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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Les Mémoires d'Hans Küng : une oeuvre d'histoire ? (III)

 

Dans ce troisième billet sur les mémoires d’Hans Küng nous nous intéressons à la place de l’histoire dans son ouvrage. Celle-ci est en permanence convoquée par la théologien de manière complexe et à plusieurs niveaux : 

 

- pour relativiser un point de doctrine ou une exégèse en la situant «en contexte»,

- pour contester les prétentions romaines dans le fonctionnement ecclésial,

- pour compléter les récits admis de l’histoire religieuse catholique de la seconde moitié du XXème siècle.

 

Il en résulte un texte fort dense qui tend en permanence à s’éloigner de la simple auto-biographie et se rapprocher peut-être davantage des genres du débat d’idée : pamphlet, essai historique, etc. A de nombreuses reprises, Hans Küng n’hésite pas  à contester les analyses de référence pour rétablir une version plus juste même si, dans les faits, il semble davantage rester dans la posture mémorielle.

 

 

♣ Déconstruire la Tradition par l’Histoire 

 

 

Le goût de l’histoire procède chez Hans Küng de la même posture intellectuelle que son  exégèse. Il veut faire coller sa théologie aux développements les plus récents des sciences religieuses. En contexte catholique, une telle méthode revêt bien un aspect plutôt subversif dans la mesure où la Tradition, entendue comme un processus organique, diachronique et progressif de maturation de la vérité, tient au contraire une place importante dans la Révélation. En bonne théologie catholique, le fait qu’un usage n’existait pas dans les temps apostoliques ne signifie pas forcément qu’il y ait une erreur d’interprétation ou un détournement du message de Dieu mais que les humains ont progressivement mûri la façon de le percevoir sous le Magistère de l’Eglise qui, in fine, sanctionne la licité des innovations... 

 

 

Hans Küng est souvent en porte à faux avec ce mode de raisonnement. Sa pensée procède davantage d’une archéologie des usages ecclésiaux : il cherche à déconstruire les idées et les pré-supposés qui ont vu naître les tradition, quitte à mettre au jour des erreurs d’interprétation ou des détournements de signification depuis l’origine du christianisme. Ce mode de pensée nous replace plus largement dans les «années concile» où de nombreux théologiens catholiques semblaient convaincus de la nécessité que la tradition catholique effectue un propre mouvement critique sur elle-même. Dans la sphère francophone,  le Père Congar signait en 1960 La Tradition et les traditions. Essai historique (1). En découvrant la «relativité» historique des traditions face à l’héritage de la période apostolique, tout particulièrement, en ce qui concerne le ministère de Pierre, Hans Küng se dirige vers un anti-romanisme selon un mouvement assez classique (2). 

 

 

◊ Qu’est-ce qu’un Concile Oecuménique? 

 

 

En 1960, Hans Küng consacre ainsi sa leçon inaugurale à Tübingen sur le «sens oecuménique d’un Concile» dans laquelle il veut retrouver la signification théologique originelle d’une réunion d’évêques. D’emblée, son interprétation est assez audacieuse dans la mesure où il récuse, au nom des antécédents historiques, l’article du Code de Droit Canonique de 1913 qui postule qu’il revient au pape seul de convoquer, diriger, lever et confirmer un concile oecuménique :

 

 

« Qu’est-ce que l’Eglise de Jésus-Christ, selon le Nouveau Testament, sinon l’assemblée, rassemblée par l’Evangile, de ceux et de celles qui croient au Christ, du peuple de Dieu du Nouveau Testament (...) c’est l’Eglise elle-même qui est un concile oecuménique ! Elle est cette assemblée de croyants, convoquée «des confins de la terre entière habitée» (oikumene) que Dieu lui-même a appelée par Jésus-Christ dans l’Esprit Saint» 

 

« (Mais) le concile oecuménique convoqué par les humains est la représentation du concile oecuménique convoqué par Dieu, c’est-à-dire : de l’Eglise » 

 

