Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

«Les Femmes et la Nature : l’écoféminisme», Hors-Série de la Revue des Réseaux des Parvis, n°24, à l’initiative de Femmes et Hommes en Eglise (I)

 

« Pourquoi, dans notre tradition, la symbolique de l’amour (...) de la charité, du pouvoir divin, du salut offert, ainsi que la représentativité du pouvoir sacré sont-elles trop souvent données comme fondamentalement masculines ? La question n’est pas seulement l’exclusion des femmes, mais l’exclusion de l’ensemble de la planète comme lieu d’amour, de rédemption et de résurrection. La philosophie écoféministe essaye de décentraliser l’humain masculin de son omnipotence et de sa domination politico-culturelle pour introduire la réalité de l’interdépendance entre toutes les choses» 


Ivonne Gebara, avril 2010.

parvis hors srie les femmes et la nature nov 2010 001Une excellente nouvelle pour ceux/celles qui souhaiteraient découvrir l’éco-féminisme en langue française : le dernier numéro des hors-série de la revue des Réseaux du Parvis. Publié à l’initiative de l’association Femmes et Hommes en Eglise, il permet, à travers une série de neufs articles d’aborder de manière accessible et en français une des thématiques les plus originales de la théologie féministe. On y trouvera avec un grand plaisir un article inédit en français de la théologienne brésilienne Ivonne Gebara dont est issu le chapeau de cet article.

 

Depuis qu’elle se met en place dans les années soixante, la critique féministe de la théologie catholique a développé plusieurs axes (Parmentier 1998). Le plus connu d’entre eux est sûrement celui concernant la question des ministères féminins et l’exclusion des femmes des fonctions liturgiques ou sacrementelles (1). C'est en tout cas, celui qui est le plus connu à l'extérieur des cercles de réflexion de théologie féministe. 

 

 

pgc°008-copie-1Pourtant, on trouvera également la critique de l’énonciation masculine, si ce n’est masculiniste, du monde comme l'un des champs les plus fructueux de recherches féministes chrétiennes. Le mouvement des libérations des femmes s'est accompagnée d'une tentative globale pour sortir des structures de domination physique, politique, bien sûr, mais également mentale et culturelle (Gebara 1999). Les théologiennes féministes ont pu ainsi développer les critiques contre un Dieu, théoriquement au-delà du sexe (en tout cas pour deux personnes de la Trinité), pourtant présenté sous les figures très viriles, que ce soit un vieillard patriarcal pour le Pater/Père ou un esprit rationnel masculin  pour le Spiritus/Esprit (Couture et Roy 1994). Cette critique d’une énonciation a pu s’appliquer à Marie dans une mouvement retour après l’emphase des recherches théologiques mariales des années cinquante (Daly 1973).

 

Aujourd'hui, le concept d’éco-féminisme se développe et permet de faire le pont entre une culture chrétienne ressaisi de manière critique et la réflexion sur notre monde globaliséCe champ de recherches, ouvert par les théologiennes nord-américaines, sous l’influence déterminante des relectures par les peuples premiers nord-américains de leur propre patrimoine religieux, depuis les années quatre-vingt dix (Ruether-Radford 1992), reflète peut-être également la recherche d’une porte de sortie honorable. La recherche d'une théologie, moins centrée sur les questions cléricales, plus adaptée au militantisme social et politique contemporain, prenant acte des refus de l'institution catholique pour ouvrir des pistes concrètes d'action dans la société. 

 

38.gif

 

 

♣ L’éco-féminisme ou comment dire le lien entre domination des femmes et domination de la nature  

 

Comme le rapporte Alice Gombault dans son éditorial :


« (l'éco-féminisme) il s’agit d’un concept encore peu utilisé qui fait le lien entre la domination de la nature par l’être humain et celle de la femme par l’homme» (2)

 

Pourquoi établir un tel lien ? peut-être parce que les théologiennes féministes ont toujours ressenti comme une forme de liaison évidente entre deux formes de subordinations qui s’auto-justifient par des arguments dits logiques et naturelsEn Occident, l’épisode de la Genèse aurait été lu comme un blanc-seing donné aux hommes (mâles) à dominer la Terre ( «Emplissez la Terre et soumettez-la», Genèse, 1-28), ses créatures, et les femmes (Genèse, 3-16).

 

Si on suit Marie-Thérèse van Lunen-Chenu dans son article de présentation de la théologie féministe, l'homologie entre la femme et la Terre dominées a perdu progressivement de son acuité :

 

" C'est qu'aujourd'hui notre rapport à la vie s'est inversé, la fertilité de la Femme et de la Nature a conduit à un double retournement anthropologique et écologique ; et c'est le fait que la vie soit assurée à satiété sur une terre surexploitée qui nous appelle à une éthique, des gestions, des responsabilités nouvelles" (3) 

 

Dans la veine intellectuelle de la théologie de la libération, l’éco-féminisme ne veut pas non plus se détacher de considération «en contexte» et dans un temps présent. Or notre époque est profondément marquée par l’acuité du péril écologique : 

 

« le déséquilibre dénoncé est, de façon identique, celui entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud. Devant le bilan décevant du sommet de Copenhague (...) il y a des dettes écologiques à reconnaître, des impunités à faire disparaître. Les délits environnementaux sont des crimes de lèse-humanité (...) sans exclure d’autres démarches, l’éco-féminisme propose ici une nouvelle voie. Celle-ci va à la racine du mal. Il y a une possibilité de guérison de nos relations » (4)

 

 

♣ Domination ?

