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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour des nouveaux manuels de biologie de 1ère (III)

(Texte mis à jour le 9 mai 2012)

 

Retour sur une polémique

 

Le 30 septembre 2010, le ministère de l’Education Nationale publie dans son Bulletin Officiel le nouveau programme de Sciences et Vies de la Terre (biologie et géologie) devant être mis en oeuvre à la rentrée scolaire 2011. Une partie du nouveau programme des premières ES (économiques et sociales) et L (littéraires) s’intitule «Féminin/Masculin». Les premières S (scientifiques) composeront, quant à eux, sur un programme dont un tiers relève d’un thème intitulé «corps humain et santé». Dans ce dernier, on retrouve à peu près l’équivalent de l’axe «féminin/masculin» des classes de ES et de L : « la dualité féminin/masculin est abordée sous l’angle de son ontogenèse aussi bien que pour permettre une approche biologique des questions de sexualité » (Bulletin officiel de l’Education Nationale).

Le nouveau programme appelle les professeurs non seulement à faire un cours sur la différence biologique entre homme et femme mais, bien plus, un cours d’éducation sexuelle à proprement parler. En plus de la description de la différence anatomique, hormonal et génétique et des processus reproductifs humains, sont aussi exigibles au baccalauréat des connaissances sur les différentes orientations sexuelles, la prévention des infections sexuellement transmissibles, les différents moyens de contraception existants, et les moyens médicaux pour lutter contre l’infertilité (procréation médicalement assistée, fécondation in vitro). Le programme aborde également la question de l’interruption volontaire de grossesse. En parlant du « système de récompense », le programme appelle enfin à étudier la notion de plaisir dans la sexualité et aborde donc les actes sexuels au-delà d’une visée reproductive.

En fait, ce qui est véritablement nouveau, c’est peut-être le caractère obligatoire d’une réflexion sur la disjonction sociale entre l’identité sexuelle, les attendus sociaux autour d’un sexe et l’orientation sexuelle. Pour l’écrire plus simplement, le nouveau programme invite les enseignants et les élèves à s’interroger sur l’homosexualité, l’intersexualité et la transidentité. La mention de tous ces points explique sûrement en bonne part la virulence de la réaction née dans les milieux catholiques.

 

♣ Une offensive venant des milieux traditionalistes et conservateurs catholiques

La polémique surgit au printemps lorsque les éditeurs sortent les nouveaux manuels conformes au programme. L’alerte est donnée dans le monde catholique par les milieux intégriste et conservateur avant d’être reprise par des cercles plus modérés. Pierre-Olivier Arduin, directeur de la commission de bioéthique du diocèse de Toulon-Fréjus, publie le 20 mai 2011 un texte intitulé «Le gender s’inscrit dans nos manuels». Sa tribune paraît sur le site de l’association pour la Fondation de Service politique. Ce laïc catholique est proche de l’Alliance pour les droits de la vie et de la Fondation Jérôme Lejeune, deux associations luttant, entre autres, contre les lois organisant l’avortement et les propositions de loi portant sur l’euthanasie. La Fondation Jérôme Lejeune avait déjà proposé en 2006 un contre-manuel de biologie conforme à l’enseignement moral de l’Eglise catholique.

Ces deux mouvements sont engagés depuis quelques années contre l’éducation sexuelle telle que l’organise l’Éducation Nationale. Pierre-Olivier Arduin milite également en politique. En 2004, il s’est présenté aux élections européennes sur la liste d’Alliance royale, un parti sans étiquette politique à gauche ou à droite mais qui affirme, sur son site, vouloir travailler à la restauration de la monarchie en France. Dans le texte en ligne sur le site Service Politique, il confie comment il a été alerté du contenu des nouveaux manuels par les dominicaines du Saint-Esprit de l’Institution Saint-Joseph de Draguignan, une école privée non mixte du Var.

