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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (VII)

 

Article mis à jour le 9 mai 2012

Les noces récentes de la psychanalyse et du catholicisme contre le genre

En étudiant la polémique contre les manuels scolaires, nous avons été en effet saisis par la façon dont les informations se sont transmises par copier-coller sans confrontation directe aux sources (les manuels de biologie incriminés, les textes de Judith Butler) ni de véritable contre-expertise. C’est sûrement le reflet, d’une part, de la mobilisation catholique et, d'autre part, d’un phénomène plus large de construction de l’information à l’époque du web 2.0. Des équipes éditoriales restreintes doivent produire de nombreux contenus sans forcément avoir le temps d’étudier leur dossier avec le temps et la patience nécessaires. Un certain nombre de textes et de ressources ont servi à l’information des journalistes et sites catholiques sans que ces derniers ne prennent la peine de se diriger vers les travaux de première main sur le genre. Quelles sont ces sources de seconde main ?

Trois peuvent être clairement identifiés :

- un rapport officiel remis par Jacques Arène en 2006 à l’épiscopat français intitulé la Problématique du genre

- un dossier réalisé par la Commission Permanente du Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique (mai 2010) intitulé L’Éducation affective, relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d’enseignement,

un dossier de la Commission Juridique de la Confédération Nationale des Associations Familiales Catholiques (Février 2007) «Homme-Femme L’avenir que nous prépare la «théorie du genre». Ce document n’a pas d’auteur clairement identifié.

Ces sources constituent l’armature principale de la connaissance du «genre» par les différents acteurs catholiques français. Quand on se penche sur ces textes, on s’aperçoit qu’eux-mêmes sont très dépendants d’autres références et d’autres travaux, en premier lieu ceux de Tony Anatrella et Xavier Lacroix. A cette galaxie de penseurs, on peut rajouter Margerite A. Peeters, une belgo-américaine experte auprès du Saint-Siège. Nous avons déjà évoqué le rôle de Michel Schooyans. Nous avons finalement bien là l’équipe intellectuelle principale de la réflexion catholique contemporaine sur le genre en langue française : Jacques Arène, Tony Anatrella, Xavier Lacroix et Marguerite A. Peeters.

Le point commun de tous ces penseurs se trouve dans la psychanalyse. Tony Anatrella, Jacques Arènes et Xavier Lacroix se réfèrent systématique à la psychanalyse dans leurs réflexions. Ce qui induit d’emblée un biais dans la perception intellectuelle des études de genre. Leur connaissance des sciences sociales est très lointaine et ces dernières n’entrent pas vraiment, ou très secondairement, dans leurs préoccupations académiques (à l’exception peut-être de Marguerite A. Peeters). La parole de ces experts est d’autant plus respectée qu’ils sont en position de quasi monopole dans les structures catholique de production de savoir sur le genre. Cela est également paradoxal dans la mesure où aucun des penseurs pré-cités n’a publié dans une revue de référence sur le genre ni participé à un colloque marquant sur ces questions. Ce sont des experts du genre tel que le conçoit le Magistère catholique plutôt que des experts universitaires du genre. Ils ont développé, chacun à leur façon et à l’écart de la communauté académique, leurs conceptions propres sur la question. Ce qui explique peut-être que ces dernières, à l’analyse, sont loin d’être exemptes de problèmes d’interprétation et de simplifications douteuses et/ou polémiques. Si l’opposition catholique aux études de genre peut recourir à la tradition de toujours, il est intéressant de noter qu’elle conduit parfois à des rapprochements intellectuels plus surprenants comme avec la psychanalyse convoqué pour conforter la différence naturelle des sexes et minorer l’émancipation homosexuelle.

Tony Anatrella (né en 1941) est un prêtre d’une congrégation (les Salésiens) dont la spécialité est l’éducation des enfants de milieux défavorisés ou en difficulté. Il est diplômé dans les années soixante en psychologie et psychanalyse. Le prêtre se consacre dans les années soixante-dix et quatre-vingt à la publication d’ouvrages sur l’éducation. Ses travaux portent alors principalement sur la psychologie juvénile et des problèmes de société : la famille, le couple, le divorce, la toxicomanie, le sida ou l’alcoolisme. Il officie également comme psychothérapeute dans une clinique privée de l’Yonne où il reçoit des séminaristes et des prêtres en difficultés. Le père Anatrella a pu investir l’espace laissé vacant par la disparition du père Marc Oraison (mort en 1979) qui avait été l’un des premiers à pratiquer l’aide psychologique au clergé en difficulté.

