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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La querelle autour des nouveaux manuels scolaires de biologie (VIII)

Article mis à jour le 9 mai 2012 et le 28 mai 2013

 

Une percée de la thématique viriliste dans le catholicisme ?

Comme d’autres sociétés traditionnelles, l’Eglise catholique a dû faire face à l’irruption de la modernité technique et démocratique. Cette dernière a remis en cause l’évidence d’une organisation fondée en nature des rôles sociaux et de la supériorité du masculin. Notons que plusieurs phénomènes sociaux ont rendu moins opératoire l’évidence de rôles naturels dans le jeu social : l’émancipation civique des femmes puis leur accession progressive aux études et au salariat, c’est-à-dire à l’espace public et aux responsabilités ; le recours aux méthodes contraceptives chimiques qui donnent davantage d’autonomie aux femmes vis-à-vis de la procréation ; ou encore l’émancipation des minorités sexuelles (dépénalisation, puis accès à de nouveaux droits) qui complexifie le fonctionnement social des unions et des filiations.

 

  Ces phénomènes ont placé les hommes hétérosexuels dans une situation inédite de leur histoire, du moins en Occident, en leur faisant perdre leur statut de norme implicite de la société et en les mettant vis-à-vis de nouveaux/nouvelles partenaires pas forcément choisis ni même encore pleinement acceptés et pas toujours en relation de sympathie vis-à-vis d’eux. Si certains hommes sont prêts à intégrer la perspective féministe, en faisant le constat d’une structure sociale patriarcale qui repose sur une conception biaisée du masculin, et sont prêts à retravailler à l’énonciation de ce dernier, d’autres restent attachés à l’ethos masculin traditionnel et appellent les hommes à garder leur place traditionnelle au sein des familles et de la société. Ils peuvent théoriser leurs discours sous la forme de l’anti-féminisme (le féminisme est un désordre social dangereux qu’il faut combattre) ou encore renverser la perspective féministe au nom d’un masculinisme (qui dénonce davantage les inégalités et les discriminations dont seraient désormais victimes les hommes suite à l’action des féministes et des homosexuels et qui veut maintenir de saines discriminations).

 

Cette mutation sociale épargne-t-il l’Eglise catholique, qui dans ses discours récuse clairement et le féminisme et le masculinisme radicaux au nom d’une tradition personnaliste, ou est-elle soumise aux effets paradoxaux d’une sécularisation interne ? De la promotion des femmes à l’éclosion d’un certain anti-féminisme, il nous semble que l’Eglise a également suivi cette trajectoire des années soixante à nos jours. depuis les années soixante-dix, on peut voir émerger dans les instances catholiques un souci continu de ne pas voir pour autant s’éroder la spécificité masculine sacerdotale. Rome a ainsi rappelé de manière doctrinale très claire et très forte l’exclusivité masculine et la discipline du célibat dans la définition du sacerdoce. Ce retour d’une spécificité sacerdotale se manifeste également par l’élaboration d’une nouvelle culture matérielle masculino-sacerdotale qui met fin à la période plus ouverte qui avait suivi le Concile et avait fait quasiment disparaître la soutane en France. Le constat s’impose de plus en plus que les jeunes prêtres sont attachés à leurs signes extérieurs d’identification (cols romains, chemises noires ou grises, cheveux courts) comme les jeunes garçons peuvent être attachés à leur vestiaire pour des raisons de reconnaissance identitaire. S’adressant à des prêtres polonais en 2007, Benoît XVI peut lui-même affirmer que « Le Christ a besoin de prêtres mûrs, virils, capables de cultiver une authentique paternité spirituelle ».

