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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour des nouveaux manuels de biologie (V)

Article mis à jour le 9 mai 2012

 

Ce que disent les manuels

En France, le Ministère de l'Éducation Nationale produit le programme. Ce dernier est validé par le Conseil Supérieur de l’Éducation à la suite d’un long processus de consultation d’universitaires et de professeurs secondaires. Le processus est mené à la direction générale de l’enseignement scolaire. En dernier lieu, le programme est promulgué au bulletin officiel par le Ministre. Pourtant, le Ministère n'écrit ni n’impose un manuel. Les livres sont rédigés librement par les éditeurs à partir des indications du programme données par le bulletin officiel. Ce sont les équipes pédagogiques qui sont libres de choisir le livre avec lequel elles souhaitent travailler. Le marché de l'édition scolaire français est principalement concentré entre les mains Belin, Nathan, Hachette et Hatier. Ces maisons d’édition produisent leur manuels à partir d'équipes éditoriales quasi-exclusivement composées de professeur.e.s en exercice.

 

♣ En ouvrant les quatre manuels 

◊ Le manuel Hatier

Le manuel Hatier ouvre le chapitre Masculin-Féminin sur des photos couples, l’un homosexuel (deux hommes), l’autre hétérosexuel (un homme, une femme). Le texte aborde les différences génétiques, morphologiques, anatomiques, physiologiques entre homme et femme mais également « l’influence de la société ». On trouve deux photos : l’une, conventionnelle dirons-nous, d’une famille en 1954 où une femme trône dans l’espace domestique avec ses enfants et une grand-mère alors que son mari rentre du travail ; l’autre, d’une famille d’aujourd’hui où homme et femme cuisinent ensemble avec leurs enfants. Sous les photos, ou trouve un court texte, sans mention d’auteur, qui introduit en effet le mot genre dans le sens de sexe social :

« En sociologie, l’identité sexuelle (ou identité de genre ou identité sexuée) se réfère au genre par lequel une personne est socialement reconnue ; c’est-à-dire que certaines personnes parlent d’elles-mêmes comme étant un homme ou une femme ou se décrivent de façon moins conventionnelle, mais ce terme peut aussi faire référence au genre que les autres personnes attribuent à quelqu’un sur la base de ce qu’ils connaissent des indicateurs sociaux de genre (vêtements, coiffure, démarche, etc.). »

Le manuel aborde ensuite les questions du facteur génétique, des intersexués (syndromes de Klinefelter et de Turner) et du développement sexué de l’humain du stade embryonnaire à la puberté.

 

◊ Le manuel Hachette

Le manuel Hachette, qui reprend globalement les mêmes éléments, est sûrement celui qui a heurté le plus avec une page clairement intitulée «le genre, une construction sociale » (p. 179). On y lit : « la société construit en nous, à notre naissance, une idée des caractéristiques de notre. Ce qu’on appelle le genre, c’est cette construction sociale autour du sexe ». Là-encore l’introduction du genre se fait de manière mineure avec l’idée d’un sexe social ou genre, variable et culturellement construit, et un sexe, anatomique et universel. Si certains catholiques ont réagi, c’est peut-être également en raison de la mention d’un texte du site www.catholique.org un site non officiel mais encouragé par la hiérarchie, de laïcs catholiques cherchant à défendre les positions catholiques sur Internet. Ce texte rappelle que «l’Eglise ne condamne pas les personnes homosexuelles mais désire leur rappeler qu’un homme ne se définit pas exclusivement par son orientation sexuelles et que chacun mérite le respect. En regard, un texte du site www.filsantejeunes.com (financé par l’Institut National de la Prévention et d’Education à la Santé) affirme que « tout le monde a le droit élémentaire à une sexualité épanouie ». Paradoxalement, le manuel le plus décrié, en raison de son emploi direct du concept de genre, est celui qui ouvre le plus ses pages aux positions catholiques et, d’une certaine manière, au débat. A travers l’évocation également d’un texte à la page 186 du site www.genethique.org sur les « limites éthiques » de la FIV. Ce site est animé par un des acteurs français les plus influents de la galaxie anti-avortement : la Fondation Jérôme Lejeune. Le recours aux dossiers de documents contradictoires davantage qu’aux leçons est un moyen qu’utilisent les éditeurs de manuel pour aborder les questions polémiques comme par exemple, en histoire, le conflit israélo-palestinien. Les rédacteurs du manuel Hachette ont donc plutôt privilégié l’approche pluraliste. Cette dernière est employée pour les questions controversées sans produire une leçon qui trancherait trop dans un sens ou dans un autre.

