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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (XII - fin)


Les catholiques ouverts aux études de genre, grain mauvais ou minorité abrahamique ?

Les incompréhensions catholiques des études de genre contemporaines proviennent-elles de la mauvaise foi ou d’un défaut d’intérêt pour les sciences humaines et sociales contemporaines ? Un peu des deux sûrement. Il est souvent plus facile de dialoguer avec la caricature de son détracteur plus qu’avec son détracteur lui-même. Toutefois, au-delà d’une posture plus humaine que catholique somme toute courante, il y a peut-être le symptôme d’un phénomène plus inquiétant pour le devenir du catholicisme occidental : celui de la désertion des intellectuels catholiques, théologiens, exégètes ou philosophes, du monde contemporain des sciences humaines et sociales. Dans le document qu’il a remis à l’épiscopat, Jacques Arène note :« l’essentiel n’est pas de débattre subtilement des théories du genre, mais de percevoir leur influence déstabilisante sur la culture postmoderne » (La problématique du genre, p. 16). Le débat n’est pas utile, seules l’invective et la dénonciation doivent-elles donc compter ?

Quand bien même la « théorie du genre » serait aussi pernicieuse que le socialisme bolchévique - ce qu’on lit parfois, on l’a vu - il n’est pas évident de retrouver un intervenant catholique à l’image du Père Desbrest d’Economie et Humanisme qui, à l’époque de leur gloire, était capable de dialoguer et de discuter sérieusement les thèses marxistes. On connaît également l’importance du rapport de monseigneur Matagrin à la Conférence des Evêques de France de 1972 sur la liberté politique des catholiques. À un moment où le marxisme fascinait certains militants catholiques, les évêques français n’en interdisaient pas l’analyse ni l’emploi, ponctuel, circonstancié et remis en perspective, de certains concepts comme celui, combien problématique, de lutte des classes : « Il est évident que l’analyse en terme de « lutte de classes » a aidé beaucoup de militants à cerner plus précisément les mécanismes structurels des injustices et des inégalités [...] c’est une fausse théologie de l’amour qui est invoquée par ceux qui voudraient camoufler les situations conflictuelles, prôner des attitudes de collaboration dans la confusion en minimisant la réalité des antagonismes de tous genres ». Et s’il en allait de même avec le concept de genre ?

Comme souvent lorsqu'on aborde le catholicisme, il importe de ne pas confondre la position normative (le Magistère et ses relais plus puissants, officiels et audibles nécessairement) et le pluralisme interne du groupe des croyants (plus discret mais toujours pourtant bien réel). Il y a encore un pudeur catholique à employer le mot genre dans un sens positif les mises en garde ayant été fortement intériorisées. Des secteurs historiquement plus intellectuels du catholicisme semblent toutefois s’inquiéter de la rapidité avec laquelle certains responsables de l’Église congédient les études de genre. La revue de sciences humaines et sociales, perle éditoriale des jésuites français, Études ouvre ses pages à plusieurs articles ou réflexions qui cherchent à discerner ce qui dans les études de genre est soluble au catholicisme. Dans un billet de septembre 2011, Nathalie Sarthou-Lajus note :

« Si les courants les plus radicaux des genders studies méritent une analyse critique quand ils vont jusqu’à nier la part biologique de l’identité sexuelle, son ancrage dans une anatomie corporelle, ou à récuser toute différence entre un homme et une femme telle qu’elle s’exprime dans un corps, il serait tout à fois dommageable dans l’enseignement des savoirs de diaboliser ces théories du genre. Elles critiquent en effet de façon utile une forme d’essentialisme qui se réfère à la nature pour expliquer des différences entre l’homme et la femme, et justifier le plus souvent une domination masculine en enfermant les femmes dans des rôles de passivité, de sollicitude à l’égard des autres ou dans un destin reproductif » (billet « Ne diabolisons pas les études de genre »)

Dans cette même revue, on peut trouver en février 2011 un article de la sociologue Céline Béraud qui analyse la perception négative des études de genre dans le catholicisme : « Quand les questions de genre travaillent le catholicisme ».

On peut identifier le même appel au discernement dans l’autre famille religieuse traditionnellement associée aux activités intellectuelles dans le catholicisme français : l’ordre des frères prêcheurs. Les dominicains parisiens du Couvent du Saulchoir rue Saint Jacques ont ainsi accepté dès les années quatre-vingt-dix d’accueillir dans leur bibliothèque le fonds documentaire du laboratoire « Genre et christianisme ». Ce dernier est une structure de réflexion unique dans le paysage francophone qui cherche à faire dialoguer le patrimoine théologique et intellectuel chrétien d’une part et les études de genre d’autre part. Il bénéficie d’un contrat d’association avec le CNRS et est parrainé par un comité scientifique plutôt prestigieux où on retrouve des intellectuels comme Emile Poulat, Irène Théry, Claude Langlois, Elisabeth Parmentier, Michelle Perrot ou Denis Pelletier. Ce laboratoire est animé par l’association Femmes, Hommes, Droits et Libertés dans les Églises et la Société (FHEDLES) qui est membre de la fédération Réseaux du Parvis (qui regroupe une cinquantaine d’associations de chrétiens/nes critiques) ainsi que de la Coordination Française du Lobby Européen des Femmes. On peut également lire dans la publication périodique de dominicains consacrée aux problèmes de théologie morale des articles qui appellent à la mesure pour parler du genre, comme celui du frère Laurent Lemoine de janvier 2011 :

