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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (XI)

Article mis à jour le 9 mai 2012

 

« La théorie du genre n’existe pas »

 

Lorsque j’affirme que la théorie du genre n’existe pas comme j’ai pu le faire dans la presse (Témoignage chrétien, n°3484, pp. 20-21), cela ne se veut pas une provocation gratuite mais appel à mettre plus d’intelligence dans un débat complexe où il n’existe sûrement pas de réponses simples. Par une telle formulation, je veux mettre en garde contre une tendance catholique actuelle persistante de refuser le dialogue avec un champ capital des sciences humaines et sociales contemporaines pour se réfugier dans l’invective et la caricature. Je veux parcourir ici quelques idées simples qui paralysent le débat en le réduisant à quelques figures de rhétoriques ou quelques champs argumentaires pré-définis au mépris même de ce qu’avancent les études de genre.

Il est à la fois scientifiquement propre et impropre de parler de théorie du genre. La sociologie dans l’héritage de la méthode de Durkheim veut expliciter le social qui nous entoure par la production de règles. L’énoncé de systèmes explicatifs globaux passent parfois par l’avancée de « théories » et les sociologues ne rechignent pas à employer de telles expressions. Ils peuvent avancer des modélisations du social qui reposent sur des théories mais il est assez rare que ces dernières aient, pour autant, le statut de vérités absolues et irréfutables. Autrement dit, si le genre est une théorie, il n’est jamais comme le théorème de Pythagore. Le mot « theory » a toujours un certain succès lexical en anglais où on ne rechigne jamais à l’employer (gender theory, queer theory, feminist theory, etc). On l’emploie beaucoup plus qu’en français où il connote comme ce qui est hypothétique, non validée par l’expérience et partiel. Pour traduire le « theory » américain il est parfois plus adroit de prendre en français l’expression discours scientifique. C’est sûrement pourquoi en dehors de certains secteurs isolés, l’expression « théorie du genre » n’a jamais véritablement pris en français et surtout pas au singulier. Il n’existe d’ailleurs pas d’article « théorie du genre » sur les pages françaises de l’encyclopédie en ligne Wikipédia (qui est un bon révélateur de l’usage de notre langue avant toute considération critique nécessaire sur ce qui est écrit dedans). La question est, par contre, évoquée significativement dans l’article « études de genre ».

Il s’avère que les façons de poser les problèmes et de chercher les réponses changent à travers le temps. En permanence la production du savoir est confrontée au questionnement des outils utilisés dans les modélisations. Il n’existe sûrement pas une bonne façon de penser la différence des sexes mais différentes approches toujours précaires dans leurs théorisations et dans leurs formulations. Il se trouve que dans le moment récent des sciences, la notion de genre a émergé pour atténuer une croyance trop aveugle dans la nature sans interrogation critique. Peut-être que demain ce concept et son champ d’études connexe seront balayés par un nouveau paradigme. Peut-être également qu’ils vont durablement s’implanter dans le champs scientifique. On a des exemples dans l’histoire des sciences de théories somme toutes très précaires au départ qui se sont progressivement imposés comme la façon la plus pertinente de penser un problème, ne serait-ce justement pas la « théorie de l’évolution » ? Nous sommes bien loin aujourd’hui du schéma darwinien des origines néanmoins d’aucuns s’accordent à reconnaître que l’évolution a permis de faire avancer notre connaissance des phénomènes biologiques.

L'hostilité face aux études de genre vient sûrement du fait que le terme est employé chez des philosophes féministes dans des ouvrages qui relèvent du débat d'idées ou de la critique sociale (par exemple chez Christine Delphy ou Judith Butler). Cela ne discrédite pas ses idées. Bien au contraire, elles ont considérablement revivifiés les sciences sociales et l'action militante. Il est impropre toutefois de résumer les études de genre à un nombre limité d'ouvrages de philosophie. En effet, si on peut trouver des points communs entre Judith Butler, Angela Davis, les « black feminists », Colette Guillaumin, Donna Haravay, Christine Delphy, Elsa Dorlin, il est quasi-impossible aujourd’hui, à moins de faire preuve d’une très grande malhonnêteté intellectuelle et de ne pas se confronter sérieusement aux textes, de dire ou d’écrire qu’il y aurait « une » théorie du genre qui les englobe toutes. Ce qu'on peut dire : tout au plus, existe-t-il une galaxie d’auteur.e.s venant de différentes disciplines (philosophie, sociologie, histoire) et s’inscrivant parfois et directement comme act.eur.rice.s dans le mouvement d’émancipation des femmes. Tou.te.s ont pu employer le terme « genre » dans leurs travaux, certain.e.s se rattachent clairement à l’épistémologie féministe qui dénonce le biais sexiste de la science et veut sortir d’une vision blanche et masculine des phénomènes sociaux. Si certaines leaders assument leur parenté avec différentes traditions philosophiques et militantes : Judith Butler et l’existensialisme ou la déconstruction des savoirs selon la voie tracée par Nietzche ou Foucault, Elsa Dorlin, Christine Delphy avec le féminisme matérialiste, etc. cela n’est pas toujours le cas. Elle récuseraient sûrement quasiment toutes d’être enfermées dans un courant de pensée. Ce qu'on ne peut pas dire : le genre est un corpus doctrinal défendant un système intellectuel cohérent.