Le prêtre psychanalyste développe dès cette époque une lecture sociale des mal êtres psychiques contemporains. A ses yeux, nombre de pathologies trouveraient leur origine dans les mutations sociales qui auraient eu lieu depuis les années soixante. Mai 68 aurait induit un malaise dans la civilisation occidentale. En faisant sauter les verrous qui contenaient la pulsion sexuelle, les années soixante auraient contribué à libérer la sexualité infantile, augmenté la délinquance sexuelle et affaiblit l’interdit de l’inceste. L’ «effacement du père» lié à l’émancipation des femmes aurait aussi entraîné une minimisation de l’autorité des éducations des enfants et permis le développement de nombreuses pathologies dont l’homosexualité.

On peut dès cette époque rattacher Tony Anatrella à la galaxie des penseurs du masculinisme. Peut-être qu’un des ouvrages les plus significatifs sur cette question est celui publié en 1998 : La Différence interdite : sexualité, éducation, violence. Trente ans après Mai 68. Il gagne ainsi une certaine notoriété dans les milieux éducatifs avec son concept d’ « adulescence » qui caractériserait l’état maladif des sociétés contemporaines où les individus ne veulent pas grandir. A ses yeux, le désir ne trouve plus de frein et les sujets prisonniers de leurs passions ne parviendraient plus à parvenir à l’âge adulte. Ce mode de raisonnement lui permet de lier la crise des institutions, des pères, et le développement concomitant de l’émancipation sexuelle et homosexuelle. Au lieu de développer un diagnostic clinique d’un patient, il préfère ausculter la société en général.

Dans les années quatre-vingt-dix, le père Anatrella devient médiatique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des milieux catholiques en raison de ses expertises sur l’homosexualité notamment dans le diocèse de Paris. A cette époque il enseigne la psychologie à la faculté jésuite de Paris rue Sèvres et apparaît comme une personne ressource capitale pour l’épiscopat français. Le débat public est alors centré sur le projet de loi autour de l’instauration du PACS (1999). Il intervient donc à plusieurs reprises pour défendre, avec la caution scientifique dont il est porteur, les positions de l’épiscopat (l’opposition au projet de loi). Le prêtre intervient en se fondant sur la vision freudienne de l’homosexualité. On retrouve toujours chez lui deux grands arguments: 

  • l’homosexualité est vue comme un refus pathologique de l’altérité et une immaturité affective,
  • l’ouverture du mariage aux homosexuels aurait des conséquences sociales dramatiques en institutionnalisant une pathologie.

Les années 2000 sont plus ambivalentes pour l’ecclésiastique qui navigue entre des difficultés d’ordre juridique et une série de promotions dans l’appareil institutionnel. En 2005 et 2006, Tony Anatrella doit en effet faire face à une série d’accusation d’abus sexuels par d’anciens patients. D’anciens séminaristes accusent le psychanalyste de les avoir violés au cours de ses consultations. Les plaintes, classées sans suite en 2007, ternissent toutefois la réputation du père Anatrella. A partir de ces événements, les évêques français préfèrent, si l’on se rapporte à l’analyse d’Henri Tincq (idem), se tenir à l’écart du personnage aux analyses tranchées, lui privilégiant les travaux plus mesurés et nuancés de Xavier Lacroix et Jacques Arènes. Ces soucis judiciaires n’empêchent pourtant pas le prêtre de continuer de gravir le cursus honorum ecclésiastique. Nommé consulteur au Conseil Pontifical pour la famille par Jean-Paul II en 2000, il sera confirmé par Benoît XVI. En 2005, il participe grandement à la rédaction de l’instruction du Vatican conseillant de ne pas accepter aux ordres les homosexuels. Le Vatican l’assure publiquement, à plusieurs reprises, de sa confiance. On analyse ses déboires judiciaires comme les conséquences de personne mal intentionnées n’appréciant pas le mordant de ces analyses sur l’homosexualité. C’est à partir de Rome désormais qu’il développe ses analyses sur le genre qui nous intéressent particulièrement ici. Il participe ainsi à la réalisation du Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques que nous avons déjà évoqué. Aujourd’hui, il se consacre principalement à former les différents acteurs catholiques et les alerte du développement de l’idéologie du genre. On le retrouve, par exemple, en marge du Synode des évêques africains pour avertir les pasteurs des méfaits de l’idéologie du genre. Ces conférences sont souvent reproduites intégralement sur le site de l’agence de presse catholique Zénit qui est financée par la congrégation très conservatrice et controversée des Légionnaires du Christ.