Ces soeurs ne forment pas canoniquement une congrégation religieuse au sens propre, mais seulement une société de vie apostolique reconnue par Rome en 1990. Elles appartiennent à la frange traditionaliste du catholicisme français. Les religieuses portent le grand costume traditionnel de l’ordre des dominicaines et assistent à la messe dite «en latin ». L’aumônerie de leurs établissements est assurée par des prêtres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre. Longtemps marginalisé au sein du catholicisme français, l’intégrisme connaît aujourd’hui une forme de normalisation. Sous son pontificat, Benoît XVI a décidé de libéraliser le retour à l’ancien missel dans la liturgie, de lever les excommunications d’évêques ordonnés par Mgr Lefebre mais également de relancer publiquement les négociations doctrinales avec la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X. La vitalité démographique des traditionalistes comme des intégristes, ne serait-ce qu’en terme de vocations religieuses et sacerdotales, leur assure de plus en plus de poids dans le catholicisme français. Depuis Jean-Paul II, l’importance accrue de la thématique de l’« Evangile de Vie » - disons de la défense d’une conception traditionnelle de la famille - a pu également leur donner une nouvelle forme de légitimité au sein de l’institution. Longtemps mis à l’écart en raison notamment de leurs froideurs à s’engager sur le terrain social et économique, contrairement aux mouvements d’Action catholique clamant leur avant-garde, les traditionalistes trouvent aujourd’hui dans la défense de la vie un terrain d’autant plus porteur et favorable qu’il très fortement valorisé par le Saint-Siège (et que les autres mouvements s’essoufflent).

Contre les manuels de biologie, il est d’une certaine manière moins étonnant de retrouver aux côtés des catholiques traditionalistes les associations familiales catholiques. La fédération des associations catholiques de la place Saint-Georges à Paris défend depuis l’entre-deux-guerres une conception traditionnelle de la famille et du mariage. Elles s’engagent depuis longtemps dans la lutte contre le genre. Fin mai 2011, Antoine Renard président de la Confédération Nationale des Associations Familiales Catholiques (CNAFC) écrit ainsi au ministre de l’Education Nationale, Luc Chatel, pour lui faire part de sa vive inquiétude. Depuis mai dernier, la CNAFC n’a pas cessé son action militante (pétition en ligne, lettres aux parlementaires et sénateur, au ministre, au président de la République). Son site Internet est jusqu’à aujourd’hui un acteur majeur de l’offensive contre les manuels sur le web.

 

♣ L’enseignement catholique et des évêques mobilisés contre le genre

Fin mai 2011, Claude Berruer, secrétaire national de l’enseignement catholique, dans une lettre aux chefs d’établissement les invite à faire preuve de discernement quant au choix des nouveaux manuels de SVT pour les classes de Première. Le 3 juin, Thierry Aillet, directeur diocésain de l’enseignement catholique du Vaucluse, dans un billet en ligne sur le site officiel du diocèse d’Avignon intitulé «objection de conscience», évoque notre époque comme «le crépuscule des civilisations» dans laquelle «les vices et déviances les plus aberrants commencent à marauder la fantaisie des hommes comme les mouches tournoient autour du purin». Décrivant «l’agonie de la civilisation occidentale», le texte met sur le même plan le démantèlement des réseaux numériques de pédo-pornographie, les petites annonces LGBT dans les journaux, et l’avortement. Thierry Aillet s’en prend ensuite nommément au planning familial, à SOS homophobie, à la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et à la Cour Européenne des Droits de l’Homme engagés, selon lui, « dans cette guerre sans miséricorde contre l’enfance et contre l’éducation ». Contre la «théorie du genre» du nouveau programme de biologie, il appelle « à une véritable résistance contre cette volonté perverse de l’Education Nationale d’imposer à nos élèves l’étalage d’une véritable anti-morale, de faire table de la morale naturelle, d’absolutiser ce qui n’est qu’une perception, de modéliser toutes les déviances et d’interdire de penser autrement par un contrôle absolu des consciences et des coeurs » ! L’évêque de ce même diocèse d'Avignon, Jean-Pierre Cattenoz, mettra en garde dans sa carte de voeux pour l’année 2012 de la percé du « gender » « une [..] idéologie, plus terrible, plus terrible encore que celles qui ont marqué le vingtième siècle ».  Pour lui, le genre serait une idéologie totalitaire à l’image du nazisme et du socialisme soviétique.