 

◊ Le manuel Bordas

Le manuel Bordas parle clairement du genre à la page « identité sexuelle et orientation sexuelle » (p. 173) à travers deux textes. Le premier s’appelle « l’identité sexuelle ou identité de genre » sans mention ni d’auteur ni de source. Dans ce texte, il est écrit que « l’identité sexuelle est le fait de se sentir totalement homme ou femme » et que « cette identité dépend d’une part du genre conféré à la naissance (...) d’autre part du conditionnement social. En effet, chacun apprend à devenir homme ou femme selon son environnement ». Le texte rappelle que les berdaches nord-amérindiens et les fa’afafine en Polynésie n’ont pas la même répartition sexe/genre qu’en Occident. Enfin, il évoque la question de la trans-sexualité avec une photo de manifestants de l’Exitrans à Paris. Dans le second texte, il est affirmé qu’ « à côté de l’identité sexuelle, il existe un autre aspect personnel de la sexualité : c’est l’orientation sexuelle ». Grosso modo, cette dernière peut différer du genre : « on entend parfois dire que les homosexuels masculins sont efféminés. Si cela est vrai pour certains hommes homosexuels (que l’on remarque plus que les autres), on ne peut absolument pas en faire une généralité : un homme homosexuel peut très bien avoir une identité masculine très forte et ne pas se sentir féminin du tout ». La page est également illustrée par un photo de la marche des fiertés (« gay pride »).

 

◊ Le manuel Nathan

Le chapitre 11 du manuel Nathan consacre 20 pages à la thématique devenir homme ou femme. Le chapeau de la partie est très loin de réfuter la différence biologique des sexes et, au contraire, est assez naturaliste dans son approche : « dès la naissance, le nouveau-né possède des caractérisent qui le déterminent garçon ou fille. Ces caractéristiques se sont mises en place durant le développement embryonnaire » (p. 185). Le lexique de « déterminisme/déterminer » revient d’ailleurs de manière récurrente dans le chapitre. Par contre, le manuel distingue le déterminisme biologique de « l’étape ultime de la maturité » : la « vie sexuelle », qui n’intervient qu’à l’adolescence. Le manuel offre un parcours en cinq étapes de la question.

La première double page est consacrée au « déterminisme génétique du sexe ». Des activités permettent d’apprendre à distinguer  sexe génétique et sexe phénotypique. On y découvre les corotypes du spermatozoïdes et le rôle particulier du chromosome Y. La seconde double page est consacrée au « déterminisme hormonal du sexe ». On met en lien sur un schéma entre le développement des organes génitaux masculins et féminins et le taux moyen d’hormones secrété par les testicules et les ovaires au cours des 16 premières années de l’existence chez un homme et chez une femme. Il faut noter que le manuel Nathan n’aborde pas la question de l’intersexualité. Le développement sexué y prend presque un aspect harmonieux et très régulier sans écart envisagé.

Le troisième point s’intitule « identité sexuelle et normes sociales ». On y trouve une évocation du concept de genre sans référence explicite et dans le sens général de « sexe social » : « d’un point de vue sociologique, l’identité sexuelle se définit davantage comme le genre par lequel une personne est socialement reconnue ». Une série de documents apportent deux questions : 

  • le rôle finalement mineur des facteurs biologiques dans l’acquisition des rôles sociaux et la socialisation différentes des garçons et des filles (un texte de la neurobiologiste Catherine Vidal, un texte du psychiatre Serge Hefez, une affiche du film Le Petit Nicolas de Laurent Tirard où un petit garçon trône sur un canapé entre son papa et sa maman),
  • l’orientation sexuelle et l’appel au respect de « l’intimité de chacun ». L’homosexualité est au coeur de cette page avec des extrait d’une délibération de la Halde, d’un article de Direct Matin sur l’abrogation de la loi « Don’t ask, don’t tell » aux Etats-Unis, ainsi que les affiches de deux films (abordant l’homosexualité) : Le secret de Brokeback mountain et Harvey Milk.