♣ L’état de grâce de la psychanalyse dans le catholicisme contemporain pour aborder l’homosexualité

Le travail de Freud est loin d’être anecdotique dans la façon dont Tony Anatrella conçoit le genre. Au contraire, il est même central. Ce qui est intéressant dans la trajectoire de Tony Anatrella dans l’histoire du catholicisme contemporain est finalement le renversement dont il est porteur. Du XIXème siècle aux années 1950, les sciences psychologiques sont globalement tenues comme menaçantes pour la spiritualité et le dogme catholique. Il est vivement déconseillé, si ce n'est interdit, aux catholiques de s’approcher de cette pratique suspecte de remettre en cause des notions aussi essentielles dans le christianisme que l’âme ou le péché. Classiquement, on associe l’ouverture (très timide et réservée encore) aux sciences psychologiques au pontificat de Pie XII (1939-1958). L’historienne Agnès Demazières montre bien comment c’est le discours de Pie XII au Cinquième Congrès international de psychiatrie et de psychologie clinique, le 13 avril 1953, qui est tenu comme une ouverture possible, même si elle est mitigée, aux travaux scientifiques sur la psyché humaine.

En France, c’est Marc Oraison dans les années soixante qui est parvenu à acclimater la psychanalyse au catholicisme en fondant l’aide aux religieux en difficultés. Pour autant, dans les années quatre-vingt-dix, afin de la rendre plus audible dans le grand public, la condamnation des rapports homosexuels ou des unions homosexuelles a pu passer par une mise en sourdine de la morale, l’exégèse ou la théologie catholique et une plus grande importance accordée à la psychologie et la psychanalyse (comme l’a bien montré la sociologue Hélène Buisson-Fenet). Ce choix stratégique est d’ailleurs clairement assumé par Tony Anatrella. Dans le Règne de Narcisse, commentant la polémique autour des propos de Rocco Buttiglione d‘octobre 2004, le psychanalyste note :

« Il est regrettable que Rocco Buttiglione se soit laissé piégé par ses détracteurs dans un langage apparemment religieux pour parler de l’homosexualité [...] il aurait été plus souhaitable que le représentant italien exprime que l’homosexualité pose d’abord des problèmes psychologiques et anthropologiques, avant toute considération religieuse » (p.114)

La scientificité du discours psychanalytique n’est plus vue comme une menace pour l’intégrité de la morale catholique mais, bien au contraire, comme un auxiliaire précieux. C'est d'ailleurs une spécificité bien catholique et française de la condamnation contemporaine de l'homosexualité : elle passe faiblement par la citation de la Bible ou la morale traditionnelle comme dans d'autres pays latins ou pour certaines Eglises évangéliques. Il est intéressant que le magistère catholique français en fasse dans les années quatre-vingt-dix et deux milles son meilleur atout scientifique la psychanalyse au moment même où elle perd l'aura qu’elle pouvait encore avoir dans le monde académique des années soixante et soixante-dix. Avec l’essor des sciences cognitives, d’autres psychologies plus comportementalistes ou moins directement dépendantes du corpus freudien, la psychanalyse s’inscrit de plus en plus dans le passé des sciences psychologiques que son présent. Cela ne présume d'ailleurs pas de la valeur des travaux Freud en son temps ni de leur importance dans l'histoire de la psychologie clinique. En favorisant Tony Anatrella, les autorités catholiques semblent faire un choix stratégique déroutant dans la mesure où le moment intellectuel contemporain est marqué par un important et fructueux travail de relecture critique de l’oeuvre de Sigmund Freud ou de revalorisation, même chez les catholiques, d'autres théoriciens du psychisme (Carl Yung par exemple). Le risque est grand pour le Magistère catholique de figer dans le marbre de la science le freudisme au moment où on prend de plus en plus conscience des limites cliniques ou théorique de la psychanalyse freudienne.

