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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (IX)

 

Article mis à jour le 9 mai 2012

 

Les moralistes catholiques face à la théorie du genre

 

Dans ce billet, nous reviendrons sur la façon dont certains théologiens catholiques français (H/F) conçoivent particulièrement la  "théorie du genre", car, de manière plus attendue peut-être on retrouve mobilisés contre la théorie du genre des moralistes catholiques. Deux sont très influents dans les milieux catholiques français : Véronique Margron et Xavier Lacroix. Ils reflètent la dernière génération, celle des années 2000, de la controverse qui opposent des catholiques aux études de genre.

 

Xavier Lacroix est un moraliste catholique spécialiste des questions éthiques contemporaines. Il a été de 1986 à 1994 directeur de l’Institut des sciences de la famille de l’Université catholique de Lyon. Il est également membre du Conseil National de la Pastorale familiale de l’Eglise catholique. En 1997, il devient doyen de la Faculté de théologie de son université, ce qui est notable comme promotion pour un laïc catholique. Xavier Lacroix s’illustre dans sa fonction par un attachement ferme à la restauration menée par Jean-Paul II dans les universités catholiques qui avaient pu devenir des laboratoires d’idées jugées peu orthodoxes par Rome après le second Concile du Vatican. Il congédie, par exemple, en 2000 de l’Université Catholique le centre de documentation « Femmes et christianisme » qui était un des lieux les plus originaux de la théologie féministe catholique française dans les années quatre-vingts. On associe à ce centre le « groupe de recherche et d’action pour les ministères à venir » qu’animaient Donna Singles, Marie-Jeanne Bérère et Renée Dufourt. Ce centre peut être tenu pour un des rares endroits officiels d’une réflexion catholique ouverte sur la possibilité théologique d’ordonner des femmes à des ministères. Son profil conservateur a pu l’aider à devenir une personne ressource pour la hiérarchie catholique. Au niveau national, Xavier Lacroix prend la suite de Tony Anatrella dans l’expertise auprès des évêques français sur la question de l’ouverture du mariage aux personnes du même sexe. Il intervient fréquemment sur ce thème dans des séminaires de formation de personnels religieux ou laïcs catholiques. Xavier Lacroix est ainsi le directeur d’un ouvrage intitulé L’Amour du semblable. Questions sur l’homosexualité (1995) et l’auteur de La Confusion des genres (2005), qui est une position argumentée contre la revendication du mariage homosexuel. La méthode de Xavier Lacroix dénote de celle de Tony Anatrella par le ton même si elle s’y apparente clairement par la méthode. Le théologien est peut-être un petit peu moins imprécatoire et virulent même si ses formulations à l’égard du monde militant LGBT restent très dures. Son discours veut davantage chercher une réflexion éthique soucieuse des trajectoires individuelles.

 

Xavier Lacroix ne souscrit pas à l'idée d'une théorie du genre unifié, néanmoins, parmi ce qui qualifie de "mouvance", il voit un point commun : le "déni du corps":


"le propre de (la gender theory) est moins la distinction entre "sexe" et "genre" - ce qui relève du bon sens - que la séparation établie entre l'un et l'autre, pour affirmer que le genre serait entièrement culturel, totalement construit. (Le Corps retrouvé, Paris : Bayard, 2012, p.22)

 

La pensée de Xavier Lacroix reste profondément marquée par la psychanalyse qu’il combine avec le magistère romain dans un mélange dont on a déjà noté le caractère intellectuel proprement français. Comme Tony Anatrella et Jacques Arènes, Xavier Lacroix n’accepte pas la perte d’aura de la psychanalyse sur la galaxie des sciences humaines et sociales (introduction de la Confusion des genres). Il se réfère au schéma psychanalytique de l’homosexualité comme mauvais développement de la vie intérieur : « appartenir à un genre et ne pas parvenir à désirer érotiquement l’autre genre ne peut pas ne pas être ressenti comme une carence. Il y a là comme un arrêt sur le chemin vers l’altérité » (p. 53). Très dépendant d’une lecture psychanalytique, il lit le concept de genre comme une exaltation de la bipolarité des qualités psychiques :