Les évêques français en leur ensemble ne semblent pas vouloir se laisser déborder à la base par la contestation mal organisée de laïcs bien intentionnés. La Conférence des Évêques de France ne semble pas vouloir céder aux excès isolés de certains de ses membres. Elle craint peut-être une excessive politisation par des canaux non contrôlés et selon des procédés trop virulents. Dès juin, le site de l’épiscopat français publie une page s’alarmant du nouveau programme et renvoyant vers différents documents d’information. Ces derniers puisent moins dans le registre polémique. On trouve également en ligne plusieurs mises au point d’évêque. Ces derniers essaient d’élever le débat en donnant des critères plus intellectuels de discernement. Bernard Ginoux, évêque de Montauban, voit dans le genre en théorie une vue de l’esprit pernicieuse pour la société, car, d’elle, découle le mariage homosexuel et l’adoption par les couples homosexuels. C’est un peu le même argumentaire que l’on retrouve chez Christophe Dufour, évêque d’Aix et d’Arles. Il déplore que les manuels soient allés plus loin que le programme en introduisant la théorie du genre « selon laquelle un sujet se donne à lui-même le genre masculin ou féminin. L’identité sexuelle dépend du désir de chacun et non plus de son corps sexué. En conséquence, tous les modèles du couples et de familles peuvent exister ». Bernard Podvin, porte-parole de la Conférence, dans un entretien donné le 15 août au quotidien Ouest France et rapporté sur le site des évêques français, précise : « ceux qui s’opposent au gender ne nient pas l’impact des modèles sociaux dans l’interprétation de soi. Mais disent qu’il est hautement ambigu de privilégier le genre, comme pure construction sociale sur la différence sexuelle ». Plus que la construction sociale des stéréotypes sexués, notamment des rôles féminins, ce qui inquiète fondamentalement les évêques français c’est bien la caution que donnerait un système intellectuel aux revendications politiques concernant le mariage et l’adoption homosexuels.

Loin de faiblir, la mobilisation se poursuit durant tout l’été alors que la presse confessionnelle s’empare de la polémique. Pèlerin Magazine s’inquiète dans un article « la théorie du genre rentre au lycée » (16 juin). Famille Chrétienne (n°1744) et France Catholique (n° 3264) publient tous deux un dossier à charge contre le genre. Les rédacteurs en chef et les éditorialistes de ces titres sont sans appel. Marie-Joëlle Guillaume de Famille Chrétienne déplore «la subversion de l’éducation» (18 juin 2011). Gérard Leclerc tempête dans L’Homme nouveau contre une théorie fumeuse importée des Etats-Unis alors qu’elle en train de passer de mode là-bas. Même la presse classiquement plus modérée dans le paysage catholique n’est pas en reste. L’hebdomadaire la Vie, classée au « centre gauche » du catholicisme, signe deux articles globalement sceptiques quant au nouveau programme : « Peut-on distinguer orientation sexuelle et identité sexuelle ? » (2 juin) et « la théorie du genre s’invite au lycée » (7 juin). Le journal La Croix, dont la ligne éditoriale reflète globalement la voix centriste et modérée du catholicisme français, dans son numéro du 18 juillet, s’interroge sur le «genre» et la « crainte de dérives ». Les journalistes s’inquiètent que l’on distingue trop «rapidement» identité sexuelle et orientation sexuelle.