Ce qui pose particulièrement problème dans la prose de Tony Anatrella c'est qu'elle puise à la fois dans des lexiques soutenus, qu'elle s'appuie sur des références précises voire prestigieuses, mais qu'elle souffre d'une importance carence de logique scientifique. Ses démonstrations répondent très rarement aux canons des matières académiques. Bien souvent, nous avons plus à faire à une logorrhée haineuse qu'à un véritable analyse ou réfutation de ce que le penseur catholique comprend de la théorie du genre. Nous n'avons pas l'ambition de l'exhaustivité ici, nous pointons seulement un certain nombre d'axes de lecture critique.

 

♣ Une recours problématique aux sciences sociales

Tony Anatrella se présente comme un expert social et pas seulement un psychanalyste. Tout un aspect de sa réflexion s'attache donc à expliquer les phénomènes sociaux par la typologisation, la caractérisation ou la chronologisation. Mais le filtre psychanalytique l'enferme très rapidement dans une méthode contraire aux principes de base des sciences sociales. Tony Anatrella développe de nombreuses analyses historiques qui ne sont pratiquement plus reçues par les spécialistes de ces questions. Pêle-mêle, il développe une vision caricaturale de Mai 68 entendu comme un point de départ et non comme l'aboutissement de mutations profondes et plus anciennes de la société française. On trouve chez lui une croyance forte entre la conjonction sexualité/procréation dans les habitudes sexuelles de nos ancêtres au prix d'une confusion entre la norme juridique et religieuse et les comportements sociaux.Tony Anatrella souscrit à l'idée d'une crise proprement contemporaine des pères depuis les années soixante alors que l'époque contemporaine est traversée de manière récurrente depuis le XIXème de moments d'angoisse quant à la dévirilisation des hommes et l'émiettement du pouvoir des pères (entre-deux-guerres, début du XXème). Le psychanalyse développe une vision de la culture (médias) comme moteur du changement social en occultant d'autres champs d'explication (la politique, l'économie). Il développe un raisonnement du type « ce sont les idées qui mènent le monde ».

Tout cela reflète peut-être la limite patente de la matière qu'il appelle la « psychanalyse sociale » qui repose sur un recours aux sciences sociales dans les limites de la psychanalyse. Mais loin d'être assumé comme un postulat épistémologique potentiellement fructueux, Tony Anatrella disqualifie en retour toutes les sciences sociales qui ne corroborent pas les conclusions de la psychanalyse. Cette approche semble surtout aboutir à une lecture pathologique et très sombre de la société. Bien souvent, Mgr Anatrella semble incapable de sortir d'un impérialisme psychanalytique et de concevoir les sciences sociales comme des discours autonomes qu'il pourrait comprendre de l'intérieur. 

Le prêtre psychanalyste confond également une impression personnelle avec un phénomène tel qu'on peut le concevoir en histoire ou en sociologie : c'est-à-dire justifié par des statistiques, une analyse de cas ou un ouvrage de référence. Comme il ne peut pas illustrer ses idées, de nombreux passages passent de la démonstration au simple jugement de valeur gratuit. Simple exemple parmi d'autres : « la révolution sexuelle a contribué au développement d'une délinquance sexuelle à l'égard des mineurs de moins de 15 ans, à diverses formes d'agressions sexuelles et à l'affaiblissement de l'interdit de l'inceste » (Le Règne de Narcisse, p. 116). Cette phrase qui n'engage pas moins que la délinquance sexuelle et l'inceste ne repose pourtant sur aucune source un minimum fiable (chiffres du ministère de la Justice par exemple). Spontanément, on pourrait penser que, si les chiffres révélaient une augmentation des cas d'inceste - ce qu'il est incapable de démontrer en l'espèce -, il s'agit également du reflet de la façon dont les sociétés ont géré judiciairement la délinquance sexuelle : attention plus grande portée à l'inceste, meilleure protection des victimes, développement de l'appareil judiciaire, etc Mais Tony Anatrella ne s'encombre pas de ces détails, son intuition justifie tout. Même lorsqu’il n’a pas d’analyse qui corrobore ses thèses, Tony Anatrella part de son expérience qui reste souvent le contraire de l'esprit critique:

« De très nombreux enfants issus de [...] différentes situations affectives ne vont pas très bien. Certes, ils ne présentent pas des pathologies particulière vis-à-vis des autres enfants et ne sont donc pas recensés dans les consultations psychiatriques. En revanche, les associations éducatives comme l’école des Parents, les assistantes sociales, les psychothérapeutes sont en contact avec cette population [...] leurs images parentales restent floues» (Le Concept de gender, pp. 35-36) 

Lorsqu’un résultat, comme ici, ne correspond pas à ses attentes («ils ne présentent pas des pathologies particulières») il en tire malgré tout la conclusion qu’il veut («leurs images parentales restent floues») !

Avec Tony Anatrella, nous sommes par excellence devant une pensée de type fermée qui est incapable de dialoguer. Cela aboutit très rapidement à un mode de pensées par « truismes ». Des idées générales infalsifiables et non criticables lui permettent de disqualifier la pensée de ses contradicteurs. On retrouve également la grande carence logique du freudisme qui se fonde parfois un peu rapidement sur des axiomes indémontrables empiriquement et ininterrogeables. En fait, quand une science sociale (sociologie, histoire) présente un élément en dysharmonie avec le schéma psychanalytique, cette dernière devient fausse et manipulatrice. Cela aboutit chez Tony Anatrella à un nominalisme un peu vain et assez risible. Un mot ne se renvoie pas par un concept dont on peut donner une définition (discutable et amendable) selon un principe de base du langage scientifique mais a un sens univoque et fixe. On peut ainsi voir le psychanalyste partir en guerre contre les mots eux-mêmes quand il n'est pas d'accord avec les définitions qu'en donnent les sociologues ! 

« Certains [sociologues] parlent de « recomposition familiale » ou de « famille parentale », mais ces notions ne veulent rien dire puisque les enfants n’ont pas plusieurs familles : ils ont un père et une mère même si ces derniers sont divorcés. La famille repose toujours sur les parents d’origine » (Le Concept de gender, p. 35) 

Un travail de sociologie n'a pas à respecter des « mots » , il construit des concepts et pose des définitions provisoires et discutables sans quoi il n'existe plus de recherche universitaire. Cette vision puéril d'un langage univoque l'amène à développer des analyses qui choquent même le sens commun et l'expérience quotidienne : « il n’y a que des hommes et des femmes qui se marient et qui deviennent parents » (idem p. 61). Seulement, objectivement, aujourd'hui, dans certaines sociétés occidentales, pour le droit, l'état civil, et du coup dans le fonctionnement social, non, il y a parfois deux hommes et deux femmes qui se marient et deviennent parents. Tony Anatrella peut certes le désapprouver mais il ne peut pas interdire aux sociologues de le décrire... On retrouve ce négationnisme intellectuel caractérise de bien des pensées de réaction. Cela fait étrangement penser aux royalistes français du XIXème qui affirmaient qu'il n'existait pas d'histoire après la Révolution. Tout ce qui est contraire au schéma originel de Tony Anatrella ne peut exister ni même être évoqué dans la description de la société !

 

♣ La fixation homosexuelle de Tony Anatrella 

Pour Tony Anatrella, au coeur de « la théorie du genre », il y a ce qu'il nomme le lobby homosexuel. Le prêtre psychanalyste est profondément critique à l'égard du mouvement LGBT qui se développe depuis les années soixante-dix dans les pays occidentaux. On ne retrouve pas l'ombre d'un instant chez le psychanalyste catholique, les traces de la relecture critique qu'a pu connaître le freudisme depuis les années soixante, comme s'il s'accrochait à une vulgate freudienne fermée telle qu'elle s'enseignait dans les universités et les cliniques de cette époque. Avec l'émancipation des minorités sexuelles et l'accès d'homosexuel.le.s eux/elles-mêmes aux sciences psychologiques et le progrès d'autres outils psychologiques, il est rare aujourd'hui qu'on pathologise d'emblée l'homosexualité sans, pour autant, accompagner psychologiquement des homosexuels. On la relit davantage comme une genèse identitaire complexe de l'individu irréductible à la seule structure psychique mais pouvant intégrer également des facteurs variés et encore peu connus (génétiques, hormonaux, psycho-culturels).

