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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

«Les Femmes et la Nature : l’éco-féminisme», Hors-Série de la Revue des Réseaux des Parvis, n°24, à l’initiative de Femmes et Hommes en Eglise (II)


♣ Une approche «holistique» : l’humain compris-e dans toutes ses dimensions

 

 

L’intérêt de l’éco-féminisme est de lier les questions spirituelles et les rapports interpersonnels, les dimensions intellectuelles et sociales de la révélation chrétienne. On peut ainsi parler d’éco-féminisme comme d’une forme de ré-humanisation des rapports humains conçus culturellement au profit des seuls hommes. Edda Kozul-Tardieu signe ainsi un article sur le concept d’ «éco-humanisation» :

 

 

« de la fidélité au sens profond de nos textes fondateurs dépend l’Economie dans une des ses acceptions : l’harmonie. De l’équité, de l’égalité homme/femme à tous les niveaux de responsabilité, dépendent les autres acceptions : l’ordonnance dans le cadre domestique et dans l’organisation de la production, de la distribution et de la consommation des richesses» (1)

 

 

Comme le note Marie-Thérèse van Lunen, il est souvent tentant de minorer la place des femmes dans les expériences politiques de changement (au profit des classes ou de la nation). On peut aussi encenser les femmes ou le génie féminin pour préserver les structures iniques. Elle pointe aussi le récent discours d’Evo Morales évoquant la «Terre-Mère» avec des accents spiritualistes sans pour autant laisser sa place aux mouvements de femmes dans son pays... L'essayiste pointe trois directions originales pour repenser les rapports inter-humains contemporains : 


 

◊ La reconnaissance du droit à vivre de chaque être et tout particulièrement les plus faibles et démuni-e-s, les femmes déplacées, émigrées, etc.
 

 

◊ la relationnalité sous la forme des concepts comme la mutualité, la réciprocité, l’interdépendance, etc. 
 

 

◊ l’éthique du «care» : travailler au passage de ce qui fut propre aux femmes (soins domestiques et infantiles) de l’espace privé à l’espace public. Ce passage se ferait par un affaiblissement des valeurs capitalistes comme le souci de rentabilité pour l'essor de la «sollicitude» (care en anglais). 

 

 

« dans l’éco-féminisme, le mouvement féministe assume sa maturité. Il fut lié, bien que souvent difficilement reconnu par eux, aux mouvements de transformation sociale : anti-esclavagisme, refus de la double morale, aspirations démocratiques, progrès des droits humains. Aujourd’hui, fort d’un mode alternatif de présence au monde, ayant acquis une part indispensable des droits et moyens d’action et d’expression, pressé par l’urgence du salut des êtres humains et de toute la création, il peut mieux affirmer à la fois ses interactions - avec l’écologisme, le pacifisme, les mouvements pour la justice et le développement durable contre une mondialisation irresponsable du profit» (3)

 

 

On retrouve une idée similaire dans l’article de Danielle Penuel-Monneron, le féminisme aurait donné naissance à une éthique universalisable. A partir de l’expérience de domination et de libération des femmes, de nouvelles valeurs universelles auraient vu le jour et permettraient la mise en place d’une société plus juste : 

 

 

« des femmes debout, des citoyennes à part entière dans la société et dans l’Eglise ont maintenant les mêmes responsabilités que les hommes. Mais pas pour prolonger un «statut quo» de cléricalisme, une crispation sur des institutions sclérosées. Ayant souffert de toutes les situations de blocage et de fermeture, elles ont un devoir de vigilance pour les débusquer. Elles ont aussi à inventer, à mettre en oeuvre, avec des hommes, en partenariat, de nouvelles valeurs : un effort persévérant vers des attitudes non-violentes dans les inévitables conflits (...) avec toujours l’espoir de réussir enfin cette mutualité d’êtres humains égaux et libres qui demeure leur objectif ultime» (4) 

 

 

 

♣ Un manichéisme femmes/hommes = nature/culture = bien/mal ?

 

 

Ne peut-on pas reprocher à l’écoféminisme son certain angélisme si ce c’est manichéisme en présentant tout ce qui relève du féminin comme naturellement bon et du masculin comme socialement dominateur ? Edda Kozul-Tardieu veut se défendre de tout primitivisme, de toute exaltation trop facile ou du féminin ou du naturel : 

 

 

« il faut se garder de considérer un éco-féminisme vertueux face à une nature bonne, protectrice à protéger. Bien sûr il y a des femmes dures, avides de pouvoir, dominatrices et des hommes doux, soumis à des servitudes élevées au rang de service, dans le monde du travail comme au sein du clergé. Il y a aussi des végétaux vénéneux, une faune dangereuse, une nature folle, des crues, des ouragans, des éruptions volcaniques, des tremblements de terre et des tsunamis meurtriers. Si la protection et la défense de la nature sont des nécessités, dans l’ensemble prises en compte dans nos sociétés, il paraît aussi nécessaire de prendre la défense de l’humain contre la nature» (5)

 

 

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♣ Vers une spiritualité plus inclusive de l’expérience des femmes ? 