 

« Un [...] argument fréquemment avancé est le suivant : la notion de « différence sexuelle » est incertaine, composite, complexe. Les frontières du masculin et du féminin sont floues et, de surcroît, elles passent à l’intérieur de chacun, chacune d’entre nous [...] On dira que l’identité sexuelle n’est pas définie seulement par le sexe biologique, mais qu’elle est le fruit d’une élaboration progressive. A cela on ajoutera que le « genre » est une construction sociale, et, pour faire bonne mesure, on arguera de la bipolarité, à savoir de la présence en tout individu de traits de caractère généralement considérés comme « masculins » ou « féminins » [...] Mais nous sommes en pleine confusion. En toute rigueur de termes, la bisexualité n’est pas la polarité. Elle est le résultat de l’identification d’un individu aux deux sexes, et d’abord à ceux de ses parents [...] Quant à l’identité sexuelle, elle est d’un autre ordre. Etre homme ou femme, ce n’est pas seulement être le support de caractéristiques masculines ou féminines, non plus que seulement le résultat d’identifications. C’est essentiellement dans le rapport à la génération que se définit l’identité sexuée » (La Confusion des genres, pp. 31-32).

 

Le moraliste associe étroitement, et de manière indivisible, la différence des sexes dans la procréation à la différence des générations, même dans l’adoption, et récuse à ce titre toute réflexion en terme de genre. Pour articuler la réflexion éthique et la réflexion sociale, Xavier Lacroix a recours à deux notions qui caractérisent son oeuvre : le langage et la chair. Le langage, parce qu’il articule le réel au symbolique. La chair, parce qu’elle est le corporel augmenté du symbolique. Langage et chair sont les deux figures argumentaires qui lui permettent de réfuter les études de genre qu’ils voient comme parcellaires et manquant d’un jugement surplombant et unifiant. Il existe un en-deçà de la science, qui n’est pas la foi - ce qui est plutôt surprenant pour un théologien -, mais la psychanalyse : « les fondements de la société ne reposent pas sur un savoir positif. Ils relèvent d’un savoir avant le savoir » et le théologien poursuit sa démonstration en convoquant Sigmund Freud (La Confusion des genres, pp. 8-9).

 

Dans un article du 1er juillet 2011 paru dans l’hebdomadaire La Vie, Xavier Lacroix se livre à une analyse de la polémique qui reprend ces éléments. Il part d’une lecture d’un seul manuel (pourquoi ?) sur les quatre incriminés : le manuel Hachette. Le théologien considère le chapitre comme « foncièrement ambigu » car il présente à la fois des « affirmations prises à la lettre et une à une [...] exactes » et, de l’autre, des « silences » et des « insistances » qui « orientent le texte dans une certaine direction ». Il parle ainsi d’un « effet de convergence ». Vers quoi ? En lisant l’article, on semble comprendre la valorisation excessif du sujet dans le choix de son identité de genre ainsi qu’une présentation trop positive de l’homosexualité, l’intersexuation et la transidentité. En insistant sur l’écart entre être mâle ou femelle et se qualifier masculin ou féminin, et non la continuité entre sexe donné et sexe construit, le texte du manuel sous-entendrait qu’il s’agit d’un choix personnel et subjectif, culturel et purement situé socialement. Le manuel négligerait « la symbolisation à partir du vécu sexuel masculin et féminin », la« différence dans la manière de désirer, de jouir, d’enfanter » et accorderait beaucoup trop d’importance à l’intersexualité concernant le nombre de personnes concernées. Il donne le chiffre de 1 sur 1000 (sans références précises). Le théologien en appelle dans un dernier paragraphe à l’esprit critique de l’enseignant et regrette que le programme soit soumis « aux catégories obvies de la culture actuelle ».