La logique d’emblée disqualifiante des études de genre proviendrait donc de leur origine dans les milieux féministes ou homosexuels. Le féminisme et le militantisme LGBT semblent d’emblée inaptes à produire des discours pertinents. Pourtant, c’est de là que viennent les critiques parmi les plus enrichissantes des sciences humaines et sociales depuis des dizaines d’années. Si les départements universitaires américains ont en effet depuis les années soixante-dix organisées des « gender studies » c’est qu’ils ont pris au sérieux des critiques dont étaient porteuses les femmes accédant aux études universitaires. Sur quels pré-supposés de sexe et d’orientation sexuelle s’est construit la science et la rationalité occidentale ? N’y a-t-il pas eu pendant longtemps un biais sexiste de la science lié à la domination par les hommes blancs hétérosexuels sur le monde académique ou médical ? Cette question a eu le mérite d'être posée. L’enjeu central des études féministes n’est pas vraiment de produire un nouveau discours biaisé mais de parvenir à une étude plus équilibrée de l’ensemble de la société. On pourrait penser que ce débat est très secondaire du monde universitaire et scientifique alors qu’il est profondément central et aujourd’hui n’a toujours pas trouvé de réponse institutionnelle ou intellectuelle satisfaisante.

Ce qui est en jeu c’est la capacité à penser un discours scientifique qui ne repose pas sur l’exclusion et qui soit capable de saisir les phénomènes dans leur diversité. Si pour certains, cela constitue l’insécurité propre de notre monde qualifié de «post-moderne» car ayant abandonné la prétention de la raison à dire l’universel, il s’agit peut-être d’une des plus grandes chances pour renouveler les rapports sociaux et les discours scientifiques. En présentant d’emblée et caricaturalement, le genre comme une «théorie» «américaine» «féministe» et «homosexuelle», des acteurs catholiques écartent le débat en faisant porter sur certains acteurs «militants» et «activistes» des intentions idéologisées alors qu’elles concernent bien l’ensemble des acteurs sociaux. Les études féministes ne veulent pas vraiment remplacer «une idéologie» (patriarcale, hétérosexuelle) par une autre (féministe, queer) - si tant est qu’on puisse présenter aussi caricaturalement les choses - mais d’allumer un signal avertisseur et en demandant : « et si tout était idéologie ? ». Aucune réflexion sur le savoir, aucun discours scientifique - même la biologie - ne peut échapper aujourd’hui à la question « d’où parle-t-on ? » portée initialement par les études féministes. Comment inclure la dimension située (dans son contexte économique et social, sexuée et sexuelle, dans sa biographie, dans sa position sociale) de son savoir de manière critique à ses travaux ? Critique loin d’être anecdotique comme le révèlent, entre autres, les réserves de la biologiste Joëlle Wiels à l’égard des nouveaux manuels. Il est d’autant plus étonnant de voir des catholique se joindre au concert des critiques contre les études féministes alors que les sciences religieuses sont les seules qui aient gardé une réflexions sur le sujet producteur de savoir dans les départements de théologie en admettant qu’une des conditions de production de ce savoir passe par l’énonciation personnelle d’une croyance en Dieu.

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Pour aller plus loin sur cette question :

Dorlin, Elsa, Sexe, genre et sexualités : introduction à la théorie féministe, Paris : Presses universitaires de France, 2008, 153 p.

Mathieu, Nicole-Claude, « Féministes (études) et anthropologie », dans Bonte Pierre et Izard Michel, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris : Presses Universitaires de France, 1991, pp. 275-278

Dans cet article, Nicole-Claude Mathieu offre des illustrations concrètes du biais sexiste des sciences humaines d’autrefois et de l’apport des études féministes dans l’élaboration d’une anthropologie moins biaisée.

 

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