Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (X)

Article mis à jour le 9 mai 2012

Parmi les griefs faits à l’encontre de la « théorie du genre » dans le catholicisme, on retrouve un certain nombre de raccourcis. Ils permettent parfois de tenir des faux-débats et permettent d’occulter la complexité des désaccords. Si en effet « la théorie du genre » disait ce qu’on lui faisait dire, elle serait critiquable. Toutefois, il s’agit souvent de visions biaisées sur certaines des analyses des études de genre. Nous n’avons pas la prétention à l’exhaustivité ici mais seulement de relever un certains nombres de réfutations qui peuvent naître de lectures hâtives et partiales.

 

♣ Ce que certains détracteurs font dire à la théorie du genre

 

« La théorie du genre, c’est la négation de la nature »

 

Le genre est souvent présenté comme une doctrine selon laquelle la biologie n’aurait aucune importance. Dans cette prose catholique polémique, la théorie du genre serait une perspective constructiviste et culturaliste à outrance qui nierait l’anatomie des êtres, etc. Un pan non négligeable des réactions catholiques sur les nouveaux programmes consiste à une passe d'arme intellectuelle sur cette question. Plutôt que de lire de la littérature spécialisée, ces articles ou billets de blogs éludent le débat et répondent plutôt à ce qu'ils perçoivent de « la théorie du gender » qui nierait juste la différence des sexes sur le plan anatomique... Sur le blog catholique « le temps d’y penser », on trouve ainsi un billet appelé « un pénis, ça trompe énormément ! » dans lequel son auteur ironise « il y aura bien, n’en doutons pas, un universitaire américain pour prouver que notre caryotype (la collection de chromosomes propres à chaque espèce) ne saurait constituer un argument suffisant pour dénier à quiconque le droit de se croire ours polaire ou abeille (et partant le devoir pour chacun de le reconnaitre comme tel). Et des activistes pour faire en sorte qu’on enseigne à nos enfants que leur incapacité à survivre dans l’eau glacée ou à fabriquer du miel n’est qu’un obstacle fallacieux mis en exergue par une société castratrice pour nier leur être profond ». L’auteur, pourtant d’habitude jamais avare en leçons humanistes et chrétiennes d’écoute et d’attention aux positions d’autrui, semble réduire les études de genre à un simple refus idéologiques des acquis des sciences expérimentales et un constructivisme à outrance.

Toutefois, la plupart des travaux sur le genre n’ont pas une vue aussi grossière des problèmes. Ils ne sont simplifiables à un simple débat nature/culture même s’ils peuvent y être rattachés dans le sens où ils sont traversés par une approche critique de la nature. À tort ? Au début du siècle, le concours d’avocat est par exemple interdit aux femmes. La voix des femmes ne leur permet pas de plaider. On leur refuse le barreau en raison de leur sexe. Aujourd’hui, des femmes sont avocates. Leur voix n’a pas véritablement changé. La nature aurait-elle donc menti ? On connaît également le mot de Pascal, la culture, cette seconde nature. Nous n'avons pas la preuve absolue que des traits pris comme évidents et naturels ne sont pas plutôt le fruit d'une acculturation progressive, si évidente qu'on les naturalise en retour. En fait, tout un processus de sociabilisation se cacherait en fait derrière la nature. Des traits corporels, en premier lieu féminins, vus comme naturels relèvent peut-être d’une histoire sociale d’incorporation. C'est un des axes majeurs des études féministes des années soixante-dix jusqu’à nos jours. Cette approche n’est d’ailleurs pas isolé en sciences humaines et sociales. Avec le concept d’habitus, Pierre Bourdieu avait déjà montré qu’il y a des répétitions de comportements qui échappent au débat sur l’inné et de l’acquis, ne serait-ce qu’on accède rarement à la réalité anté-sociale des personnes et que celles-ci n’existent que socialisées.

 

« Les études de genre tendent à remplacer la genre par la sexualité »

 