« Ce concile oecuménique convoqué par les humains peut revêtir des formes historiques très diverses. En effet, la personne et la fonction de celui qui convoque, préside et approuve le concile, les participants et les sujets des délibérations des différents conciles du premier et du deuxième millénaire ont été très diversifiées. C’est donc justement par considération pour la réunion des chrétiens séparés et à la lumière de l’histoire de l’Eglise, que l’on ne doit pas transformer des questions de droit canonique, qui peut changer, en exigences d’un dogme immuable » (3) 

 

 

Ces questions nous replacent dans ce moment de l’avant-concile où la composition de l’assemblée n’était pas encore clairement arrêtée. Y aurait-il des laïcs ? Des non catholiques ? Quel serait leur statut dans les débats ? Si la tradition voit la collégialité des évêques et la primauté du pape comme le socle de l’Eglise, Hans Küng développe une conception qu’on peut qualifier de plus démocratique :

 

 

« la structure de l’Eglise primitive est formée conjointement par le collège des Apôtres et la communauté» (4)

 

 

Hans Küng rouvre en fait des débats polémiques entre protestants et catholiques dans la mesure où, en 1520, Martin Luther dans son Appel à la noblesse allemande avait justifié que l’empereur convoque un concile au nom du sacerdoce universel des baptisés (5). Pour Küng, la lecture de Luther est recevable - à condition qu’il n’y ait pas occultation pour autant des ministres institués - :

 

 

« représentation de l’Eglise «apostolique» signifie justement qu’un concile doit être en accord avec les Apôtres, avec le témoignage apostolique de l’Ecriture Sainte (...) mais aussi avec le ministère apostolique chargée de la préservation de la foi et de la confession des Apôtres» (6)

 

 

 

◊ La longue tradition de l’historiographie anti-romaine ?

 

 

Cette vision, subversive du point de vue traditionnel catholique, de l’autorité dans l’Eglise, s’affinera dans l’oeuvre de Küng au cours du Concile et aboutira in fine à ecclésiologie alternative. Cette dernière se décline principalement dans Concile et retour de l'unité : se rénover pour susciter l'unité.  (1961), Structures de l’Eglise (1963) et Pour que le monde croie : lettre à un jeune homme (même année). 

 

 

Dès cette époque, on y relève quelques idées-clés : 

 

- à côté de l’appel de ministres consacrés par des ministres, il existe, dans la tradition apostolique, l’accomplissement d’une mission, même par ceux qui ne disposent pas d’autorité :

 

« l’Eglise ne doit-elle pas rester ouverte, en principe, à la possibilité de charismes spontanés de la fondation et de la gouvernance des communautés qui existaient à l’origine dans les communautés pauliniennes ? Et cela non seulement dans les situations extrêmes (...) mais aussi dans des mouvements de réforme au sein d’une Eglise devenue fatiguée et pharisienne» (7)

 

- il importe que l’Eglise catholique change profondément afin de permettre le rapprochement oecuménique. 

 

« (ne faut-il pas) un nouvel examen des décrets du Concile de Trente, au moins pour les questions urgentes concernant les dossiers de l’Eucharistie et de l’ordination ? Ces décrets tridentins étaient certainement nécessaire dans le contexte de la décadence de l’Eglise et du ministère au XVI° siècle» (8) 

« Comment l’Eglise catholique peut-elle justifier que toutes les autres Eglises ne présentent que des parties de la vérité alors qu’elle seule possèderait la totalité de la vérité ? Alors que l’Eglise catholique a oublié, refusé de voir ou négligé pendant de longues années des vérités importantes dans l’Evangile, comme la justification du pécheur ou la liberté du chrétien ! Et que dire du fait que le schéma [texte du Concile qui donnera naissance à la Constitution Apostolique Lumen Gentium] appelle «Eglise» seulement les Eglises orthodoxes mais pas les Eglises protestantes ? [...] le critère de la succession épiscopale et de la constitution de l’Eglise [...] semble donc arbitraire. Il ne correspond ni aux résultats de la recherche biblique (paulinienne) ni à la problématique de la Réforme protestante» (9)

 

Toutefois, on ne peut pas écrire qu’Hans Küng souhaite que le catholicisme se «protestantise» ; il procède plutôt d’une méthode dialectique qui souhaite trouver le plus juste de chaque tradition et dépasser les positions apologétiques pro-catholiques et pro-protestantes qui ont tendance à occulter les bonnes intuitions de chaque tradition théologique.