 

Encore une fois, ce qui ressort de l’analyse de Xavier Lacroix est la présentation bien trop positive de l’homosexualité qu’entraînerait la « théorie du genre ». Sa critique vient en fait de la psychanalyse. Elle est prise comme une science quasi-exacte et, en tout cas, ayant un droit à produire des valeurs normatives contrairement aux sciences humaines et sociales accusées d’être savoirs parcellaires, manipulables, de surcroît, par des groupes de pression minoritaires. Le refus de l’altérité dans le désir sexuel est un écart pathologique à un développement normal et tout autre discours relève d’une manipulation idéologique :

 

« Entre l’intégration de l’identité sexuelle (appartenir à un sexe) et l’orientation du désir vers l’autre sexe (différent et complémentaire), il y a continuité, passage, homogénéité. Oui à une distinction entre « identité » et « orientation », non à une dissociation. Il y a une souffrance et un manque propres au désir homosexuel, qui ne proviennent pas, comme l’affirme l’idéologie gay (sic) »

 

Ce qui semble faire peur dans le genre n’est pas chez lui, encore un fois, la socialisation différenciée des garçons et des filles mais bien l’orientation sexuelle.

 

Véronique Margon occupe, quant à elle, un autre terrain dans l’espace théologique français. Elle incarne un courant plus modéré et ouvert du catholicisme français. Peut-être parce que cette religieuse dominicaine est une rare professeure d’une université catholique qui ait occupé la fonction de doyenne d’une Faculté de Théologie. Elle est sûrement sensible de l’intérieur aux logiques de sélection qui écartent les femmes, même de talent, de l’exercice de fonction qui restent au coeur de l’identité masculine sacerdotale (l’exégèse et la théologie). Véronique Margron a toujours eu le souci d’occuper le terrain du débat d’idées et d’opinions avec la société, même sur les thèmes qui sont au coeur de l’incompréhension contemporaine du catholicisme. Elle a eu comme directeur de thèse Xavier Thévenot qui, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, était le théologien moraliste catholique le plus ouvert dans le traitement éthique de l’homosexualité. On a pu ainsi la voir en 2010 s’engager dans un débat organisé par le Service de la Pastorale de Famille du diocèse de Lille et le groupe David et Jonathan sur l’accueil des personnes homosexuelles dans l’Eglise et l’accompagnement de leur famille. Le 27 mai 2011, répondant à l’appel de l’association Disputatio, qui veut remettre au goût du jour la tradition de l’université médiévale du débat d’idée en public, elle participe à la cathédrale de Rouen à une « dispute » avec le sociologue Éric Fassin autour des études de genre et de la différence homme-femme. On retrouve également Véronique Margron dans un dialogue avec l’historienne Florence Rochefort lors de l’émission oecuménique Kaïros« pourquoi la question du genre fâche-t-elle ? » diffusée le dimanche 6 novembre 2011 dans le cadre du programme religieux le Jour du Seigneur.

 

Par attentisme stratégique ou prudence intellectuelle, Véronique Margron ne critique pas frontalement la « théorie du genre ». Il est même rare de trouver cette expression dans sa bouche ou sous sa plume. Par contre, la théologienne veut défendre le sens chrétien de la différence structurante des sexes dans la Création. Pour cela, elle aime à rappeler l’exégèse catholique du premier livre de la Bible : la Genèse. Lors de la « dispute » avec Éric Fassin à Rouen, la théologienne note que les trois premiers chapitres de la Bible « ne parlent pas du genre, pas davantage de sexualité au sens conceptuel du terme, pourtant il est bien question d’hommes et de femmes, de masculin et de féminin. Avec Dieu ». Toujours selon elle : « Il n’y a pas de vérité scientifique à chercher ici sur l’origine de l’humanité. Mais bien une vérité du sens de l’humain dans le rapport qu’il entretient avec lui-même homme et femme et qu’ils entretiennent tous deux avec Dieu » (Homme, femme, quelle différence ?, pp. 54-55). La théologienne se situe globalement dans une ligne catholique traditionnelle où on peut retrouver les échos des catéchèses de Jean-Paul II sur la différence homme-femme ainsi que des textes de Josef Ratzinger/Benoît XVI sur cette question. Elle récuse ainsi toute forme de hiérarchie entre l’homme et la femme. Véronique Margron insiste également sur ce qui unit hommes et femmes « plus ressemblants que différents ». Mais, si hommes et femmes ont une place important dans la création qu’ils doivent achever, ils ne doivent pas oublier qu’ils viennent seconds. On comprend indirectement ici que le genre, entendu comme la remise en cause de la différence des sexes, pourrait être une forme de péché d’orgueil et porterait le risque de graves conséquences. De plus, la théologienne distingue bien que la différence suppose la« communion » entre des éléments qui restent distincts et ne doivent pas être confondus.