Excepté un article assez compréhensif de la position des catholiques partis en croisade contre le genre dans le Figaro («Les catholiques mobilisés contre les manuels de biologie», 1er juin 2011), la presse généraliste reste sceptique devant cette mobilisation. Elle ne s’empare du sujet que tardivement cours de l’été. Au fur et à mesure de la politisation de l’affaire en fait. Libération titre une première fois « l’homosexualité enseignée à l’école : une pilule qui passe mal » (9 août 2011) puis une seconde fois « Manuels scolaire : le mauvais procès des bon chic bon genre » (31 août 2011). En dehors des milieux confessionnels, la presse interprète la position catholique comme une agitation déplacée, portée par une minorité religieuse crispée sur la défense de la famille traditionnelle et voulant réinstaurer un ordre moral. Luc Ferry dans le Figaro tente de venir à Luc Châtel dans un article favorable aux études de genre (8 septembre 2011). A partir de ce moment en tout cas, les nouveaux manuels de biologie deviennent un débat public d’autant plus vif que les politiques s’emparent progressivement de l’affaire.

 

♣ La politisation de la question

2011 est une année pré-électorale. L’un multiples enjeux de l’élection présidentielle de 2012 sera la question du mariage et l’adoption homosexuel. Se mobiliser contre la « théorie du genre » dans les manuels scolaires permet aux politiques de se porter comme les garants d’un ordre traditionnel et se présenter comme non soumis à des lobbys malveillants. C’est en tout cas l’avis de Richard Descoings, directeur de Science-Po Paris, commentant la polémique dans Libération : « je ne suis pas étonné de sa durée et cela peut durer jusqu’aux élections présidentielles et législatives car je pense que c’est une polémique créé de toutes pièces (...) on veut laisser entendre que les pensées secondes des auteurs de ce programme sont troubles au point de vue de la morale publique» (Libération, le 2 septembre). On retrouve dans la polémique les acteurs politiques classiquement opposés aux revendications LGBT. Dès le 30 mai, Christine Boutin à la tête du Parti Chrétien Démocrate, qui est un courant de l’UMP, écrit publiquement à Luc Chatel en lui demandant que la « théorie du genre ne soit pas enseignée dans des cours de sciences ». Elle est suivi par les députés Jean-Marc Nesme, Marie-Thérèse Hermange et Christian Vanneste. En grande partie suite à l’action militante intense de la CNAFC et de la Fondation de Service Politique, 80 députés, dont beaucoup sont proches du courant de la Droite Populaire, demandent le 29 août au Ministre de l’Education Nationale le retrait de ce qu’ils appellent la « théorie du genre sexuel ». Interrogé sur une chaîne de télévision, Lionel Lucca, député des Alpes-Maritimes et membre de de la droite populaire, affirme que « cette théorie, sous recouvert de reconnaître différentes identités sexuelles, veut légitimer à terme la pédophilie, voire la zoophilie ».