La perception d’une orientation sexuelle qui remplacerait le sexe dans l’énonciation de soi n’est pas forcément une lecture faussée de certains écrits de la galaxie des études du genre. Si l’on pense en particulier aux débats qui ont secoué les milieux féministes américains des années soixante-dix, on peut trouver de telles idées. Certaines théoriciennes ont pu conceptualiser la fin de la division hiérarchique hommes/femmes par le refus de la matrice hétérosexuelle. Elles ont pu dire que seule l’exercice d’une activité homosexuelle pouvait subvertir l’ordre social. Cette optique, même si elle est très signifiante, reste cependant minoritaire et située historiquement dans les études de genre. Pourtant cette appréhension semble l’avoir emporté de manière univoque chez des catholiques pour parler et comprendre les études de genre. La théologienne Jutta Burgraff insiste : « Certains soutiennent qu’il existe quatre genres, d’autres cinq, d’autres six en fonction de plusieurs considérations : hétérosexuel masculin, hétérosexuel féminin, homosexuel, lesbienne, bisexuel et indifférencié. » (Gender, la controverse, p. 29) Le manuel de la Fondation Jérôme Lejeune note : « D’après la théorie du genre, notre genre devrait être fondé sur notre orientation sexuelle, que nous sommes libres d’accepter » (p 7). Mais, les études de genre essaient plutôt, on l’a vu, de réfléchir sur l’articulation sociale et conceptuelle entre le sexe anatomique, sa construction sociale et historique, sa perception individuelle et psychologique, les attendus sociaux autour d’un sexe et les comportements sexuels présents dans les sociétés. En un sens, oui !, elles désarticulent la continuité entre être sexué (mâle ou femelle), être genré (féminin et masculin), être sexuel (pratiques sexuelles) et la conscience qu’a l’individu des trois dernières. Elles ne nient pas la possible uniformité, linéarité, continuité et homogénéité entre les trois mais s'attachent aussi à en voir la dimension complexe et plurielle selon les individus, les sociétés, les époques et les lieux. Elles expriment de manière trop simple des phénomènes compliqués. Mais, non !, dans des travaux approchant le genre, la réalité biologique n'est pas niée, seulement elle ne peut pas être un impensé social ou recevable en soi par le seul bon sens et l'évidence.

 

« Le genre est une philosophie du libre choix sexué et sexuel »

      Dans la peur catholique des études de genre, il y a ce que l’on peut appeler une peur prométhéenne, celle d’un humain se faisant seul au gré de ses envies et de ses fantaisies.  Bernard Ginoux, évêque de Montauban, argumente ainsi sur le fait que le genre en théorie ne serait qu’une « vue de de l’esprit », une « abstraction », voire une « dictature», en insistant sur le fait que « le refus de la différence homme/femme laisse chaque personne décider de ce qu’elle est : il n’y a plus un donné avec lequel nous apprenons à vivre, il n’y a donc plus de création ; je me créé selon mon inspiration pour prendre la fonction, le rôle social que je veux. » Or, d’une certaine manière, les études de genre s’attachent à réfuter les idées que « il n’y a pas de règle » ou que « je me construis seul ».

Les études de genre passent plutôt leur temps à montrer qu’il y a des règles qui constituent les individus dont il est bien difficile de s’abstraire, sans quoi nous ne serions que mâle et femelle mais  jamais « masculin » ou « féminin » (mots pouvant être associé autant à des hommes qu’à des femmes). Répondant à ses détracteurs et quitte à en décevoir certains, la philosophe Judith Butler avait récusé, non sans ironie, une société « où on s’éveillerait le matin, on puiserait dans son placard, ou quelque espace plus ouvert, le genre de son choix, on l’enfilerait pour la journée, et le soir, on le remettrait en place » (Bodies that matters). En tant que lectrice assidue de Foucault, Althusserl et Lacan, Judith Butler réfléchit plutôt en établissant un lien nécessaire entre la subjectivation (se définir soi) et l’assujetissemment (être défini par la société). Le sujet ne s’élabore pas en s’affranchissant des normes mais il se constitue, avant tout, dans le jeu des normes. Le concept de « performativité » du genre que défend Judith Butler est autrement plus subtil qu’une philosophie du libre choix sexuel et sexué. Elle révèle combien personne n’accomplit véritablement son genre et que chacun, en revanche, est constitué avant tout par lui. Même lorsqu’un travesti ou un transformiste reprend les caractères du féminin (le maquillage, les vêtements, les postures) il n’apparaît pas à nos yeux comme l’autre genre car souvent cela est « trop ». Ce trop signifie l’outrance, la démesure, la stylisation excessive (même si parfois il y a des ambiguïté et des traits androgynes déstabilisants et troublants). Entre le « pas assez » et le « trop », nous sommes toujours prisonniers d’une certaine manière et nous sommes autant produits que producteurs de normes. De la répétition et la variation d’un comportement social de genre, nous ne pouvons pas nous échapper en quelque sorte. En fait, il est assez étonnant de faire d’un champs d’étude, relevant fortement des sciences humaines et sociales, une discours où les sujets ne connaîtraient ni normes ni lois du fonctionnement social.