 

 

Les théologien/nes féministes peuvent avoir recours à une méthode herméneutique. On lira ainsi d’intéressants développements sur une exégèse dégagée de son patriarcalisme structurel.

 

Dans un article, Michèle Buret présente ainsi une exégèse plutôt novatrice du mot «domination». Important dans la tradition chrétienne, le concept de domination vieillit mal dans nos sociétés post-industriels marquées par l’égalité entre individus. Elle se propose donc de « revisiter (...) ces textes fondateur, dans leur langue d’origine ». Si Michèle Buret, n’exclut pas la présence du mot «domination» dans le texte de la Genèse (versets 26 et 28), mais elle veut surtout se concentrer sur l’idée centrale  que l’humain domine à condition qu’il soit à l’image de Dieu  « c’est là l’image d’un dieu organisateur d’un univers vivable où le végétal sorte de la terre et les êtres vivants voient le jour » (5)

 

 

« Partant de ce qu’il voit autour de lui, l’auteur du récit se représente un dieu à l’image du meilleur qui existe à ses yeux (...) nulle part dans ce premier chapitre sobre et sensé, il n’est question de pouvoir, de violence, de combat. Tout ne respire que parole, maîtrise, organisation, séparation, possibilité de vie, de lumière. Tout converge vers la bénédiction, le don, la relation de l’humain à lui-même... comment dans un tel contexte, conquête de la terre et domination seraient-elles autre chose que maîtrise et responsabilité, organisation tournée vers la vie en pleine lumière ?» (6)

 

 

pgc-029.jpgMichèle Buret veut souligner le contexte social d’extraction de ce texte de la Genèse, celui de la culture semi-nomade et non des grandes monarchies moyen-orientales (Egypte, Babylone) et souligner que « très curieusement, l’humanisme profond du texte biblique échappe à notre culture technologique, matérialiste, impérialiste, incapable de l’entendre, projetant au contraire sur lui tous nos «maux» de domination de l’homme, de l’homme par Dieu, de la femme par l’homme, de la nature exploitée et détruite par l’humanité » (7)

     

 

♣ Une humanité engendrant un nouveau monde ? 

 

Claude Dubois offre une lecture intéressante de la figure féminine de l’Apocalypse de saint Jean peut-être trop facilement assimilée à la Vierge Marie. A l’image de l’épouse du Cantique des cantiques, cette femmes surgit du soleil et témoigne peut être de la gloire de Dieu comme au jour de la Transfiguration. Cette hypothèse de lecture lui permet de lier un certain matrimoine culturel à l’image d’un Dieu sûrement trop simplement renvoyé du côté masculin de l’humanité : « la femme est ainsi posée comme gardienne, et maîtrise de l’alternance des saisons , du temps, celui de la mémoire, et celui de la germination» (8).

 

Partant de la tradition de la Première Alliance, qui font du peuple élu la femme, épouse du Seigneur, elle propose une nouvelle lecture contemporaine de cette figure johannique :

 

« La femme, épouse du Seigneur, n’est plus Israël, n’est pas l’Eglise, mais bien, depuis l’Incarnation, l’humanité toute entière, l’humanité mâle et femelle. Elle est aussi tout le cosmos, auquel notre humanité participe pleinement par sa matérialité et son devoir de l’animer (...) la femme de l’Apocalypse devient ainsi l’humanité out entière avec sa composante cosmique, universelle, la nouvelle Eve, mère de tous les vivants (...) à condition d’être une humanité transfigurée, ressuscitée, irradiée par l’amour divin, engendrée et engendrante» (9)

 

Dans cette perspective, l’engendrement acquiert une autre dimension, celle de la part féminine du travail de rédemption : 

 

 

« Nous sommes, ainsi, femmes et hommes, en totale parité, tous appelés à participer à cet engendrement d’un monde nouveau, à cette recréation permanente qui durera jusqu’à la fin du temps (...) ce combat doit être celui de tout humain conscient, à commencer par les plus fragiles » (10)

 

 

 

 

Fin du premier article

 

Notes

 

1 voir l’importante bibliographie sur la question des ministères féminins :

2 GOMBAULT Alice, éditorial, p. 4 

3 VAN LUNEN-CHENU, Thérèse, "Traces et développements de l'écoféminisme", p. 22

GOMBAULT, p. 5 

5 BURET, Michèle, «Domination : asservissement ou maîtrise», p. 6. 

6 idem

7 BURET, p. 7

8 DUBOIS, Claude, «‘Une femme revêtue de soleil...», p. 9 

9 idem

10  DUBOIS, p. 10

 


 

Références citées

 

 Couture, Denise and Roy, Marie-Andrée (1994), 'Dire Dieue', in Camille Ménard et Florent Villeneuve (eds.), Dire Dieu aujourd'hui (Montréal: Fides), p. 133-46.

 

Daly, Mary (1973), Beyond God the Father (Boston: Beacon Press). 

 

Gebara, Ivone (199), Le Mal au féminin. Réflexions théologiques à partir du féminisme (Paris: L'Harmattan). 


Johnson, Elizabeth A. (1992), She who is : the Mystery of God in Feminist Theological Discourse (New York: Crossroad).

 

Parmentier, Elizabeth (1998), Les Filles prodigues : Défis des théologies féministes (Genève: Labor et Fides).

 

Ruether-Radford, Rosemary (1992), Gaia and God : an Ecofeminist Theology of Earth Healing (San Francisco: Harper Collins).

 


Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article