 

 

Partant des travaux de l’ethnologue Jean Malaurie sur la Terre-Mère chez les Inuits et les mythes en général (6), Huguette Charrier propose de recourir à la parole mythique des peuples premiers pour davantage considérer la Nature comme un sujet de dialogue, de négociation, et de gratitude et non comme une chose à dominer : 

 

 

« on (peut) se demander si l’éco-féminisme dans sa praxis et même son concept, ne pourrait pas puiser dans l’univers des mythes, une certaine tendresse à l’égard de la Terre, simplement pour la ré-enchanter» (7)

 

 

Il s’agit d’un trait propre à la théologie féministe que de vouloir élaborer de nouveaux cadres spirituels afin de dépasser les inégalités structurelles du christianisme traditionnel, de changer de paradigme théologique qui ne reflète finalement qu’une moitié de l’humanité et cautionne la domination de certains humains par d’autres et d'une certaine catégorie d'humain sur la création. 

 

 

Pour Huguette, Charrier, l’étude des mythes des peuples premiers permettrait également de dépasser une pensée dualiste occidentale qui systématise les oppositions comme esprit/matière, âme/corps, vrai/faux, rêve/réalité... L’éco-féminisme propose une relecture critique de la théologie qu’elle entend renouveler par une critique de son énonciation parfois trop orgueilleuse et systématique. La théologie féministe, à travers à l’éco-féminisme, aurait le moyen de faire le procès double de la théologie occidentale traditionnelle d’une part, et, ce qui est en issu d’autre part, la modernité technique et rationnelle :

 

 

«au-delà de ce que nous pouvons en faire, la création est mystère et nous ferions bien d’adopter, pour le cosmos, le discours apophatique - dire ce qu’il n’est pas plutôt que ce qu’il est - que la théologie utilise pour parler de Dieu»

 

 

« on sait que les mystiques de tous les temps ont été soupçonnés et combattus par une autre intransigeance, celle des théologiens dogmatiques. Le monde désenchanté ne veut que la certitude des chemins balisés, ne supporte pas le risque de l’imaginaire et du symbole. Il nous faudrait retrouver ce souffle-là et c’est peut être la vocation et la chance du mouvement féministe» (8) 


 

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Peinture d'un mythe Inuit

 

 

***

 

 

En ouverture, on peut inviter à chacun à se procurer le dernier hors-série de la revue des Parvis. Il constitue un excellent moyen de découvrir - en français - l’écoféminisme et, derrière lui, la théologie féministe. Le trait le plus marquant de ce courant de pensée réside peut être justement dans le fait qu’il n’est pas qu’une philosophie ou un champ d’idée. Il s’enracine également dans une spiritualité et propose un parcours global de l’individu à la société.

 

Tout en étant un appel à approfondir la tradition chrétienne et la réévaluer, l’écoféminisme propose une voie originale pour penser et vivre des rapports entre les sexes, entre les individus, entre les humains et la planète de manière plus pacifiée et plus juste. Un numéro questionnant donc, stimulant intellectuellement, ouvrant de nombreuses pistes de réflexion et d’action sans occulter toutefois un nécessairement questionnement. 

 

On regrettera, à titre personnel, le manque d’intérêt pour les problématiques d’ "intersectionnalité" des situations de domination. Si les mythes des peuples premiers sont évoqués pour renouveler les cadres spirituels chrétiens, peut-être que les collaboratrices de Femmes et Hommes en Eglise auraient pu également, à l’image de leurs nombreuses collègues d’Amérique du Nord, chercher des correspondances et des homologies fructueuses dans les situations de femmes issues des minorités ethniques dans les sociétés post-industrielles ou dans les nombreux «matrimoines» (patrimoines féminins) des civilisations qui ne donnent pas la norme occidentale. 

 

 

 


Notes :

 

(1) KOZUL-TARDIEU, Edda, «Ecohumanisation», p. 1

 (2) van LUNEN-CHENU, Marie-Thérèse, «Traces et développement de l’écoféminisme», pp. 26-27

(3) idem, pp. 27-28

(4) PENUEL-MONNERON, Danielle, «De la culpabilité à la responsabilité...», p. 47. 

(5) KOZUL-TARDIEU, pp. 13-14

(6) MALAURIE, Jean, Terre Mère, CNRS Editions, 2009.

(7) CHARRIER, Huguette, «Ré-enchanter le monde», p. 16 

(8) idem, p. 21 


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