Au contraire,Tony Anatrella ne cache pas lui son désaccord avec la décision de l'American Psychiatric Association de 1973 de déclasser l'homosexualité de la liste des maladies mentales (cf. Le Conflit des modèles sexuels contemporains, note p. 31). Bien qu'il s'en défende et ne le soutienne pas ouvertement, le psychanalyse n'est pas loin de considérer l'homosexualité comme une maladie. Toutefois, l'évocation de la pathologie se fait par le biais de périphrases fondées sur un lexique psychologiques - « perturbations », « troubles » - qui affaiblissent le sens des propos plus que leur fond :

« Quand la tendance sexuelle est vécue comme une fin en soit et qu'elle est désincarnée d'une identité sexuelle, la personnalité est confrontée à une problématique sexuelle qui va de l'immaturité affective à de simples perturbations, voire jusqu'à des troubles psychopathologiques » (Le Règne de Narcisse, p. 111)

Tony Anatrella ne croit pas seulement à une maladie homosexuelle - formulée sous une forme plus complexe d' « immaturité psychique » ou « problème de l'économie psychique » ou « symptôme d'une dépression » - mais également à la capacité de la psychanalyse à soigner l'homosexualité :

« Certains sujets [homosexuels] après tout un cheminement peuvent s'accepter ainsi et s'assumer sans ressentiments et sans se mettre dans une position revendicative ; de nombreux homosexuels sont complètement indifférents à la militance activiste dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. D'autres au contraire ne parviennent pas à assumer leur homosexualité et dans un mouvement paranoïaque, comme l'avait écrit Freud, ils la retournent contre les autres et agressent leur famille, leur éducation et la société avec leur tendance sexuelle. Le sujet manifeste une jalousie foncière et reste en demande de reconnaissance là où il ne parvient pas lui-même à s'estimer. Il attribue aux autres ses difficultés et chercher à évacuer le problème dans le champs social » (Le Concept de gender, p. 60) 

Pourtant, les thérapies réassignatrices sont aujourd'hui globalement tombées en désuétude dans la psychologie moderne ; on les a jugés souvent déficientes et sans résultats probants voire entraînant plus de souffrance que de bienfaits psychiques. Le débat sur la pertinence de telles thérapies ne semble d'ailleurs pas vraiment être connu par Tony Anatrella. En pathologisant l'homosexualité (une maladie qui peut se soigner), le psychanalyse évacue à peu de frais ce qui est pourtant central dans l'homosexualité contemporaine : sa dimension foncièrement politique. Les homosexuels, comme les femmes ou les noirs avant eux, se sont constitués comme des sujets politiques et, à ce titre, ont demandé des droits civiques. Le propre de la fiction politique c'est qu'elle substitue à la communauté des différents une société d'individus égaux quand bien même ils ne sont pas équivalents. Historiquement, chaque fois que des minorités ont accompli ce mouvement, des critiques convoquant la « nature » ont surgi pour les ramener à leur différence et minorer leur revendications. Au tournant du XXème siècle, les suffragettes ont pu être accusées d' « hystérie » et leurs revendications expliquées par un dérèglement hormonal ou organique. Dans les années soixante aux États-Unis, des individus hostiles à la déségrégation ont pu évoqué la différence fondamentale des races noires et blanches pour justifier l'inégalité. Le réductionnisme qu'utilise Tony Anatrella se rapproche davantage de celui utilisé jadis pour les femmes : la maladie. Le militant homosexuel est un « pervers » « souffrant de « paranoïa » dont les exigences sont de l'ordre du fantasme et du narcissisme. Avec un tel postulat, et quand bien même l’homosexualité peut être source d’un mal-être psychologique, le psychanalyse évacue un débat sûrement bien plus complexe que nos sociétés le reçoivent habituellement.

Le poids de Tony Anatrella dans l'appréhension catholique de l'homosexualité est-elle marginale ? Pas vraiment, elle reste même plutôt centrale dans le catholicisme français. On retrouve les analyses du père Anatrella influentes dans de nombreux secteurs du catholicisme français. Le site inxl6 qui se présente comme « le portail jeune de l'Eglise catholique de France » lui fait la part belle des billets traitant de l'homosexualité, par exemple. Le document de référence de l'enseignement privé catholique sur la sexualité : L’éducation affective, relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d’enseignement publié en 2010 le cite (note 18). Nous avons déjà évoqué l'importance de Tony Anatrella auprès du Saint-Siège qui lui confère sûrement une certaine aura. On le retrouve dans le colloque contre le genre organisé par le diocèse de Toulon-Fréjus et un recueil de textes qu'il dirige au nom du Conseil Pontifical pour la Santé vient de sortir chez Pierre Téqui.