 

Sans pour autant souscrire à la position traditionnelle de « l’anatomie c’est le destin » qu’elle récuse, elle veut développer une voie moyenne où au donné naturel se rajoute une histoire humaine inscrite dans un devenir permanent : 

 

« Ce n’est pas l’humain qui choisit d’être homme ou femme. Il se trouve tel. Il vient au monde et à son histoire ainsi. Mais c’est la parole prononcée sur lui et celle que lui-même pourra affirmer qui lui permettront d’habiter pleinement ce qu’il est, et qui il est. La différence des sexes n’est pas un déterminisme mais la condition, d’une rencontre. Non la seule condition d’ailleurs. Car une fois de plus, la sexualité devient humaine grâce à la parole ajustée qui rend compte du respect, en quelque sorte du soin, de l’attention. Elle le devient aussi par la force - non violente - du désir de vivre et du désir de l’autre, qui rend possible de s’écarter de l’infans en nous. La différence des sexes n’est pas d’abord une construction sociale. Elle constitue l’humain qui est de l’un ou l’autre sexe. Cela n’interdit pas, culturellement, que du féminin l’homme et du masculin la femme. Là se situe la place des représentations, des transmissions, des cultures et la force de l’inconscient. Ce mixe entre le sexe et le genre n’est pas inné mais lié au langage. Et l’humain est le seul mammifère à être marqué tout en même temps par son histoire et par ce qui le constitue en arrivant au monde, un patrimoine génétique, un corps sexué, une constitution humaine. La tradition chrétienne ne défend pas une nature immuable, scellée depuis toujours. Mais bien une relation serrée, incompressible, entre le donné de naissance et la place de la culture, du juste amour - ou non - des siens, de l’éducation, des drames vécus et de leurs traces dans les profondeurs de l’être » (pp. 75-76)

 

Véronique Margron semble souscrire à une voie moyenne où au « roc biologique », expression d’origine freudienne qu’elle emploie, se rajoute une culture donnée et une histoire humaine. C’est sûrement cela le trait propre de la pensée de la différence des sexes de la théologienne qui la rend sensible à la dimension construite de l’identité sexué. Elle se déploie au cours d’une existence et d’une expérience. La théologienne insiste beaucoup sur le « langage » qui médiatise cette expérience ainsi que sur la « rencontre » avec les autres et avec Dieu. Cette ligne argumentaire lui permet de s’écarter d’une position trop naturaliste et d’inclure la diversité des parcours individuels. Néanmoins elle n’est pas in fine très éclairante ce qui pose problème dans le dialogue genre et catholicisme, à savoir pas tant la socialisation différenciée des garçons et des filles et la distribution différenciée des activités entre garçons et filles que les questions d’éthique et de politique contemporaines liées à l’homosexualité, la transidentité ou l’interidentité. Reste que Véronique Margron ne semble pas souscrire à la vision biaisée et caricaturale d’une « théorie du genre » comme un corpus idéologique unifiée de références visant un but politique défini.


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Références citées

 

Lacroix, Xavier, « Le « genre » dans les manuels de SVT : le regard de Xavier Lacroix », La Vie, édition électronique, 1er juillet 2011, disponible en ligne : 

 

___ (dir.), L’amour du semblable : questions sur l’homosexualité, Paris, Le Cerf, 1995, 225 p.

 

___, La Confusion des genres. Réponses à certaines demandes homosexuelles sur le mariage et l’adoption, Paris : Bayard-Études, 2005, 151 p.

___, Le Corps retrouvé, donner la vie c’est la recevoir, Paris, Bayard, 2012, 272 p.


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