, ce refus de la Grégorienne a dû être un coup dur. Devenu pape, il s'est tourné vers l'Opus Dei plutôt que vers les jésuites, contrairement à tous ses prédécesseurs, ce que l'on interprète à Rome comme une vengeance tardive."


♦idem sur son ancien collègue de théologie à Tübingen, Walter Kasper, devenu plus tard l’un des spécialistes catholiques de l’oecuménisme : 

 

cardinal-walter-kasper.jpg« en 1980 cependant, après avoir d’abord protesté contre l’action clandestine, il se prononcera avec six autres collègues (...) contre moi en faveur de l’exécution de la mesure romaine répressive qui me chasse de la faculté. IL deviendra plus tard, selon ses mérites, évêque de Rottenburg. Après une déclaration publique qui s’oppose à une demande de la faculté de théologie catholique en faveur de ma réhabilitation (1996) et après une lettre pastorale contre ses propres théologiens laïcs dans le dossier de la prédication des laïcs, il sera nommé archevêque curial et finalement cardinal curial. Ainsi, il devait avoir atteint son but sur terre» (7)

 

 

♦le futur (cardinal) Daniélou est aussi sévèrement épinglé, lui a qui a refusé de participer à la revue Concilium : 

 

danielou.jpg« Epargné jadis par la condamnation de la «nouvelle théologie» dont il était le représentant (...) ce petit père habile et nerveux cherche à présent l’orthodoxie romaine et peste partout contre le projet de notre revue (...) Daniélou devient l’agitateur principal contre Concilium et claironne partout : «au bout d’un an, cette revue sera morte. La curie ne la laissera pas vivre». Il obtient tout de même que les jésuites français ne collaborent avec notre revue et que de Lubac, un homme noble, soit obligé de se retirer. Mais notre revue reste en vie, même sans Daniélou. Grâce à sa conformité romaine, ce dernier accède selon ses mérites, dès 1969n au cardinalat (lorsqu’un théologien éminent perd ses dents, il est mûr pour le cardinalat) ; en 1974, il meurt dans des circonstances mystérieuses, dans un hôtel de passe, lors d’une visite «pastorale» chez une prostituée. Il ne m’a jamais fait de mal. Requiescat in pace.» (8)

 

 

♦sur Hans Urs von Balthassar et son rapport au Concile (il faut dire que le théologien avait écrit son ouvrage sur l’affect anti-romain en pensant à Küng)  :

 

hans-urs-von-balthasar.jpg«Ainsi, comment ne pas comprendre que dès le début, Balthasar suit le concile, non seulement de loin, géographiquement parlant, mais aussi avec une distance intérieure, spirituelle ? Comme ni la théologie des Pères grecs et latins ni la mystique allemande n’y jouent un grand role, mais ce que sont plutôt les problèmes et les solutions du monde moderne et postmoderne qui occupent le devant de la scène, cela ne fait que renforcer sa réserve. Rapidement, bien des choses qui se passent au concile paraissent à l’esthète passablement apolitique qu’il est comme une mauvaise tentative de rapprochement avec l’esprit des temps. Ses commentaires mordants et ses invectives font en sorte qu’il devient, sans qu’il s’en aperçoive au début, un réactionnaire qui se rapproche fatalement davantage de la curie que du concile. Au cours des vingt-cinq années suivantes, retiré et mal compris, il érige sa gigantesque cathédrale théologique à trois nefs, dans laquelle il réunit les saints, les mystiques, les poètes et les esprits spéculatifs les plus divers, afin d’interpréter la révélation trinitaire du Dieu du point de vue esthétique («Gloire»), dramatique («Théodramatique»), et logique («Théologique»).» (9)

 

 

♦sur les fondateurs de la communauté oecuménique de Taizé (construction rétrospective?), il épingle leur catholicisation progressive : 

 

taize2.jpg« Lorsque (Roger Schutz et Max Thurian, les fondateurs) me demandent, à l’occasion d’un repas ce qu’ils devraient faire à cette heure historique, je leur réponds : «rester tout bonnement protestants». C’est une réponse qu’ils n’aiment pas tout à fait. Malgré toute l’admiration que je voue à leur travail si important, surtout pour les jeunes, je crains avec raison que les fondateurs de Taizé, choyés par le Vatican, s’adaptent un peu trop à Rome et se taisent au sujet de la liberté sur le célibat, par exemple, au profit de la loi romaine qui l’impose. En effet, ils approuveront plus tard sans réserve l’encyclique de Paul VI sur le célibat et trahiront ainsi l’esprit de la Réforme dans l’une de ses préoccupations centrales, justifiée par la Bible. Le fait que Max Thurian, quelques années plus tard seulement avant sa mort, se fasse ordonner prêtre catholique confirme tout à fait les craintes que j’avais dès le début.» (10)

 

 

De façon générale, Hans Küng n’épargne pas ceux qui ont choisi un positionnement modéré ménageant l’institution au fur et à mesure qu’ils prenaient des fonctions ou gagnaient en estime dans le catholicisme. 