Parmi les activités de la double page, on trouvera un exercice « les affirmations sont-elles vraies ou fausses ? » où on propose aux élèves de répondre à trois questions :

  1. « L’identité sexuelle détermine l’orientation sexuelle. ». La réponse donnée dans la page corrigée en fin d’ouvrage : « Faux : elles sont indépendantes. »
  2. « L’identité sexuelle est indépendante des données biologiques ». Réponse : « Faux : la biologie détermine pour partie seulement l’identité sexuelle ».
  3. « Il est obligatoire de déclarer son orientation sexuelle. ». Réponse : « L’orientation sexuelle relève de la sphère personnelle et privée »

Les deux derniers chapitres sont consacrés à l’activité sexuelle humaine. Ils l’abordent à partir de réflexions sur le comportement sexuel des mammifères (p. 192), les sources physiologiques du plaisir (rôle des hormones ou de l’hypothalamus) ainsi que le système de récompense chez l’homme. Dans la partie synthèse de l’ouvrage, on peut également lire que, parmi les mammifères, l’homme s’est distingué au cours de son évolution par une diminution du contrôle hormonal de sa sexualité au profit d’un système de récompense. Il est également écrit que « le comportement sexuel humain est influencé par des facteurs affectifs et cognitifs dépendants aussi du contexte culturel et éducatif », que « la sexualité est associée au plaisir et ne se limite pas donc pas à la fonction de reproduction» et que « l’orientation sexuelle de chacun relève de l’intimité et de la sphère privée, elle doit être respectée. » (p. 198)

 

♣ Les manuels sous la critique de la biologie et du genre

Au plus fort de la polémique, certains ont cru acquis, par le seul fait qu’ils étaient présentés ainsi, que les manuels étaient fallacieusement rédigées et faisaient une part belle à une théorie qui n’avait rien à faire en biologie. Qu’en est-il vraiment dans le détail ? Tout s’avère beaucoup plus complexe. Si on veut évaluer les manuels, il faut relever deux séries de critiques qui leur ont été adressés par des spécialistes universitaires : celle des sociologues du genre d’un côté et celle des biologistes de l’autre.

Premier paradoxe : les manuels ne seraient pas exempts d’erreurs d’appréciation biologique et ne présenteraient pas forcément les connaissances les plus à jour. Joëlle Wiels aux Etats Généraux du christianisme note : « je me suis intéressée comme nombre d’entre vous aux manuels de SVT des premières qui font un peu polémique ». D’un côté, elle remarque que « du point de vue du genre et c’est une très bonne chose que cela vienne à ce moment-là et qu’ils sont pas trop mal faits ». Mais, de manière davantage surprenante, elle relève : « en fait j’ai un certain nombre de critiques sur le côté sexe, sur le côté biologique ». Selon la biologiste : « Vous retrouvez absolument la phraséologie, les phrases, d’il y a quinze ans dans la recherches [...] je comprends que les manuels mais on n’est pas obligés de simplifier en caricaturant ». Elle note ainsi des formulations sexistes qui informent la biologie du côté d’un processus trop masculin. Par exemple, un manuel affirme que « les testicules imposent le développement d’un phénotype masculin, en leur absence, se développe un phénotype féminin ». De son côté, Joëlle Wiels affirme : « Je ne pense pas que les connaissances actuelles aillent absolument dans ce sens-là». Dans le Manuel Hachette, l’expression « en absence de chromosomes Y, les gonades se transforment en ovaire » attire également son attention : « les mots ont un sens et de parler d’absence ou de défauts pour caractériser quelque chose qui est de fait un mécanisme actif et compliqué, ça laisse des traces dans les esprits. Ca participe effectivement ce qui faut essayer de dénoncer » ! Nous retrouvons là un élément que nous avions évoqué dans l’introduction : la biologie n’échappe pas aux présupposés de sexe des sociétés qui la produisent. Une formulation en apparence objective peut cacher une forme d’implicite qui influence le comportement et les relations entre les individus... Même les mots de la biologie ancrent l’idée d’un féminin passif et d’un masculin actif.

Paradoxalement, du côté des sociologues du genre, les manuels ne sont pas exempts de critiques non plus. Dans l’entretien qu’elle livre à la Vie des Idées, la politologue Laure Bereni fait le constat que les manuels distinguent globalement un sexe biologique assigné à la naissance, une identité de sexe se construisant « en interaction avec l’environnement social » et enfin « l’orientation sexuelle ». Selon elle, « ces explications sont à plusieurs égards en retrait par rapport aux approches dénaturalisantes des études sur le genre » et ne concordent pas avec les résultats actuels. Ainsi, en lisant les manuels, il reste très complexe de savoir quelle est la part de l’identité provient de la nature ou de la culture. La production hiérarchique des identités, chère aux études de genre, n’est presque pas évoquée. Pour Laure Bereni « ces manuels s’inscrivent dans un premier âge de la critique féministe de la naturalité de la différence des sexes, qui considère la vérité biologique du sexe (le fait qu’il y ait naturellement et évidemment deux sexes, et qu’on ne puisse pas être des deux ou d’aucun des deux) comme un butoir naturel ». Elle relève également les non-dits des manuels : « rien n’est dit de la non concordance systématique entre les différents déterminants (chromosomiques, gonadiques, hormonaux...) du sexe biologique [...] rien n’est dit non plus des procédures médicales menées sur les corps des personnes intersexes [...] ni des dommages physiologiques et psychologiques que ces interventions infligent à ces personnes, sans leur accord ».

