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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour des nouveaux manuels de biologie de 1ère (IV)

(Texte mis à jour le 9 mai 2012) 

 Le programme de biologie, l’éducation sexuelle et la laïcité

Il importe d’emblée d’écarter une critique simplificatrice de la question à laquelle nous sommes confrontés : le genre ne relève pas du programme de biologie. Cet argument a pu être mis en avant par les opposants comme par exemple sur le site de l’association pour la Fondation de Service politique : « Il s’agit d’une théorisation qui n’a rien de scientifique au regard des critères de la science expérimentale (...) autant dire que pour Luc Chatel la théorie du gender est scientifique parce qu’elle se dit scientifique, parce que les auteurs de cette théorie affirment leur scientificité. Mais de quelle science parle-t-on ? Judith Butler est une philosophe, professeur de rhétorique et de littérature à Berkeley [...] faut-il donc enseigner la rhétorique et la littérature en SVT pour mieux comprendre l’orientation sexuelle ? » (billet « gender : la réponse éclairante de Luc Châtel »). On retrouve à peu près la même idée dans l’opuscule publiée par la fondation Jérôme Lejeune pour contrer le nouveau programme : « on constate, d’emblée, une réelle ambiguïté quant à l’objectif réel de cette partie de programme de SVT de 1ère. La porte est grande ouverte pour introduire la théorie du genre dans l’enseignement de la biologie et laisser penser que ce qui n’est qu’une théorie aurait un fondement scientifique reconnu » (p. 13). Cette critique est grandement infondée dans le sens où cette partie du programme ne relève pas tant du programme de biologie que du programme d’éducation sexuelle associée classiquement en France au cours de biologie. Critiquer l’absence de scientificité, au sens des critères des sciences expérimentales, des programmes de biologie aboutirait par exemple à critiquer également le programme d’éducation civique car certaines des notions employés (le civisme, l’attachement à la Nation, les devoirs envers la  République) ne sont pas scientifiquement démontrables et ne relèvent pas du champs de l’histoire. Historiquement en France - et cela que l’on peut critiquer -, l’école ne se conçoit pas seulement comme un espace d’instruction mais comme la matrice des citoyens.

 

Le programme n’emploie d’ailleurs pas l’expression « théorie du genre » ni le mot « genre ». Si on reprend dans le détail le texte du Bulletin Officiel de l’Education Nationale, la partie «devenir homme ou femme» doit faire en sorte que les élèves acquièrent des connaissances sur « la mise en place des structures et de fonctionnalité des appareils sexuel [qui] se réalise sur une longue période [allant] de la fécondation à la puberté, en passant par le développement embryonnaire et fœtal ». Il spécifie que les élèves devront maîtriser les concepts de biologie que sont le « sexe génétique » ou le « sexe phénotypique » ainsi que connaître les « étapes de la différenciation sexuelle ». Le programme rappelle que, même dans l’analyse anatomique et biologique, il n’y a pas un sexe mais qu’on peut en distinguer plusieurs : le chromosomique, le gonadique (hormonal) et le phénotypique (celui qui se voit extérieurement). Les trois se développent, selon une évolution chronologique bien documentée désormais, à partir de l’embryon jusqu’à la puberté. Il arrive également qu’un individu, à l’issue de ce processus, n’a pas toujours l’apparence de ses organes ni les organes de ses chromosomes, c’est pourquoi le programme ouvre potentiellement la porte à l’étude de l’intersexuation par exemple. À aucun moment, par contre, le programme ne nie une différenciation sexuée au niveau de la biologie contrairement à ce qu’écriront certains.