 

Par moment, Hans Küng peine à sortir de cette logique mémorielle propre aux acteurs de l’ouverture conciliaire. Pense-t-il vraiment qu’avec un après-concile davantage audacieux et progressiste, la déliquescence du catholicisme dans les pays occidentaux aurait été freine ou arrêté ? Au-delà d’une impossible histoire fiction, la lame de la fond de la sécularisation n’a-t-elle pas non plus sa part de responsabilité dans ce processus d’effondrement du catholicisme européen ou américain comme système social complet et pratique de masse ? 

 

 

« (les) mauvaises décisions romaines post-conciliaires (et les nominations respectives) ont infligé des souffrances incommensurables à des fidèles catholiques. N’importe quel pasteur peut raconter d’innombrables histoires là-dessus. Mais le pape est aussi personnellement co-responsable, de concert avec le système romain, de la situation désastreuse de l’Eglise, qui perdure jusqu’à aujourd’hui : une morale sexuelle rigide, l’effondrement de la pastorale suite à la pénurie de prêtres, l’empêchement d’une entente oecuménique et de la communauté eucharistique, l’échec face à l’explosion catastrophique de la population mondiale et l’épidémie du SIDA» (11)

 

 

Cette posture critique amène parfois Küng à céder à des facilités argumentatives douteuses et maladroites qui ne font pas honneur à son esprit d’analyse et la retenue universitaire. Le cas le plus marquant, c’est bien l’automatisme logique qu’il établit entre célibat et pédophilie (qu'on retrouve dans ces tribunes et que ne manqueront pas de critiquer ses détracteurs). De telles simplifications, non fondée sur de véritables données ou analyses, confèrent à l’ouvrage une touche d’aigreur (même si globalement il s’est prémuni de cet écueil) : 

 

 

« On se demande si cela doit encore continuer ainsi, avec la discipline cléricale qui date du Moyen-Age, comme si la loi du célibat n’était pas en contradiction avec l’Evangile et avec e droit de l’homme de se marier, et comme si elle ne privait pas de plus en plus les communautés catholiques d’une relève chez les prêtres et de la pastorale ? Que devient, face à de telles manipulations, la liberté du concile ? En 2002, je me souviens avec amertune de ces événements : les médias sont alors remplis de nouvelles à scandale faisant état d’abus sexuels commis par des prêtres à l’endroit d’enfants et de la défaillance d’évêques dans cette Eglise qui est la mienne, défaillance de la Californie jusqu’en Pologne, de sorte que maintenant, c’est même l’organe officiel de l’archidiocèse de Boston, particulièrement touché, et quelques évêques courageux qui mettent la révision du célibat obligatoire à l’ordre du jour» (12) 

 

 

♦♦♦

 

 

A la fin, le cas Küng est difficile à examiner. A-t-il été un visionnaire incompris ou est-il arrivé au mauvais moment? A-t-il été trop en avance dans sa génération et dans son Eglise? Quelle valeur accordée à une critique virulente qui émane d’une personne n’ayant pas occupé après les années soixante-dix et son éviction de l’université de fonctions ecclésiales importantes? Avec Küng, on est sur une plaie ouverte encore douloureuse et à vif , celle d’une génération qui avait cru renouvelé l’Eglise catholique et qui a découvert ses pesanteurs. 


Hans Küng a-t-il d’ailleurs perdu la culture cléricale qu’il critique avec autant de virulence ? Il peine à s’abstraire de ce milieu qui lui a donné ses codes, sa culture, sa formation, ses contacts. Bien qu’il soit parvenu à un regard critique sur son bagage intellectuel, il a tout obtenu de ce monde ecclésiastique jusqu’aux années soixante-dix : reconnaissances, postes, honneurs... Il reconnaît lui même «à cause de mes sept années passées à Rome, je suis très à l’aise dans le milieu romain» (13). Au coeur de l’ouvrage, cette double rencontre à la suite, avec le Cardinal Ottoviani puis Paul VI, confère presque une dimension cinématographique à la vie de Küng : les deux plus puissants hommes de l’Eglise lui affirment qu’ils sont tout prêts à collaborer avec lui s’il se soumet. Le parfait curial devenu rebelle... une sorte d’ange déchu ?