La virilité sacerdotale, comme rempart de la sécularisation ? Depuis les années 2000, on assiste dans le catholicisme français à l’essor de polémiques récurrentes autour de la question des filles enfants de chœur qui n’ont pas vraiment de précédents, même dans l’immédiat après-concile, et peuvent générer de nombreux articles ainsi que d’abondantes et complexes passes d’armes canoniques sur la blogosphère catholique. Étudiant cette question, la sociologue Céline Béraud a pu montrer comment, dans un nombre grandissant de paroisses, la « solution » passe par l’instauration de plus en plus répandue d’un service de messe différenciée sur la base du sexe, aux garçons revenant l’aide au culte stricto sensu (porter les burettes, les cierges, etc. en portant une aube) et aux filles les fonctions d’hôtesses (distribuer des feuillets, placer les personnes, etc. en portant un simple T-shirt). Se défendant de tout sexisme, les acteurs de ces remises en ordre sexué des liturgies concèdent toutefois volontiers vouloir « revaloriser » le sacerdoce aux yeux des garçons par l’exclusion des filles. En sous-main, ils ne font qu’énoncer l’idée qu’une fonction est dévalorisée quand elle est exercée par les femmes. « Revaloriser le masculin », « revaloriser le paternel », « dénoncer les limites de la mixité », « mettre à distance l’homosexualité masculine du masculin », telles sont des thématiques qui se multiplient dans un certain catholicisme et qui informent l’appréhension des études de genre. Ces dernières sont vues comme un moyen de niveler les différences entre hommes et femmes, banaliser l’homosexualité qui trouble les rôles sociaux ainsi qu’éroder l’autorité masculine. C’est ce qui ressort clairement de la façon dont l’un des experts du catholicisme français, le psychanalyse Jacques Arènes perçoit par exemple le genre.

Jacques Arènes (né en 1957) est un psychanalyste qui anime une rubrique psychologique dans l'hebdomadaire la Vie. Diplômé d’études supérieures de psychologie et de mathématiques, il officie pendant longtemps dans la sphère libérale. A partir de 2003, Jacques Arènes enseigne à la faculté jésuite de Paris : le Centre Sèvres. On le retrouve également dans de nombreux circuits éditoriaux catholiques. Il dirige ainsi la revue « Mieux Vivre » aux Editions de l’Atelier puis la collection «Le métier de parents» aux éditions Fleurus. Au coeur de ses travaux, il n’y a pas spécifiquement les études de genre mais son intérêt pour les rapports hommes-femmes et notamment le mal-être masculin l’ont amené à s’y intéresser. Il intervient ainsi en 2005 auprès de la Conférence Episcopale pour livrer son expertise sur la «théorie du genre». Cette conférence mise en forme constitue aujourd’hui un des textes de référence des évêques français sur la question. Il est d'ailleurs mis en en ligne sur le portail Eglise Catholique comme une ressource pour les fidèles catholiques et les acteurs pastoraux.

Jacques Arènes lit une évolution conceptuelle entre ce qu’il appelle les « gender studies » (les études de genre) et la « gender theory » (la théorie du genre), la seconde étant la combinaison militante et idéologique des premières auxquelles il accorde quelque crédit : 

« Les gender studies anglo-saxonnes, nées dans la lignée du féminisme, étudiaient et dénonçaient utilement les constructions culturelles liées au gender. La gender theory va beaucoup plus loin, et remet profondément en cause la notion même de genre. La question homosexuelle, en particulier, devient le lieu du refus de « l’hétérocentrisme » c’est-à-dire de la centration de la culture sur l’hétérosexualité. La problématique de la gender theory a ainsi glissé du refus du monde patriarcal au rejet du modèle hétérosexuel. Les théories traditionnelles du psychisme sont accusées d’inscrire dans l’ordre anthropologique et symbolique des données hiérarchiques instituées. La psychanalyse est dénoncée comme relais des religions et l’oppression hétéro-sexiste. Elle serait gardienne du fonctionnement normatif cherchant à imposer la « pureté sans reste et sans déchet » de la norme hétérosexuelle» (La question du genre, p.4) 

« La gender theory se diffuse de plus en plus dans les médias, et dans le débat public, en raison de sa vison politique de la sexualité, en relation avec l’activisime gay. Dans cette dimension militante, l’Eglise, mais aussi certaines approches, comme celle de la psychanalyse ou du structuralisme, apparaissent comme « l’ennemi » gardiennes de traditions enfermantes. La plupart des théoriciens actuels de la gender theory se situent dans la mouvance gay ou lesbienne. Mais cette question est, bien entendu, plus complexe, et l’histoire du gender se déploie dans le sillage des mouvements féministes et de la défense des minorités. La théorie du genre ne se résume pas à des idées agitées dans des cénacles intellectuels. Elle constitue le corpus idéologique utilisée par les lobbys gay pour défendre leurs idées soumises au législatif, notamment le mariage dit «homosexuel » (La problématique du genre, p. 3) 

Pour résumer, on peut dire que Jacques Arènes fait la procéder la théorie du genre de plusieurs intellectuel.le.s de la seconde moitié du XXe siècle :