« D'aucuns présentent les gender studies comme une idéologie historiquement aussi dangereuse que le communisme ! Est-ce jouer les Cassandre que de le prétendre ? Aucun de leurs auteurs, aucune de leurs thèses ne mériteraient qu'on s'y attarde ? De fait, la galaxie du gender propose aux aventuriers un voyage indéfini fait de permanentes déconstructions et reconstructions socio-culturelles du soi, du self, qui n'est pas sans écueils, mais qui ne mène pas nécessairement au naufrage [...] [l'éthique chrétienne] place la quête de soi, la quête d'identité sur une toile de fond très vaste dont la sexualité, pour être importante, n'est qu'un aspect, pas un détail bien sûr, mais un aspect. Jésus a conduit un groupe minoritaire qui s'est constitué à sa suite sur la base d'une subversion identitaire de ses membres, qui ont quitté leur foyer, leur mode de vie, leurs repères sociaux, éthiques, culturels. » (« Questions nouvelles par les identités sexuelles d'aujourd'hui »)

Laurent Lemoine, qui enseigne la théologie morale à l’Université Catholique d’Angers, fait preuve d’une relative audace en confrontant un concept de la philosophe Judith Butler (la subversion) avec l’éthique chrétienne de la constitution de soi. D’autres rudiments d’une théologie ou d’une exégèse de genre se trouvent également chez un autre dominicain, Philippe Lefebvre, professeur d’exégèse à l’Université de Fribourg. Ce dernier signe avec Viviane de Montalembert un ouvrage paru en 2007 où on retrouve une réflexion sur une performativité chrétienne des identités de genre : Un homme, une femme et Dieu. Selon ces deux derniers, c’est la série des actes au cours d’une existence qui font émerger une conscience de genre et non la réalisation d’une nature anté-sociale...

En dehors de cercles, assez restreints malgré tout, de réflexion théologique et morale, on voit également des mouvements de laïcs catholiques s’emparer positivement de la notion de « genre ». Engagé depuis 2008 dans la redéfinition de leur projet éducatif, les Scouts et Guides de France ont lancé une grande réflexion autour du genre et de l’enjeu de la mixité qui aboutira en juillet 2012 à la parution d’un livre blanc. Lors d’un colloque organisé à l’occasion de la journée internationale des femmes le 8 mars 2012 au Conseil Économique Social et Environnemental, les scouts et guides ont ainsi laissé la parole à Martine Court, sociologue de l’université de Clermont-Ferrand, auteure de Corps de filles, corps de garçons : une construction sociale sur la socialisation genrée des garçons et des filles...

Au nom d’une autonomie da parole et de conscience inscrite dans leur baptême, des mouvements de catholiques ont cherché à faire entendre une autre voix sur la polémique des manuels de biologie. Plutôt bien relayée sur la toile et dans certains médias catholiques ou autres, l’association FHEDLES a émis un communiqué de presse favorable au nouveau programme. La Conférence Catholique des Baptisé.e.s de France qui ambitionne de faire émerger dans sa pluralité la conscience des catholiques a également signé plusieurs articles ou appels en faveur des études de genre comme ces deux billets d’octobre 2011 : «Apaisons le genre» et « Papa, maman, la différence et moi ». On peut donc se dessiner des espaces de négociation ou d'acclimatation de la notion genre à la théologie et la tradition catholique. Toutefois, jusqu'à présent, envisager de manière positive des approches de genre semble encore encore le fruit d'une avant-garde peu écoutée et faiblement influente. Ces remises en cause renvoient également à un problème sociologique plus vaste qui se pose aujourd’hui au catholicisme, à savoir comment gérer son pluralisme interne sans intenter à son unité qui a fait pendant longtemps sa force principale.

Article précédent : La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (XI)

Fin des billets consacrés à la "théorie du genre" dans les manuels de biologie... 


Références citées

Béraud, Céline, « Quand les questions de genre travaillent le catholicisme », Études, 414/2, février 2011, pp. 211-221.

CCBF, « Apaisons le genre » et « Papa, maman, la différence et moi », 10 et 20 octobre 2011, textes disponibles en ligne sur le site de la Conférence Catholique des Baptisés Francophones : 

Court, Martine, Corps de filles, corps de garçons : une construction sociale, Paris : la Dispute, « Corps, santé, société », 241 p.

FHEDLES, « Des catholiques disent « oui » aux analyses de genre dans les manuels scolaires de SVT », 16 juin 2011, texte disponible en ligne à l’adresse suivante : 

La Borie, Noémie, « Catho et pour l’étude du genre, c’est possible ? », Slate, 16 septembre 2011, article disponible en ligne :

Lefebvre, Philippe, Un homme, une femme et Dieu, Paris : Cerf, 468 p.

Lemoine, Laurent, « Questions nouvelles par les identités sexuelles d'aujourd'hui », dans Revue d'éthique et de théologie morale, n°263, 2011/1, pp. 9-29. 

Sarthou-Laius, Nathalie, « Ne diabolisons pas les théories du genre », Études, 26 septembre 2011, texte disponible en ligne : 

Site du laboratoire « Genre et christianisme » : 

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