 

- la question centrale des ministères, celui des prêtres et des laïcs, et, en particulier, celui du pape conçu fondamentalement comme un service pour l’Eglise et s’exerçant d’une manière véritablement collégiale.

 

« le synode épiscopal apparaît comme une feuille de vigne collégiale pour cacher la nudité de l’absolutisme pontifical» (10)

 

 

Les mémoires d’Hans Küng sont un peu le sommet de ce mouvement intellectuel. A ses yeux, c’est l’analyse historique qui lui donne toute la légitimité nécessaire pour critiquer les structures de l’Eglise catholique romaine. Il les juge obsolètes car coincées au Moyen-Age et, en ce sens, trahissant l’idéal apostolique originel. Le magistère intellectuel et historique permet d’une certaine manière de dénoncer de manière très véhémente le magistère romain. L’histoire s’érige en contre magistère :  

 

 

« Je serai souvent irrité quand des gens incultes ou ne possédant que la moitié des connaissances nécessaires, des gens souvent issus des milieux économiques, politiques et journalistiques tenteront à nouveau de nous convaincre qu’il n’y a rien à faire, que l’Eglise catholique est essentiellement comme cela, c’est-à-dire de structure hiérarchique, centralisatrice, absolutiste. Qu’il est irréaliste de la part de ceux qui sont favorables aux réformes de s’attendre à ce que le pape ne soit plus le pape un jour [...] Avec tout le respect que je leur dois, je l’affirme à la lumière de l’histoire : tout cela n’est que foutaise ! Au cours des années qui suivront, je serai capable, dans le contexte de l’analyse paradigmatique de concevoir et de penser encore mieux historiquement qu’il s’agit au fond de remplacer le modèle [...] de l’Eglise en vigueur au Moyen-Age [...]. De l’idéologie juridique scolastique, que je connais parfaitement depuis mes années à la Grégorienne, ce modèle est déduit théoriquement d’en haut : du pape comme la source du pouvoir. C’est à lui que sont consacrés les chapitres les plus longs et les plus impérieux depuis le conflit entre l’empereur et le pape au Moyen-Âge [...] mais ce que trop peu de gens savent, c’est que le modèle hiérarchique de l’Eglise n’est justement pas le modèle catholique traditionnel ! Bien qu’évidemment déjà préparé à Rome au premier millénaire, il fut imposé au XI° siècle par le pape Grégoire VII et les hommes de la «Réforme Grégorienne» qui se sont servis de tous les moyens de l’excommunication, de l’interdiction, et de l’Inquisition (surtout contre les empereurs et des théologiens allemands, et contre l’épiscopat et le clergé). C’est sur la base des documents falsifiés (surtout un pseudo Isidore) que sont présentés les nouveautés du deuxième millénaire comme étant la tradition du premier...» (11) 

 

 

 

♣ Entre la mémoire du Concile et l’histoire problématique du Concile

 

 

La pensée d’Hans Küng s’est forgée au cours du Concile Vatican II dont on peut dire qu’il est un acteur de premier ordre. D’abord expert théologique à titre privé de l’archevêque de Rottenburg (monseigneur Leiprecht) puis «peritus» (expert) officiel du Concile, membre fondateur de la revue progressiste Concilium, auteur de certains discours-clés du Concile, Hans Küng vit dans l’ébullition intellectuelle du moment. On retrouve dans ses mémoires une bonne description de toute l’excitation qui saisit Rome au moment des sessions, les contacts riches et divers avec les théologiens et les évêques du monde entier, le sentiment qui saisit les différents acteurs qu’ils vivent un moment historique, les stratégies des groupes de théologiens pour faire avancer ou reculer les positions en lice, etc. - même si on ne trouvera rien de véritablement nouveau sur cette période conciliaire -.