Enfin, Laure Bereni note que la façon de présenter les situations marginales ignore pour une bonne part la dimension critique des études de genre : « les passages qui sont consacrés à la « transexualité » et à « l’intersexualité ou hermaphrodisme [...] atteste le maintien d’une perspective pathologisante : ces identités sont décrites à partir de catégories psychanalytiques et médicales ». Quand l’intersexualité n’est pas simplement occultée, elle est présentée de manière quasi monstrueuse notamment dans des images et des illustrations « choc ». On pourrait ajouter enfin que la perspective prise pour évoquer l’homosexualité reste très masculine et rend quasi-invisible les lesbiennes. La vision de l’homosexualité colle beaucoup aux attendus stéréotypés autour de la culture « gay » médiatiquement majoritaire. Les manuels de biologie sont donc loin de satisfaire également les spécialistes d’études de genre contrairement à ce qu’affirment leurs détracteurs.

Ces différents manuels semblent davantage refléter un étape intermédiaire des savoirs. Ils essaient de maintenir une continuité entre la façon classique de présenter la sexualité humaine (principalement tournée autour des processus reproductifs), une société occidentale qui a libéralisé les rapports sexuels et les nouveaux acquis des sciences dures et des sciences humaines et sociales. Ouverts à davantage de complexité sur certaines questions, notamment l’orientation sexuelle et la socialisation sexuée des comportements, les manuels ne sont néanmoins pas à l’abri de certaines formulations problématiques. Ils s’autorisent des simplifications conceptuelles qui ne correspondent pas à la façon dont la recherche universitaire pose les problèmes, notamment la biologie. Ce qui est du moins paradoxal. Pour leurs détracteurs, les manuels avaient été pourtant contaminés par des éléments sociologiques douteux. C’est que lorsqu’on parle de genre, certains acteurs sociaux s’alertent et entrent en action, et, parmi eux, des catholiques.

D’où vient en fait l’opposition des catholiques aux études de genre ? Loin d’être récente, elle remonte désormais à une quinzaine d’années et l’affaire des manuels de biologie peut être lue comme l’épiphénomène d’un processus plus large : l’opposition catholique à la démocratisation des comportements sexuels. Qu’entendons nous par démocratisation des comportements sexuels ? La capacité grandissante que se donnent les démocraties libérales de régir des questions qui relevaient jadis de l’usage, de la morale et de la religion, par des lois et des normes élaborées démocratiquement. Si personne ne s’oppose particulièrement à une plus grande participation de tou.te.s aux lois qui concernent l’ensemble de la cité, les changements des règles qui régissent l’intime réveillent le catholicisme intransigeant. L’élaboration des règlements que nécessitent les progrès techniques (la contraception, l’avortement, le mariage, l’adoption, le diagnostic pré-implantatoire), tout ce qui relève de la galaxie contemporaine de la bioéthique en fait, est particulièrement sensible. Des catholiques ne sont pas prêts à reconnaître que certains principes relèvent de l’espace de l’amendable ni même du négociable. Dans ce mouvement, pas tant de refus de politisation que de refus de démocratisation des règles de l’intime, les études de genre sont accusées de faire le jeu des changements sociaux, non de les comprendre ni de les analyser, mais de les accélérer voire de les exiger. Cela est particulièrement vrai si l’on reprend la façon dont le Saint-Siège parle du genre depuis une vingtaine d’années.

Article précédent : La querelle autour des nouveaux manuels de biologie (IV)

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Références des manuels incriminés

André, Adeline et alii (2011) Sciences : 1res L-ES, Paris : Hachette éducation, 239 p.

Chapuis, Monique et Dupuis, Monique (dir.) (2011) Sciences 1re ES, 1er L, Paris : Hatier, 255 p.

Jubault-Bregler, Marc et Prévost, Valéry (dir.) (2011) Sciences : Physique-Chimie, SVT, 1ère ES-L, Paris : Nathan, 288 p. 

Lizeaux, Claude et Baude, Denis (dir.) (2011) Sciences : 1re L-ES : SVT, Physique-Chimie, Paris : Bordas, 240 p.

 

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