Toutefois, les analyses de Tony Anatrella sont loin de convaincre tous les acteurs catholiques. Certain.e.s semblent plutôt gêné.e.s par la virulence du personnage et ses jugements sans demi-mesure. Nous avons déjà évoqué le retournement de faveur auprès de l'épiscopat français peut-être lié à ses ennuis judiciaires. Sur le fond également, la pensée de Tony Anatrella peut générer un certain scepticisme. Le dominicain Philippe Lefebvre, professeur d'exégèse à l'Université de Fribourg, a pu ainsi signer un intéressant billet suite à l'interdiction d'accès des homosexuels à la prêtrise dont le texte de commentaire a été rédigé par le psychanalyste catholique. L'exégète lui reproche d'accorder une place trop importante à la psychanalyse au détriment de la Parole de Dieu ! Le filtre psychanalytique empêcherait d'évaluer la part de l'action de Dieu dans la vie du sujet désirant et d'accorder trop spontanément le critère de « maturité affective et sexuelle » à l'hétérosexualité. Bref, il invite à introduire plus de nuance dans les jugements portées sur l'homosexualité et à réévaluer la part d'action personnelle des prêtres qui accompagnent des homosexuels.

Quoiqu’il en soit Tony Anatrella révèle très bien combien ce qui fait peur dans les études de genre n’est peut-être pas tant la réflexions sur la socialisation des comportements sexués que l’émancipation des femmes et des homosexuels et la stabilisation de nouveaux modes de vie alternatifs aux noyaux nucléaires hétérosexuels traditionnels. 

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Références citées

Anatrella, Tony, Gender : la controverse, Paris, Pierre Téqui, 2011, 192 p.

___, série de quatre entretiens accordés à l’agence de presse Zénith, « Caritas in Veritate et théorie du genre » (1 et 2), « L’idéologie de la théorie du genre en Afrique » et « Théorie du genre : les enjeux sur lesquels tous doivent agir », juillet-septembre 2010, en ligne sur le site de Zénith.

___ (éditeur), Homme et femme Il les créa, Annales 2006-2007, Paris, François Xavier de Guibert, 2008, 268 p.

___, Le Règne de Narcisse, les enjeux du déni de la différence, Paris, Presses de la Renaissance, 2005, 250 p. 

___, « Le conflit des modèles sexuels contemporains. A propos du concept de « gender », Revue d’éthique et de théologie morale, n° 215, pp. 29-74.

Arènes, Jacques, « La problématique du « genre », Documents Épiscopat, n° 12, 2006, 19 p.

Buisson-Fenet, Hélène, Un sexe problématique : l’Église et l’homosexualité masculine en France, 1971-2000, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes,  2005, 245 p.

Commission Juridique de la Confédération Nationale des Associations Familiales Catholiques, Homme-Femme, l’avenir que nous prépare la « théorie du genre », février 2007, 57 p.

Commission Permanente du Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique, « L’éducation affective, relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d’enseignement », hors-série mai 2010, 23 p.

Desmazières, Agnès, L’inconscient au paradis. Comment les catholiques ont reçu la psychanalyse ?, Paris, Payot, 2011, 272 p

 

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alice Chablis 05/05/2013 14:34

Magnifique réfutation
Merci pour ce document.
Avez vous des interlocuteurs dans l'Eglise?

Anthony Favier 05/05/2013 15:24

Bonjour,

Je vous remercie. Non, je ne dispose d'aucun interlocuteur dans l'Église excepté peut-être les quelques personnes qui gravitent autour de l'association des intellectuels chrétiens "Confrontations". Sur cette question propre du genre, le comité de bioéthique des évêques de France devait remettre des fiches à l'enseignement catholique mais elles ne sont toujours pas parue (alors que la polémique date de 2011) et aucune consultation publique n'a été, à ma connaissance effectuée. Je crains que le contexte du débat autour du "mariage pour tous" n'arrange pas la situation...