Le texte va toutefois plus loin dans le sens où il appelle à une véritable éducation sexuelle. En plus de l’axe « devenir homme ou femme » (le corps de l’embyrogenèse à la puberté), il développe deux autres axes : « prendre en charge de façon conjointe et responsable sa vie sexuelle » (maîtriser de la procréation) et « vivre sa sexualité » (comportement sexuel et plaisir). En France, l’éducation sexuelle, telle qu’elle est organisée à l’école, a pour cadre principal, voire quasi-unique, le cours de biologie. Ce dernier, avec une certaine intelligence, ne réduit pas pour autant la sexualité à une simple mécanique procréatrice mais le réinsère dans une éthique :

« Ce thème [devenir homme/femme] vise à fournir à l’élève des connaissances scientifiques clairement établies, qui ne laissent place ni aux informations erronées sur le fonctionnement de son corps ni aux préjugés. Ce sera également l’occasion d’affirmer que si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l’orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée »

Le programme reflète plutôt la façon dont notre société perçoit de plus en plus les corps, la sexualité et les rapports inter-personnels. On peut être un garçon viril avec tous les attributs biologique et social de la masculinité et avoir des rapports sexuels avec des garçons. On peut être une fille « masculine » - si tant que cette expression fasse réellement sens - ayant des rapports sexuels avec des garçons et se percevant totalement féminine. On peut naître intersexué. On ne peut ne pas sentir une homologie entre son sexe social et biologique et son ressenti psychologique. Ces situations individuelles ont toute leur place dans un enseignement sur la sexualité. S’il existe des différences anatomique, génétique ou physiologique entre homme et femme (mais aussi des limites à ce schéma binaire on l’a vu) le programme ne les rend surdéterminantes. Dans la sexualité humaine, il n’y a pas de déterminisme biologique et la nature n’explicite pas la totalité du fonctionnement social. Il existe pour cela des normes politiques, d’un côté, et des choix individuels, de l’autre qui valent davantage que la logique de la procréation qui ne saurait résumer la sexualité humaine même si, bien entendu, elle l'informe. Des organes n’entraînent pas le choix d’un partenaire sexuel et ne sauraient pas, à eux seuls, porter une interdiction ou une autorisation. Le programme appelle à distinguer, là-encore avec une certaine pertinence, la sphère privée de l’intime, du libre choix, et celle de la société et de ses usages dans ses bons et mauvais côtés qu’il aborde dans l’expression « stéréotypes sociaux ». En tout cas, contrairement à ce qui sera insinué par ses détracteurs, le programme ne présente rien qui soit en France pénalement répréhensible et donc contraire à l’ordre public. Concrétisant même les différents engagements du Ministère pour lutter contre l’homophobie et la transphobie, le programme inclue les questions d’orientation sexuelle et de transexualité. Ce faisant, il appelle à développer encore plus une réflexion d’ordre social à travers la distinction conceptuelle entre « identité sexuelle », « rôle sexuel » et « orientation sexuelle ». L’Éducation Nationale est-elle sortie d’une neutralité de bon aloi dans des programmes scolaires ?

Il est évident maintenant qu’entre cet énoncé du programme et la tradition catholique de la morale naturelle encore utilisée dans le Magistère des papes contemporains pour condamner l’homosexualité, il existe un fort hiatus. Toutefois, ce dernier n’est pas nouveau d’un point de vue historique. Nous avons sûrement le retour ici d’une vielle querelle entre certains catholiques et les partisans d’une éducation laïque. D’une certaine manière, le programme s’inscrit dans la ligne de neutralité définie depuis Jules Ferry et les républicains à la fin du XIXème siècle. On l’a aujourd’hui oublié mais les année 1882-1885 avaient été marquées en France par une très vive querelle autour de manuels scolaires,. Comme aujourd’hui. Elle avait surgi suite au décret d’application de la loi de laïcisation de l’école de 1882 qui, entre autres, retirait la mention de Dieu des programmes scolaires. Aux catholiques partisans de l’enseignement d’une morale fondée sur les droits et devoirs envers Dieu, les républicains avaient préféré élaborer un savoir éthique accessible à tous, avant toute interprétation religieuse préalable de la condition humaine. Des catholiques étaient alors partis en guerre contre les manuels d’une « école sans Dieu ». Quatre manuels avaient alors attiré les foudres de la presse catholique : Instruction morale et civique de Jules Steeg, Eléments d’instruction morale de Gabriel Compayré, Instruction morale et civique des jeunes filles de Mme Henri Gréville et l’Instruction civique à l’école de Paul Bert. Le Saint-Office avait même porté à l’Index ces 4 manuels interdisant aux catholiques leur lecture et leur emploi (voir Jean Baubérot). Une virulente campagne de presse n’avait pas manqué de railler les nouveaux manuels accusés de manipuler l’esprit des enfants et de remettre en cause toute forme de moralité publique. Jules Ferry avait alors choisi l’apaisement et répondu à la polémique par une lettre aux instituteurs restée à la postérité en raison de la formule « Vous n’êtes pas les apôtres d’un nouvel Evangile ». Cette dernière permet peut-être encore d’éclairer l’esprit qui anime la laïcité dans les programmes scolaires.