Jean-François Coppé, secrétaire général de l’UMP, soutient pourtant les 80 députés. Il faut dire que les catholiques ont trouvé un relai de poids dans le collectif «l’école déboussolée» qui rassemble rapidement plus de 20 000 signatures contre les manuels. Ce collectif qui se veut « républicain et laïc » est animé par Katia Lévy et Matthias Dourdessoule. Sous ces pseudonymes, on trouve deux professeurs de biologie en poste dans l’Education Nationale qui disent craindre « des menaces de révocations de notre hiérarchie sur notre prise de position » (Blog l’école déboussolée). Néanmoins, loin de susciter un consensus scientifique et politique, l’affaire prend une tournure de plus en plus partisane. Elle tend à rejouer le clivage gauche-droite (même si elle réveille des dissensions au sein de la droite gouvernementale). Les principaux syndicats de l’enseignement public se positionnent en faveur du programme. Bruno Julliard, en charge de la jeunesse au PS, appelle, de son côté, le Ministre à « résister aux pressions » (Libération, le 9 août). Deux camps se dessinent s’opposant sur des positions de principe. De son côté, l’Eglise catholique ne souhaite pas s’engager dans une querelle trop partisane. A la fin de l’été, Pierre d’Ornellas, l’évêque de Rennes en charge des questions de bio-éthique pour les évêques français, dans les colonnes de la Croix, maintient une critique à l’égard des manuels, mais il ne souhaite pas s’exprimer sur la démarche des députés. Il annonce la sortie prochaine de fiches pour orienter les enseignants du privé. La polémique politique ne faiblit toutefois pas à la rentrée. Le 13 septembre, 113 sénateurs expriment la même requête que les 80 députés. Suite à la proposition du président du groupe parlementaire UMP à l’Assemblée Nationale, Luc Chatel accepte une mission d’évaluation des manuels. Il concède également, à plusieurs reprises publiquement, que certains manuels ont pu extrapoler ce qui était initialement contenu dans le programme. Jean-Michel Blanquer, directeur de l’enseignement scolaire, est de son côté envoyé au feu par le Ministère. Dans plusieurs rencontres publiques, il rappelle que les programmes se contentent de faire le point sur les connaissances scientifiques du moment. La mission d’évaluation est confiée à Michel Leroy, inspecteur général de l’Education Nationale, et devra rendre ses conclusions au cours de l’année 2012.

 

♣ Où sont les lobbystes ?

Parmi les critiques catholiques récurrentes à l’égard du nouveau programme, on retrouve toujours l’idée d’un ministère sous influence de militants ou de politiques. Le gouvernement, en ayant accepté une commission parlementaire sur la rédaction des programmes scolaires, cherche d’ailleurs à répondre à cette critique tant en biologie et en histoire. Il importe pourtant de noter l’activité exceptionnelle des opposants aux nouveaux manuels. Pourtant, des catholiques conservateurs et des mouvements LGBT, qui sont les meilleurs lobbystes ? Sans nul doute, les premiers.

La polémique vient en bonne part d’un engagement militant actif et continu d’une série d’acteurs minoritaires numériquement mais liés de près ou de loin à certains milieux catholiques comme la CNAF ou l’association de la Fondation pour le Service Politique. Dès l’été, la pétition de la CNAF rassemble des milliers de signatures. Le collectif l’Ecole déboussolée enregistre aujourd’hui un peu plus de 40 000 signatures pour sa pétition. En regard, la pétition de l’Institut Emilie du Châtelet « Enseigner le genre : contre une censure archaïque » rassemble moins de 4 000 signatures et fait plutôt pâle figure ! La variété des moyens mis en oeuvre prouve la qualité d’une communication aboutie qui pourrait être étudiée dans un Institut d’Etudes Politiques. Sur son site Internet, la Fondation de Service Politique, de juin à septembre, a consacré pas moins de 31 articles sur le programme de biologie et les manuels, soit environ 2 chaque semaine. Des onglets, des rappels sous forme de bandeaux ou de lettres électroniques, rappellent combien il importe de ne pas faiblir dans la lutte contre les manuels. Cette association maintient une pression continue sur les élus et les ministres, produit ses documents de référence, communique sur l’avancé de ses actions, convoque la presse lors de conférences. L’association pour la Fondation de Service Politique paie également des encarts publicitaires sur le réseau social Facebook. 

