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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Le dossier "Pouvoirs, genre et religions" de la Revue Travail, Genre et sociétés (27/2012, Paris : la Découverte, pp. 29-107)

arton1810-10fc4La revue de sociologie Travail, Genre et société offre un dossier, plutôt inattendu, dans son dernier numéro sur le thème "pouvoirs, genre et religions". La revue, habituellement ouverte aux questions éditoriales économiques et sociales, fait le choix de prendre les religions comme des "organisations de travail à part entière" (Magali Della Sudda et Guillaume Malochet dans l'introduction du dossier). Elles reposeraient sur une division sexuée des activités qui fonde une suprématie d'un sexe sur un autre. Mais, elles sont également traversées par de multiples accommodement, consentement mais aussi de phénomènes de contestations entre les inégalités de genre.


♣ Linda Woodhead : théoriser genre/religions

 

Le dossier propose un itinéraire en quatre étapes. La sociologe britannique Linda Woodhead ouvre le dossier sur une mise au point théorique et un état de la recherche plutôt complet sur la question genre/religion. Pendant longtemps, la sociologie des religions a ignoré la dimension sexuée des phénomènes, au prix même d'un paradoxe : ce sont les femmes qui sont les plus décrochantes dans les processus de baisse de la pratique depuis les années soixante dans les pays occidentaux... Si Bourdieu était sensible au renfort qu'apporte la religion dans l'ordre sexué, dans sa pensée, elle occupe un rôle et une place variables. Linda Woodhead veut rappeler au contraire le caractère central du pouvoir religieux dans les rapports de pouvoir :

 

"L'efficacité du pouvoir sacré est renforcée par sa synergie avec un pouvoir séculier (...) qu'ils se renforcent ou qu'ils s'excluent, le pouvoir sacré et le pouvoir religieux peuvent se combiner de maintes manières" (pp. 34-35)

 

La religion peut à la fois consolider ou aider à transformer les rapports de pouvoir entre les sexes. Sans rentrer dans le détail de la typologie offerte par la sociologue, elle dresse le portrait de quatre types de groupes religieux:

  1. Les religions peuvent légitimer l'ordre social et sexué existant, islam et judaïsme contemporains tendraient ainsi à défendre la répartition tradtionnelle des rôles entre hommes et femmes et fondées sur la suprématie du chef de famille.
  2. Les groupes religieux peuvent également offrir des ressources tactiques aux femmes qui tout en acceptant les règles globales du fonctionnement sexué y trouvent une forme d'émancipation. La sociologue britannique prend ainsi le cas des megachurches" protestantes nord américaines qui offrent des groupes d'études bibliques non mixtes, qui peuvent être vues, à l'échelle locale, comme des systèmes d'entraides entre femmes. Ils peuvent être rapprochés des congrégations féminines catholiques ou des ligues féminines puritaines protestantes du XIXème siècle.
  3. Les groupes contestataires minoritaires peuvent trouver dans les religions un pouvoir sacré qui légitime leur quête pour mettre en oeuvre une transformation personnelle et ascension sociale avantageuse dans l'ordre existant. La sociologue prend là l'exemple des groupes New Age ou des spiritualités holistes souvent portées par les femmes.
  4. La religion peut vraiment être un élément de contre-culture qui conteste l'ordre établi et se donne comme but de changer le rapport de force dominant, comme la religion WICA des anglo-saxons.

 

Et les chrétiens dans ce schéma? Selon Linda Windhead, le christianisme peut être vu comme une religion à la fois légitimante et tactique qui, d'un côté, sanctifie encore le travail domestique, affirme une identité féminine séparée de celle des hommes, pousse les femmes au dévouement et au sacrifice, mais qui, d'un autre côté, sur plusieurs points, dispose des ressources du changement social ou s'est toujours tenu à l'écart du rapport de genre global:  "Avec son paternalisme sacré et sa défense des vertus pacifiques, le christianisme a toujours entretenu une relation malaisée avec les masculinités hégémoniques, construites sur la prouesse sexuelle et physique, la réalité matérielle et la virilité" (comme nous l'avions déjà noté sur notre blog: ). 