 

 

Ce qui est plus intéressant à nos yeux c’est la façon dont les mémoires d’Hans Küng s’inscrit dans cette mémoire douloureuse du Concile. Comme beaucoup de catholiques d’ouverture de sa génération, ses espoirs ont progressivement disparu devant les lenteurs de l’institution à changer dans le sens qui lui apparaissait le bon. Il lui a fallu trouver un sens à des événements qui se sont déroulés d’une manière très différente par rapport à ce qu’il espérait. A cinquante ans de distance. Hans Küng développe ainsi une lecture très personnelle du Concile qui lui permet d’expliquer pourquoi la Curie et l’Eglise ne se sont pas réformées. 

 

 

Selon lui, Vatican II, même s’il constitue ponctuellement une avancée sur certains thèmes (percée dans l’oecuménisme, l’ecclésiologie, le renouvellement des ministères, la revalorisation de la Bible dans la liturgie), a été globalement mis en échec par la Curie. Tout en faisant un portrait très élogieux de Jean XXIII, il lui reproche - tout comme à Paul VI - d’avoir voulu faire des réformes en maintenant en place des cardinaux profondément hostiles au changement. Placés en situation de minorité au départ du Concile, les conservateurs réunis autour du cardinal Ottaviani sont parvenus au cours de la troisième session à porter un coup fatal au Concile en amenuisant la portée des réformes. Il pointe aussi de manière insistante les atermoiements de Paul VI :

 

 

« Il est impossible de ne pas s’en rendre compte à présent : Paul VI veut la modernisation de l’Eglise catholique, mais sans abandonner son enracinement dans le Moyen-Âge romain. IL veut la collégialité, mais sans revenir sur le papalisme du XI° siècle. Il veut la réforme de la Curie, mais sans abolir le Saint-Office et sans laisser tomber Ottaviani. »

 

 

« Un pape plein de contradictions, qui veut béatifier en même temps Jean XXIII et Pie XII, et qui, bien que d’une mentalité oecuménique ouverte au monde, permet lors de cette troisième session conciliaire des manigances contre la déclaration sur les juifs et des retards continuels. Un pape qui s’est engagé personnellement en faveur d’un schéma sur les missions, qui élaboré entièrement sous l’angle de la congrégation romaine pour les missions, est rejeté comme totalement insuffisant par une grande majorité du concile. Un pape qui a retiré du concile les questions controversées de la morale sexuelle, notamment celle de la contraception, pour les référer à une commission dominée par la curie. Un pape qui retire l’appui qu’il avait donné au concile jusqu’au milieu de la deuxième session environ et qui prononce maintenant des discours d’un ton tout à fait différent de ceux prometteurs, qu’ils avait prononcés à l’ouverture de la deuxième session et sur la réforme de la Curie» (12)

 

 

Aux yeux d’Hans Küng, le Concile se serait conclus par un compromis boiteux qui, ménageant les conservateurs, aurait vidé de leur sens les idées novatrices qui avaient pourtant réussi à émerger. Cette thèse d’un Concile non abouti et mis en déroute par le pape et la Curie n’est pas propre à Hans Küng. Elle est même assez courante dans les pays de langue allemande. On pense par exemple à un texte de années deux mille du jésuite Wolfang Seibel (13). Faute de réforme d’ampleur, l’institution ne manquait pas de retomber dans son fonctionnement habituel. L’avantage de ce raisonnement est de ne pas imputer l’échec du Concile au contexte où il a été reçu ou à sa mauvaise intuition mais à sa propre tiédeur.

 

 

◊ La polémique historiographique contre l’Ecole de Boulogne ?