Avec la distance, la rébellion de Küng peut faire également sourire. L’homme est très loin d’avoir des accents révolutionnaires. Dans cet ouvrage, c’est le monde de la haute église et de la meilleure société qui défile : jésuites, dominicains, évêques, cardinaux, professeurs d’université, journalistes... Les sans grades n'ont guère de place sauf peut-être ce groupe de jeunes domestiques qu'il conseille lorsqu'il est vicaire en Suisse. Si les femmes sont évoquées, notamment à travers la question des discriminations dont elles souffrent dans l’appareil ecclésial, ce sont à de très rares moments. Ne parlons pas des minorités sexuelles, si ce n’est dans quelques mentions  à consonance légèrement homophobe pour dégager les «soupçons» d’homosexualité cachée pesant sur le clergé. Avec Küng, on est davantage dans le sillon d’un réformisme d’ouverture rationnel plutôt que dans le prophétisme. Le rebelle ne nie pas avoir eu une vie confortable d’intellectuel qui, en Suisse prévoyant et avisé, se fait construire une villa au bord d’un lac pour sa retraite... C’est le monde des théologiens en veston plutôt bien dotés des universités de l’aire germanique plus que théologiens de la Libération d’Amérique du Sud  ! Le réformisme de Küng a très peu d’accents sociaux. L’étude du texte conciliaire Lumen Gentium (sur la théologie dogmatique de l'Eglise) l’intéresse finalement bien plus que celui de Gaudium et Spes (sur l’engagement chrétien dans la société)... Il n’en reste pas moins qu’il nous livre un ouvrage fascinant pour qui s’intéresse à l’histoire de la théologie catholique des années soixante et soixante-dix et à l’histoire du Concile... 

 

 

 

♣ Pour aller plus loin...

 

 

La sortie de l’ouvrage a suscité un certain emballement des médias catholiques ou non autour de la personnalité de Küng. Il faut dire qu'il a été également mis en avant par les crises à répétitions du pontificat de Benoît XVI (affaires Williamson, déclaration sur le préservatif augmentant la diffusion du sida, différents scandales de pédophilie, etc.) qu’il n’a pas manqué de commenter. Hans Küng entraîne des réactions contrastées et rarement mesurées entre la louange et la haine peu dissimulée.

 

Recensions du premier tome des ses mémoires : 

 - sur le site de la revue non.fiction.fr : 

- sur le site de l'hebdomadaire le point : 

 - sur le site du groupe québécois Culture et Foi (catholiques libéraux) :  

 - sur le site du blog de l'Oratoire du Louvres (protestants libéraux) : 

 sur un site orthodoxe : 

 sur le site des dominicains français : 

 

 

En marge des sorties de ce mémoire, on peut écouter avec profit l'entretien que Hans Küng a donné à Radio Canada (en français) :  ou un entretien dans Télérama :  ou bien encore u entretien dans le Point : 

 

 

Pour ceux et celles qui sont intéressé-e-s par la "légende noire" d'Hans Küng, on renverra en avertissant sur le caractère engagé de ces références :

- au portrait sombre d'Hans Küng par l'éditorialiste Gérard Leclerc (La France Catholique) : 

(- ce dernier répond en fait à la tribune d'Hans Küng dans le Monde ''Cinq années pour Benoît XVI, une crise de confiance historique..." malheureusement uniquement accessible en ligne avec un accès abonné : )

- à une réponse musclée de l'Osservatore romano traduite par la Croix

Pour aller plus loin, un article universitaire sur Hans Küng : 

DURAND, Jean-Dominique (2010), "Entre antiromanisme et antipapisme : Hans Küng", dans DE FRANCESCHI, Sylvano (dir.), Le Pontife et l'erreur. Anti-infaillibilisme catholique et romanité ecclésiale aux post-tridentins (XVIIe-XXe) (Lyon : LARHRA) pp. 163-182

 

 


Notes

(1) p. 375

(2) pp. 280-281

(3) idem

(4) p. 544

(5) pp. 545-546

(6) p. 128 

(7) p. 299

(8) pp. 463-464

(9) p. 314

(10) p. 337 

(11) pp. 547-548

(12) p. 500

(13) p. 436

 

 

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