 

♣ Études de cas

 

Les-femmes-pretres-trouvent-leur-place-dans-l-Eglise-anglic.jpgLe dossier se prolonge par plusieurs études de cas issues de différentes traditions religieuses, sauf le catholicisme, ce qui est peut être regrettable et criticable... Sarah Janes Page revient dans un article fort intéressant sur la situation des femmes-prêtres de l'Église anglicane qui, rappelons le, a ouvert l'ordination sacerdotale aux femmes depuis 1992. Loin d'être simple, leur situation reflète davantage un déplacement qu'une disparition de la frontière de genre. Si les réticences ouvertes des années quatre vingt dix ont disparu, les femmes prêtres qui plafonnent dans la hiérarchie anglicane (comme dans les entreprises de la vie laïque), doivent constamment négocier entre vie privée (être enceinte) et vie publique. Elles affrontent de manière générale une situation paradoxale. Les postes d'autorité sont confiées aux hommes, mais on ne leur donne pas possibilité d'acquérir l'expérience requise pour être éligibles à des postes de direction et elles plafonnent aujourd'hui dans les postes paroissiaux. 

 

mosquee-damas2.jpgHilary Kalmbach porte notre attention sur le cas des femmes qui prêchent dans les mosquées de Syrie. Depuis les années 1970, avec l'essor du mouvement des mosquées, des femmes en islam ont acquis la capacité de prêcher. Si les femmes figures d'autorité ont toujours existé dans l'islam (elle en offre un panorama synthétique), il existe une limite liée à la production de la légitimité au sein de la religion musulmane. Pour paraître légitimes, les actrices doivent "veiller à ce que leurs actes et les interprétatios des textes semblent en accord avec les pratiques religieuses et sociales de leur communauté" (p. 84). 

 

Premiere-femme-rabbin-depuis-75-ans-en-Allemagne_article_ma.jpgBéatrice de Gasquet s'intéresse enfin à la logique genrée des honneurs (actes rituels comme lire la Torah) dans le judaïsme  libéral à partir d'une enquête de terrain dans deux synagogues parisiennes. La sociologue cherche à établir le lien entre l'identité juive, énoncée ici en terme de subjectivité, et la participation genrée au rituel synagonal. Si le rituel est, avant tout, une production sociale, sa répétition produit du genre et participe à la subjectivation. Pourquoi la subjectivation ? Si on définit le judaïsme comme une religion du livre où les rabbins, par leur connaissance des textes sacrés, sont hiérarchiquement supérieurs, les honneurs ont pu être historiquement un moyen de compenser la domination des hommes religieux sur les hommes non religieux. Autrefois, par leur appartenance à un groupe minoré et discriminé, les hommes juifs ont pu également y trouver ce qu'ils n'avaient pas la société globale. Les femmes des communautés juives libérales qui, selon le modèle américain, ont depuis les années soixante ouvert les honneurs aux femmes ne l'ont pas fait sans difficultés. Elles ne peuvent pas le faire selon la même logique que les hommes ; elles se confortent dans une posture de modestie et certaines ne souhaitent pas y accéder. Les hommes, de leur côté, continuent de voir dans les honneurs une marque d'appartenance non seulement valorisée mais leur étant dû dans certaines circonstances (la naissance d'un enfant, la mort d'un parent).

 

***

 

En définitive, les groupes religieux contemporains semblent traversés par une série d'évolutions et de défis similaires sans que les cadres théoriques de sociologie des religions ne parviennent toutefois à saisir les différentes dimensions du problème. C'est du moins notre sentiment à la fin de la lecture de ce numéro, quid de la théologie, de la mystique et de la spiritualité ? La sociologie seule, même si elle est extrêmement éclairante, ne parvient surement pas à épuiser la complexité d'une question d'une grande vigueur problématique car elle touche du sacré que beaucoup ne veulent pas voir comme du sociologique... En creux également, l'opposition récurrente aux études de genre de certains acteurs religieux se comprend aisément, tant l'imbrication des logiques de sexes et des normes religieuses semblent s'exerce presque toujours, et à quelques rares exceptions près finalement, au détriment des femmes...  

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