 

 

Mais dans ses mémoires, Hans Küng ne se contente pas de raconter de son point de vue les événements, il veut véritablement écrire l’histoire en tant qu’historien. A de nombreuses reprises, il prend parti contre des historiens... et veut s’inscrire dans l’historiographie conciliaire en défendant son point de vue. Cela prend deux formes principalement :

 

- le recours à l’oeuvre d’historiens ou d’essayistes des années soixante comme Peter Hebblethwaite et Michael Serafian (14). Les travaux de ces essayistes sont pourtant aujourd'hui très datées et constituent plus des travaux de seconde main qu’une historiographie de référence. Elles lui permettent principalement de justifier l’échec du Concile par le renversement de position de Paul VI au cours de la troisième session. Ce dernier aurait abandonné ses positions réformistes dans le contexte politique de l’Italie de l’époque.

 

 

- une attaque en règle de l’historien italien Giuseppe Alberigo et de «l’Ecole de Bologne» (le centre de sciences religieuses de l’Université de Bologne).

 

 

Alberigo passe pourtant pour le spécialiste du Concile Vatican II, dans la mesure où il a dirigé dans les années quatre-vingt-dix et deux mille un monumental ouvrage universitaire en 5 tomes sur Vatican II. Ce dernier tient lieu aujourd’hui de travail de référence sur ces questions. Alberigo et Küng se connaissent ; ils ont eu des rapports cordiaux au moment du Concile, Hans Küng a exploité avec intérêt pour ses propres travaux l’édition critique des décrets conciliaires de l’historien. Giuseppe Alberigo a offert au moment du Concile des tribunes à Hans Küng dans les médias italiens. Désormais, Hans Küng reproche à Alberigo et à ses collaborateurs d’avoir minoré certains événements et d’avoir, grosso modo, voulu s’attirer les bonnes grâces de l’institution en la préservant et lui offrant un récit historique complaisant. A 11 reprises dans l’ouvrage, il apostrophe l’historien et critique ses analyses ou celle de ses collaborateurs. Il faut dire que le nom de Küng, pourtant peritus officiel du Concile, n’apparaît même pas dans la somme d’Alberigo... L’oeuvre de Küng est-elle le fruit d’une blessure personnelle ou constat critique lucide et dépassionné comme l’auteur l’affirme ? Certaines critiques ad hominen, jouant du sous-entendu, peuvent laisser en douter, et, par la même, témoigne des difficultés qu’a le théologien a sortir d’une logique mémorielle pour écrire un récit d’histoire ou débattre de manière historique : 

 

 

« (dans l’Histoire du Concile d’Alberigo) il est difficile d’accepter que certains problèmes soient ignorés et que les manquements des papes - une cause essentielle des ambiguïtés et de la tiédeur de Vatican II - ne soient pas clairement établis. Pire encore, le manque d’un solide fondement exégétique pour d’importants énoncés du concile n’est même pas perçu. Le pire est cependant le fait que, malgré une surabondance d’informations de surface, le dilemme fondamental de Vatican II, concernant le concept et la réforme de l’Eglise, n’est pas élaboré de façon perspicace. Pour ne pas vexer le Vatican et à l’instar de Rista Süssmuth, la présidente allemande du Bundestag et bonne catholique obéissante, Alberigo refuse le prix Herbert Haag, « Pour la liberté au sein de l’Eglise «, qui lui est offert en 2000. Il est vrai qu’il veut aussi présenter le premier tome de son histoire du  concile à Jean-Paul II en audience privée, ce qui est difficilement compatible avec un prix pour la liberté. L’auteur de ces mémoire le félicite pur ces honneurs et se permet (...) d’élargir quelque peu les perspectives étroites de l’histoire «semi-officielle» du concile, en y apportant des points de vue personnel. Ce sera quelque chose comme une histoire «alternative» du concile, décrite du point de vue intérieur (...) ! Mes sources personnelles concernant Vatican II sont mes expériences et mes rencontres, mes agendas et ma correspondance, mes dossiers personnels, quelques publications et finalement les nombreux volumes qui contiennent mon dossier de presse personnel, centré sur mon nom, tout cela pour soutenir ma mémoire qui fonctionne heureusement très bien» (15)

 

 

L’ambitieux projet d’écriture d’Hans Küng peut laisser cependant fort sceptique. Le théologien cultivé qu’il est, fort soucieux d’une approche critique des sources, semble oublier le principe fondamental de l’histoire selon lequel les acteurs d’un événement historique n’ont pas un surcroît de lucidité - même s’ils ont une légitimité particulière - à en parler. Face à un événement, et particulièrement face à un événement comme le Concile, qui a une telle densité mémorielle et catalyse de nombreux enjeux idéologiques, il faudra sûrement beaucoup de temps avant de mettre au point un récit qui satisfasse différentes parties et soit recevable autant par l’institution que ceux qui l’ont quittée ou la critiquent ! 