Action numérique et action éditoriale se complètent. Elisabeth Montfort, très engagée au sein de cet organisme, a de surcroît publié un ouvrage : Le genre démasqué. Le Conseil Pontifical pour la famille a fait de même avec Gender : la controverse. La presse chrétienne n’est pas en reste. Nous avons déjà évoqué le numéro spécial de Famille Chrétien. Il est sorti sous la forme d’un livre également : L’imposture du gender, deviendra-t-il homme ou femme ?. Un colloque, où on retrouve Pierre-Olivier Arduin à l’organisation et le diocèse de Fréjus comme organisateur, se tient à Toulon les 17 et 18 septembre essayant de porter, sans trop succès, la controverse sur un plan scientifique. Le dimanche 9 octobre, la principale émission religieuse du paysage audiovisuel français le Jour du Seigneur (France 2) retransmet avant la messe un documentaire très laudatif sur l’action des laïcs de l’association pour la Fondation de Service Politique contre le manuel. Pour équilibrer le débat, l’émission fait, toutefois, discuter une théologienne et une historienne autour de ladite théorie. Dans un reportage diffusé durant ce programme, selon un curieux renversement lexical, les laïcs engagés de la Fondation affirment vouloir « faire de la politique » au sens noble du terme alors qu’ils dénoncent les autres acteurs sociaux qui défendent d’autres opinions comme faisant de l’activisme et du lobbying. A eux, les mots de la légitimité démocratique, aux autres ceux de la subversion et du terrorisme intellectuel. Cette action contre le genre peut pourtant aller jusqu’à l’agitation, par exemple le 5 octobre, lors de la remise du doctorat honoris causa de Judith Butler à l’université de Bordeaux. Des étudiants n’ont alors pas hésité à perturber la cérémonie en criant et brandissant des banderoles. Au plus fort de la polémique, tous les moyens semblent alors bon pour demander le retrait du programme et la censure des manuels par l’Education Nationale.

Cette volonté de politiser très fortement la rédaction des manuels désamorce paradoxalement un des arguments majeurs mis en avant par les opposants au nouveau programme : leur confection arbitraire sous le contrôle de forces politiques. Elle témoigne aussi d’un curieux renversement de perspective des milieux catholiques. Ces derniers étaient plutôt prompts historiquement à dénoncer la volonté hégémonique de l’Etat contre les familles en matière d’éducation plutôt que vouloir s’appuyer sur l’Etat pour défendre leurs conceptions éducatives. La Confédération Nationale des Associations Familiales Catholiques demande en effet non seulement le retrait du mot genre des manuels, mais également une garantie du ministère de ne pas produire des sujets du baccalauréat sur cette partie du programme, et l’institution d’un label « Education Nationale » pour les manuels respectant les directives du ministère. Cette dernière revendication signifie pas moins que l’institution de manuels officiels ou, du moins, labellisés par le ministère. La CNAFC souhaite également faire participer les parlementaires à la validation des manuels au sein de la direction générale de l’enseignement scolaire. Cette dernière proposition signifie placer sous le contrôle des politiques la rédaction des manuels. Les changements de programme ne viendraient plus de l’évolution des savoirs universitaires mais seraient également soumis au contrôle de la représentation nationale en place. Cela tient peut-être d’un phénomène plus général de re-politisation des programmes scolaires que l’on ne trouve pas seulement en biologie mais également en histoire où les manuels se retrouvent au coeur de polémiques récurrentes.

Ce qui reste le plus surprenant ici est la pensée contradictoire qui se met au jour ici. Les catholiques, selon la ligne qu’avaient pu défendre en leur temps Lacordaire, Montalembert ou Falloux au XIXème, revendiquent historiquement la « liberté d’éducation » formulée sous la forme du droit aux familles d’éduquer les enfants selon les principes religieux qui leur semblent les meilleurs et dans des institutions qu’ils choisissent car  l’enseignement y est conforme au Magistère catholique. Au XIXème siècle, la liberté d’éducation ainsi entendue apparaît comme le meilleur rempart de la volonté de l’Etat de s’emparer de la conscience des enfants (et de les écarter de Dieu). C’est d’ailleurs au nom de la défense de cette liberté d’éducation que les écoles privées catholiques justifient leur existence et sont parvenues, selon une histoire là-encore longue et conflictuelle, à résister à la volonté du monopole public d’Etat sur l’éducation. Elles constituent un acteur majeur du système éducatif français surtout depuis la loi Debré de 1959 qui, par le contrat d’association, salarie les personnels enseignants du privé catholique tout en gardant une totale liberté sur l’enseignement moral et religieux.