Plutôt qu’une « objectivité » qui serait bien délicate à trouver dans l’éducation à la sexualité qui convoque de nombreux affects et différents codes culturels et religieux, peut-être faut-il davantage viser à une modestie, une honnêteté et une neutralité pouvant reposer sur des principes accessibles à tous par la raison. Entre le cours de morale, progressivement dilué dans celui d’éducation civique, et l’éducation à la sexualité, la parenté reste en effet forte, dans la mesure où, il s’agit, dans les deux cas, d’éduquer les élèves à adopter un comportement responsable. Ce dernier met en jeu l’intégrité de leur propre corps et le respect de celle des autres. L’éducation sexuelle, telle que la conçoit le Ministère, reste fondée sur la liberté du sujet à choisir, de manière éclairée et en connaissance de cause, entre différentes pratiques engageant son corps et différentes techniques pouvant le modifier. En raison de la grande variabilité des références religieuses entre les groupes sociaux qui composent la société, et même entre les individus, le raisonnement des républicains de la fin du XIXème siècle reste largement valide. La valeur religieuse ou morale d’un acte est laissée à l’appréciation personnelle et à la sphère du privé sans que l’école n’ait la capacité à se prononcer dessus. Le programme constate ici la diversité des comportements sociaux en matière de sexualité et appelle au respect de ces derniers.

On peut dire que, dans les nouveaux programmes, la façon de présenter les actes sexuels gagne en neutralité en n’utilisant pas la « nature » pour condamner d’emblée l’homosexualité, la transexualité ou l’intersexualité. Il constate tout au plus des écarts aux normes statistiques sans les renvoyer du côté des anomalies ou du jugement moral. La nouvelle approche ne cherche pas dans une « nature » la complémentarité des organes sexuels dans l’acte sexuel et de, de façon générale, entérine l’existence possible de relations affectives et sexuelles entre personnes du même sexe. Face au pluralisme éthique de la société, le programme de biologie choisit finalement une approche réaliste et mesurée qui garantit l’unité sociale. Par l’absurde, on conçoit difficilement que le programme dise que l’émancipation des minorités sexuelles est mauvaise au nom de la biologie. En privilégiant la sphère de l’intime et la liberté individuelle du sujet, le programme permet de trouver des moyens de vivre tous ensemble dans le respect des opinions religieuses, d’une part, et en phase avec le fonctionnement social tel qu’il est, d’autre part.

Pierre-Olivier Arduin, qui est l’un des opposants catholiques les plus engagés à l’égard des nouveaux programmes, s'indigne pourtant car les chapitres des ouvrages « sont une attaque en règle contre la loi morale naturelle, rejetant toute la signification anthropologique et éthique à la différence naturelle des sexes ». Toutefois, comment penser que la loi naturelle, c’est-à-dire un principe de théologie morale catholique formalisé par saint Thomas d’Aquin au XIIIème siècle, en combinant la révélation chrétienne et les règles de logique d’Aristote, qui n’est plus enseignée sous cette forme dans les facultés publiques de droit, figure dans les programmes de biologie de l’Éducation Nationale sans heurter ceux qui ne confessent pas la foi catholique ? Même si la doctrine du droit naturel a connu une grande fortune dans la théologie catholique des XIXème et XXème dans les encycliques de Pie IX, Léon XIII jusqu’à celles de Jean-Paul II ou Benoît XVI, ou chez des penseurs comme Jacques Maritain, il importe de noter que les états européens se sont organisés depuis l’époque moderne sur une tout autre base. L’historien du modernisme Émile Poulat, dans un dialogue qui l’opposait récemment au journaliste intégriste Jean Madiran, rappelait : « Quand on parle de droit naturel ou de loi naturelle (...) on évoque quelque chose devenu extrêmement flou, de totalement absent de la culture laïque moderne mais aussi de la culture catholique (...) nous n’avons actuellement aucune étude historique ni doctrinale sur ce qu’étaient le droit naturel et la loi naturelle au temps de leur splendeur. Le droit naturel a figuré au programme des facultés de droit de l’État jusqu’au milieu du XIXème siècle. Depuis la tradition s’est estompée, nous avons perdu la mémoire. En fait, ce qui s’est perdu dans la pensée contemporaine, ce qui a perdu toute signification, c’est, avec saint Thomas d’Aquin, le sens fort du mot natura et son rapport à une ontologie. » (La Nef). En France, le droit naturel ne s’enseigne plus dans les universités de droit, sous cette forme du moins, depuis au moins la seconde moitié du XIXème siècle. De plus, il se fonde sur une idée grecque de la nature comme un monde organisé sans hasard ainsi que l’idée, peut-être encore plus aristotélicienne, que tout tend vers sa fin et son accomplissement. Cette nature ne correspond d’ailleurs plus vraiment à ce que l’on nomme nature après les découvertes, entre autre, de Newton, Darwin et Einstein.