 

 

 

♣ En guise de conclusion : mémoire du Concile et cohérence catholique... 

 

 

Directeur de l’Institut pour les Sciences Religieuses de l’Université de Bologne, Giuseppe Alberigo est la tête de file de ce qu’on appelle en histoire religieuse l’Ecole de Bologne. Les historiens et sociologues qu’on rattache à ce mouvement historiographique ont développé une approche non confessionnelle mais assez compréhensive de l’histoire de l’Eglise. L’Ecole de Bologne a acquis depuis les années soixante dix une reconnaissance autant du côté des autorités et acteurs catholiques que des universitaires laïcs. Il faut dire qu’elle satisfait aux exigences contemporaines du régime de production la preuve en histoire avec son contact direct des sources, ses références nombreuses et son style très universitaire. Indéniablement, l’oeuvre dirigée par Alberigo sur l’histoire du Concile est l’ouvrage central de ce mouvement. 

 

 

Toutefois, longtemps tenue pour évidente, l’historiographie de l’Ecole de Bologne est aujourd’hui de plus en plus remise en question de divers côtés. Hans Küng n’est qu’un aspect de cette contestation. Il existe bien entendu une critique ancienne des travaux de l’Ecole de Bologne émanant des milieux catholiques ayant refusé le Concile. Mais ces travaux anciens ont pendant longtemps reçu peu d’écho. Les thèses des historiens intégristes (entendons ici lefebristes et sédévacantistes) n’ont jamais percé en dehors des milieux où elles sont nées, dans une bonne mesure où elles ont un aspect souvent caricatural. Par exemple : le Concile serait l’oeuvre des franç-maçons et des communistes ayant infiltré l’Eglise, etc.

 

 

A côté de ses travaux très largement polémiques, l’oeuvre d’Alberigo, qui se concentre surtout sur la genèse des textes du Concile, a joué le rôle de voie moyenne dans laquelle beaucoup ont pu se reconnaître et, parmi eux, les acteurs officiels catholiques. L’oeuvre de l’Ecole de Bologne est très admissible au regard de Rome dans la mesure où elle ne se penche pas sur l’après-concile. La somme d’Alberigo s’arrêtant en 1965, l’historien peut recevoir les éloges et les honneurs pontificaux sans trop de souci dans la mesure où elle éconduit chronologiquement le problème du problématique après-concile bien plus difficile à penser historiographiquement. 

 

 

Dès lors que l’Eglise catholique est rentrée en crise au sortir du Concile, est en effet apparue l’idée qu’un mauvais esprit - «l’esprit du Concile» - en aurait tué «la lettre»... Il existerait un conflit d’interprétation en quelque sorte. Selon les partisans de cette grille analyse, certains acteurs catholiques auraient pris prétexte des réformes conciliaires pour induire des innovations contestables si ce n’est délétères et auraient détourné le contenu des textes en les sur-interprétant. Le succès personnel de Josef Ratzinger au sein de la Curie puis son élection comme pape se sont joués en partie sur cette idée : les «excès» doivent être corrigés par une juste interprétation des textes conciliaires. Son concept d’ «herméneutique de la continuité» signifie bien comment à ses yeux, il n’y a qu’une bonne grille de lecture des Conciles : celle que donne le Magistère (Rome) au nom de la Tradition immuable de l’Eglise. 