Pourtant, la volonté jacobine d’un seul programme, produit de manière centrale et autoritaire par un ministère de l’Éducation nationale, qui serait contrôlé de surcroît par la représentation nationale, est défendue par la CNAFC. Cette position rejoint pourtant paradoxalement celle de la gauche laïque la plus virulente. Les associations familiales catholiques ne font pas que dénoncer un programme qu’elles jugent sous influence, ni garantir un espace de liberté pour l’enseignement de la morale sexuelle catholique. Mais elles semblent bel et bien vouloir imposer leur ligne en matière d’éducation sexuelle comme une référence au niveau national. Au prix d’une contradiction historique et d’un renversement de la position qui s’était construit sur le temps long en France. De l’opposition aux projets du Cartel des Gauches en matière scolaire dans les années vingt à celle du projet Savary d’une service public unique de l’éducation au début du septennat de François Mitterrand, la ligne catholique constituait plutôt à récuser la volonté centralisatrice l’Etat de contrôler l’éducation, au détriment des familles. Faut-il y voir aujourd’hui une nouvelle étape : la volonté de s’appuyer sur l’Etat pour défendre les conceptions catholiques en matière d’éducation sexuelle ? Cela relève-t-il d’un discours militant hyperbolique et peu réfléchi ? Y a-t-il une remise en cause du schéma de laïcité qui s’est mis en place sur le temps long en France ? Faut-il y voir le retour de la « guerre scolaire » entre deux France sur un nouveau mode ?

 

♣ La multiplication des polémiques est-elle à prévoir ?

L'émergence de groupes militants actifs contre la « théorie du gender » récapitule bien peut-être une évolution du militantisme catholique français. Ce dernier bascule dans les années soixante-dix quatre-vingt d'un primat accordé aux problématiques sociales (parfois classistes et tiers-mondistes) à celui de la défense de la famille traditionnelle dans les années quatre-vingt-dix et deux mille. On peut ainsi lire la querelle des manuels scolaires dans la suite de deux épisodes précédents en 2010. Le premier épisode c’est la pétition contre le Baiser de la lune, un film d'animation de Luc Watel, réalisé pour les écoles primaires de l'Education Nationale qui voulait offrir un regard apaisé sur la différence d'orientation sexuelle à partir de l'histoire d'amour impossible entre deux poissons. Les acteurs qui se mobilisent autour des manuels du genre sont déjà en place : la Confédération des Associations Familiales Catholiques, Christine Boutin et le Parti Chrétien Démocrate, une blogosphère catholique marquée par la défense des valeurs traditionnelles. L'un des axes argumentaires le plus développé est bien celui de l'intrusion de l'idéologie à l'école, thème que l'on retrouve clairement aujourd'hui. Sous la pression des différents acteurs et pour couper court à la polémique, le Ministre Luc Chatel décide de suspendre le projet de diffusion du film. Aujourd'hui, en activant les mêmes relais comme les pétitions et la dénonciation d'une manipulation, les mêmes acteurs aspirent au même résultat.

Le second épisode concerne l'introduction à l'Institut des Sciences Politiques de Paris d'un enseignement obligatoire de découverte en première année autour des études de genre. Ce programme d'enseignement, conceptualisé par Jean-Paul Fitousi (président de l'OFCE) et Emmanuelle Latour (Observatoire de la parité), est vivement critiqué par cette même galaxie d'acteurs catholiques « anti-gender ». Elizabeth Montfort, ancienne députée européenne (MPF), présidente de l'Alliance pour un Nouveau Féminisme européen, prend la tête d'une campagne contre le nouveau cours. Dans un article sur le site de la fondation Liberté Politique, avec la même emphase qu'aujourd'hui, elle déplore : « La diffusion de la théorie du gender ou du queer [qui] ne peut que renforcer la culture de dissociation de notre société : dissociation entre identité et comportement, entre sexualité et procréation, entre union et filiation, entre parenté et parentalité, créant autant de catégories que de cas d’espèces, dans le dessein de laisser chacun décider arbitrairement. »