Le nouveau programme reste, en revanche, clairement ouvert aux catholiques souhaitant suivre le Magistère de leur Église dans la mesure où le programme ne disqualifie en rien le choix de leurs options morales. Il ne développe aucune « injonction » à la sexualité extra-conjugale ou homosexuelle ou à l’IVG par exemple. En fait, ce qui semble plutôt inacceptable pour certains catholiques c’est que la nature, et donc la biologie qui en serait la science privilégiée de l’interprétation en matière de sexualité, ne porte plus en soi la condamnation des comportements homosexuels et ne tranche pas sur le débat éthique autour du caractère vivant de l’embryon. Certains acteurs catholiques semblent vouloir reprocher aux programmes ce qu’ils semblent vouloir pourtant faire : imposer une ligne subjective et militante.

Le cours d’éducation sexuelle semble sort pourtant de l’écueil idéologique de jadis qui présentait comme une évidence, pas forcément valable scientifiquement, l'enchaînement entre le sexe biologique, le sexe social, la perception individuelle des deux derniers et l’orientation sexuelle. Ils sont plus simplement le reflet d’une société qui a intégré progressivement les femmes et les LGBT dans l’énonciation du social mais également la critique d’un biologique qui jadis les maintenait dans une position subalterne qui se justifiait dans une « nature ». De fait, les auteurs du manuel enregistrent l’évolution des comportements sexuels de nos contemporains, les changements sociaux et législatifs et les différents acquis des sciences humaines et sociales des trente dernières années ainsi que les relectures critiques des biologistes eux-mêmes sur leur propre matière. Le nouveau programme a surtout le mérite de laisser davantage de place aux choix éthiques libres et réfléchis des acteurs sociaux en matière de sexualité.

 

Article précédent : La querelle autour des nouveaux manuels de biologie de 1ère (III)

Article suivant : La querelle autour des nouveaux manuels de biologie de 1ère (V)

 

Références citées

Association pour la Fondation de service politique, «Gender : la réponse éclairante de Luc Chatel »,

Baubérot, Jean, « La querelle des manuels : un conflit pacificateur », chapitre 4 de La Morale laïque contre l’ordre moral, Paris : Seuil, 1997, 362 p. 

Bulletin Officiel de l’Education Nationale, n°9, 30 septembre 2010, disponible en ligne sur le site du Ministère de l’Éducation Nationale :

Débat entre Jean Madiran et Émile Poulat, « Du modernisme à la crise dans l’Église », La Nef, n°224, mars 2011, disponible à l’adresse suivante :

Ferry, Jules, 18 juillet 1883, « Vous n’êtes pas les apôtres d’un nouvel Évangile », lettre aux instituteurs français, texte disponible intégralement sur le site de l’Académie de Poitiers à l’adresse suivante :

Fondation Jérôme Lejeune, Théorie du genre et SVT : décryptage des manuels de 1ère, Paris : Gènéthique, 2012, 43 p.

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