La théorie du libre choix que serait la théorie du genre est bien éloignée également de coller aux résultats de la sociologie de l’homosexualité ou de la transexualité (si ces dernières relèvent des études de genre). Lorsqu’on étudie ces acteurs sociaux, il est rare qu’ils disent choisir leur homosexualité, par contre, à travers la notion sociale de « coming out » ils disent souvent choisir d’assumer publiquement leur homosexualité, ce qui est passablement différent. Il en va de même pour les personnes qui n’éprouvent pas une adéquation entre leur anatomie et le ressenti de cette dernière. La transidentité se vit rarement comme un choix facile et évident à poser dans son milieu et son entourage. Mais, plutôt, comme ce qui relève de l’ordre d’un destin qui, s’il aboutit parfois à un équilibre retrouvé, est souvent extrêmement dur à vivre. Les situations sociales d’écarts aux normes sexuées et genrées rappellent combien, par négatif, celles-ci constituent le sujet et que ce dernier ne s’en affranchit pas facilement. La performativité de genre réduit à une liberté sans entrave n’est pas véritablement le sens dans lequel les études de genre travaillent. 

 

« Le genre justifie tous les comportements sexuels »

      Le genre en théorie donne-t-il le libre cours à toutes les licences ? Outre que les manuels incriminés, rappelons encore une fois, ne faisaient mention de rien d’interdit par la loi et n’appelaient à rien qui ne relève d’un attentat à la pudeur, cet argument a été avancé à plusieurs reprises. Bernard Podvin, le porte-parole de l’épiscopat français, affirme dans Famille chrétienne (11 juin) : « Ce qui me préoccupe le plus est que l’on distille, dans les années lycées où la pensée ne fait que se gorger, un subjectivisme et un relativisme. Sous argument que tout serait culture, une manière de parler de la sexualité aurait été hégémonique et serait, donc, aujourd’hui, à remplacer par une anthropologie alternative ».Idée que l’on retrouve chez la théologienne Jutta Burgraff qui dénonce une théorie du genre dans laquelle « Toute activité sexuelle serait ainsi justifiable. Loin d’être « obligatoire », l’ « hétérosexualité ne serait qu’un cas de pratique sexuelle parmi les autres. » (La Controverse du gender, p. 30). Notons l’aspect un peu homophobe de la ligne argumentaire selon lequel parler de l’homosexualité porterait le risque d’accroître le nombre d’homosexuels voire, carrément, de supplanter l’hétérosexualité. De plus, cette assertion révèle pas moins qu’une réticence à parler des pratiques sexuelles minoritaires. Cela repose sur le présupposé, plus que douteux, qu’il y aurait comme une continuité entre l’étude ou la réflexion sur un comportement social et l’injonction morale à le suivre. C’est l’accusation à laquelle Judith Butler a dû également répondre et sur laquelle elle s’est exprimée dans la nouvelle préface qu’elle livre en 1999 dans Trouble dans le genre :

« Gender trouble cherchait à découvrir les moyens par lesquels la réflexion sur ce qui est possible dans la vie genrée est occulté par certains présupposés habituels et violents. Le texte cherchait à ébranler tous les efforts pour brandir un discours de vérité pour délégitimer des minorités de genre et des pratiques sexuelles. Cela ne signifie pas que toutes les pratiques des minorités sont à accepter et célébrer, mais cela signifie que nous avons le devoir de les penser avant de tirer la moindre conclusion à leur propos. Ce qui m'inquiétait le plus c'était la façon dont la panique face à de telles pratiques les rendait impensables. Est-ce que la rupture des binarités de genre, par exemple, est si monstrueuse, si effrayante que l'on doit la tenir comme impossible à définir et à l'exclure herméneutiquement de toute tentative pour penser le genre ? » (Gender trouble, Préface 1999, p. viii, nous traduisons) 

Entre l’étude et la légitimation sociale il y a tout un écart qui se loge dans l’éthique, le choix personnel et le choix social, la politique, mais il s’agit d’un autre domaine que celui des études et de la réflexion. La critique ou l’analyse des normes qui nous traversent ne signifient pas la fin des normes mais, par contre, ouvrent peut-être le débat éthique et politique.

Article précédent : La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (IX)

Article suivant : La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (XI)


Références citées

Butler, Judith, Bodies that matter. On the discursive limits of « sex », New York, Routledge, 1993, 288 p.

Henry Le Barde, « Gender theory : un pénis, ça trompe énormément », Blog le Temps d’y penser, 2 juin 2011, disponible en ligne à l’adresse

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article