L'épisode actuel s'insère donc dans une séquence désormais bien rodée marquée par la création d’un espace polémique, notamment par Internet, et l’exercice d’un lobbying  actif (pétitions, appels aux députés, communication très développée sur Internet). Répondant aux appels de l'institution catholique (plus romaine que française en fait), un certain nombre de laïcs souhaitent s'investissent avec ardeur dans cette mobilisation militante. Dans la croisade contre les nouveaux manuels de biologie, on trouve deux sortes d’acteurs. D'un côté, des acteurs attendus et classiques d'une certaine manièr : les mouvements catholiques pour l'abrogation de la loi Weil sur l'avortement comme la Fondation Jérôme Lejeune ou l'Alliance des Droits à la vie, les associations familiales catholiques, la presse catholique conservatrice (France catholique, Famille chrétienne, la Nef) avec des personnages centraux comme les éditorialistes Gérard Leclerc ou Tugdual Derville, les différents réseaux traditionalistes, voire intégristes, français (le Forum Catholique, les instituts Ecclesia Dei), l’extrême-droite de sensibilité catholique (Temps présent et Jeanne Smits, Salon Beige de Michel Janva, le courant catholique du Front National de Bernard Antony), le Parti Chrétien Démocrate de Christine Boutin ou le courant de l’UMP Nouvelle Droite Populaire de Christian Vanneste ou Lionel Lucca. On peut rattacher à ce pôle politique Elizabeth Montfort ancienne députée européenne élue sur une liste MRP (Philippe de Villiers) et animatrice d'une plate-forme européenne « féministe » qui est, en fait, extrêmement critique du second féminisme et pro-catholique.

Mais, il importe de noter que cette mobilisation contre le genre concerne désormais des acteurs moins associés historiquement à une ligne intransigeante catholique. Ce phénomène de mobilisation contre le genre n'est plus circonscrit à une sphère politico-religieuse extrémiste. Dans les opposants au nouveau programme, on trouve des acteurs institutionnels ou médiatiques historiquement liés à une position plus modérée. Comme, notons le, une partie des évêques et des prêtres. En France, le clergé cultive depuis longtemps, une sorte de retenue par rapport aux positions romaines, face aux questions de moeurs notamment, et un souci d'ouverture aux réalités propres de la société française. On connaît la note qui avait accompagné l’encyclique Humanae Vitae à l’octobre 1968 et qui atténuait extrêmement l’interdit romain. Un consensus qui s’était construit depuis les années soixante semble aujourd’hui s’effriter. L’affaire des manuels n’est peut-être que le prélude d’une série de mobilisations collectives récurrentes et la remise en cause du cadre national où la laïcité avait pacifié les rapports entre les groupes religieux et l’État.

 

Références citées

Le site de la CNAFC :

Le site de l’association pour la Fondation de Service politique :

Le blog du collectif déboussolé : 

Aillet, Thierry (3 juin 2011) «Objection de conscience», Site internet du diocèse d’Avignon, article disponible en ligne :

Arduin, Pierre-Olivier (20 mai 2011) « Education Nationale : le Gender s’inscrit dans nos manuels », lien :  (ce texte n’est actuellement plus disponible en ligne sur le site).

Ginoux, Bernard (Mgr) (22 juin 2011) « L’Enseignement des théories du genre : une dérive dangereuse », site internet du portail de l’Eglise catholique en France (Conférence des Évêques de France) :

Podvin, Bernard (date non précisée) « L’Eglise avocate de l’humain », site internet du portail de l’Eglise catholique en France (Conférence des Évêques de France) :

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