 

 

Mais, depuis les années deux mille, même cette idée est battue en brèche au sein de certains milieux ecclésiastiques conservateurs. Il faut sûrement y voir les conséquences intellectuelles de l’oeuvre de réintégration des lefebristes via des instituts Ecclesia Dei (dépendants directement de Rome et tolérant l’usage exclusif du rite d’avant-Concile) menée depuis Jean-Paul II et ayant pris une nouvelle dimension sous Benoît XVI qui a levé les excommunications des évêques ordonnés par Mgr Lefebvre et ouvert à Rome des discussions officielles et directes avec la Fraternité Saint Pie X (les «lefebristes»). 


 

Désormais, on voit fleurir un cadre d’analyse encore plus radical : le Concile, qui n’a été réuni que sur un plan pastoral et non doctrinal, contiendrait des éléments intrasèques d’erreur que le Magistère devrait désormais clairement condamner. Il y aurait un défaut de fabrique originel qu’il faudrait supprimer. Dans cette mouvance intellectuelle, on peut citer l’ouvrage de Mgr Brunero Gherardini, Concilio Ecumenico Vaticano II. Un discorso da fare (en français : Le Concile Oecuménique Vatican II : un débat à ouvrir ?) (16). Cet ouvrage pourrait être jugé secondaire et n’engageant que son auteur, s’il n’émanait pas d’un évêque, ancien consulteur à la Doctrine de la Foi, ancien professeur d'ecclésiologie et directeur de la prestigieuse Université du Latran. On peut également penser à l'ouvrage de Roberto da Mattei Il Concilio Vaticano II : una storia mai scritta (en français : le Concile Vatican II : une histoire mal écrite ?) qui vient de paraître (17). Dans cette ouvrage, l'historien (Université Européenne de Rome, vice-président de la Fondation Lépante opposée à l'entrée de la Turquie dans l'Europe et la défense des racines chrétiennes de l'Europe) prend clairement position contre l'Ecole de Bologne. Il l'accuse d'avoir figé dans le marbre de l'histoire "l'esprit du Concile" et pas oser confronter de manière critique la tradition de l'Eglise et les textes issus du Concile. Il appelle de ses voeux à la rédaction d'une nouvelle histoire de Vatican II bien évidemment dans un sens très critique. 

 

 

Paradoxalement, les idées d’Hans Küng sur le contenu imparfait du Concile en viennent à trouver un écho sur l’autre bord de l’échiquier idéologique catholique et les rejoindre ! La mémoire du Concile Vatican II, réuni dans un souci oecuménique de plus grande unité entre chrétiens, aboutira-t-elle paradoxalement au XXI° siècle à diviser les catholiques eux-mêmes en groupes inconciliables ? 


 

 


Notes : 

(1) (Le Signe; Paris: Fayard) 301 p.

(2) lien article anti-romanisme : 

(3) p. 281

(4) idem

(5) en français : Chaunu, Pierre (éd.) (1992) Martin Luther : les grands écrits réformateurs (Paris, Flammarion) 265 p. 

(6) p. 282

(7) p. 294

(8) p. 295

(9) p. 462

(10 p. 499. Küng parle ici du Synode créé après le Concile. 

(11) pp. 418-419. Cette thèse sera plus particulièrement développée dans son ouvrage intitulé Le Christianisme et ce qu’il est devenu dans l’histoire (Paris, Seuil, 1999).

(12) pp. 493-494

(13) accessible en ligne à l’adresse suivante :

(14) Peter Hebblethwaithe est un jésuite américain, biographe de plusieurs papes. On retiendra (1984) John XXIII, pope of the Council (Londres: G. Chapman), 550 p. ou Paul VI : the first modern Pope (New York: Paulist Press), 749 p. 

 

Michael Serafian est le nom d’auteur de Malachi Martin un jésuite irlandais (relevé de ses voeux depuis les années soixante) qui a signé de nombreux ouvrages sur l’Eglise, l’exorcisme, les secrets de Fatima, les jésuites, et le Vatican. Hans Küng se réfère en particulier à (1964) The Pilgrim... (New York: Farrar, Strauss) 282 p. 

(15) p. 257

(16) (2009) (Frigento: Casa Mariana Editrice) 260 p. 

(17) ('I Leoni', Turin: Lindau) 


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