  • la philosophe française Simone de Beauvoir dont il rappelle la phrase clé «on ne naît pas femme, on le devient» (La problématique du genre, p. 4)
  • le psychanalyste américain Robert Stoller qui a travaillé sur la transexualité aux Etats-Unis dans les années soixante-dix (La problématique du genre, p.5) et qui, le premier, utiliser gender pour parler du sexe social ou du rôle sexuel,
  • l’anthropologue Françoise Héritier et ses travaux sur la «valence (valeur) différentielle des deux sexes» (La problématique du genre, p. 5)
  • l’anthropologue Thomas Laqueur et son histoire de la vision du corps en Occident à travers les siècles (La problématique du genre, p. 8)

Jacques Arènes est prêt à reconnaître la valeur intellectuelle de ces différents travaux et - en cela il se distingue d’un ton plus méprisant qu’on peut retrouver chez Tony Anatrella ou Margaret Peeters - mais il estime que ces penseur.e.s auraient auraient fait l’objet d’un réemploi militant excessif chez les féministes anti-essentialistes et les militants homosexuels. Ces derniers auraient cherché à déconstruire coûte que coûte le « roc biologique » qui « servirait de caution à une hiérarchisation des genres » (La problématique du genre p.6). Il fait cette lecture en utilisant plusieurs auteur.e.s comme Monique Wittig, Michel Foucault et Judith Butler. Cette dernière est clairement définie comme la « théoricienne du genre » ou la chef de file de la théorie du genre. En fait, pour Jacques Arènes, les philosophes de la déconstruction ou post-modernes deviennent les « théoriciens du genre ». Le mouvement queer « serait l’extrême contestation issue des gender studies » (La problématique du genre, p.9) 

 

♣ Aux origines de la théorie du genre : homosexuels et féministes

Jacques Arènes aime ainsi à dénoncer plusieurs phénomènes sociaux et culturels qui auraient abouti à l’émergence de ce qu’il appelle la théorie du genre :

  • la critique de la psychanalyse comme science normative et aliénante, 
  • l’émancipation des minorités sexuelles et l’organisation d’un mouvement LGBT,
  • ce qu’il appelle la « défaite du mâle hétérosexuel ».

A le lire, on comprend que la théorie du genre procède autant qu'elle nourrit ces phénomènes. Pour le psychiatre, la « question homosexuelle » prend dans notre société une place trop importante « eu égard à la proportion de personnes concernées » (La question du genre p.4). C’est l’épidémie du sida qui aurait donné une importance indue à la question homosexuelle :

« le catalyseur historique fut l’épidémie du sida, qui a positionné du monde homosexuel masculin comme victime très réelle d’une hécatombe. Avec le sida, l’imaginaire collectif de l’homosexualité a profondément changé. La réelle souffrance de la communauté homosexuelle a instillé dans l’inconscient contemporain l’idée de l’homosexuel comme victime. La mauvaise conscience par rapport à une telle épidémie a inspiré dans nos inconscients l’idée d’un mal «homophobe». La souffrance des homosexuels dans ces années-là a télescopé la mauvaise conscience plus ou moins homophobe du monde occidental.» (La question du genre, p. 4)

Jacques Arène semble d'emblée récuser la légitimité de la politisation de la question homosexuelle. Il l’analyse avant tout - comme Tony Anatrella - comme une pathologie sociale. Chez lui, l’émancipation politique des minorités sexuelles peut faire l’objet d’une explication réductible à la  psychologie. Des homosexuels, exploitant les souffrances de l’épidémie du sida, se seraient « progressivement définis comme communauté » en développant « un discours revendicatif de type victimaire » (idem). Le psychanalyse cherche toutefois davantage à approcher l’homosexualité contemporaine, notamment à partir des écrits philosophiques des années soixante-dix comme ceux de Michel Foucault ou Guy Hocquenghem, dont il fait les premiers propagandistes d’un programme de subversion sociale. De ces auteurs, il garde principalement l'idée de la remise en cause de la normalité du désir sexuel et la recherche d’une esthétique de vie empruntant au monde antique.

A ses yeux, l’homosexualité contemporaine aurait acquis une place centrale dans l’émancipation sexuelle. De toutes les formes sexuelles, elle est en effet celle qui distingue le plus nettement la « jouissance érotique » de la « sexuation », disons le plaisir de la procréation. Elle place également au coeur de la quête de soi, ce qu’il appelle la « subjectivation », l'accomplissement du désir sexuel. C’est de ce terreau militant homosexuel que serait issu la « gender theory » pour promouvoir ses desseins (SER, pp. 44-45). Le processus de subjectivation homosexuelle contaminerait en retour le processus de subjectivation contemporain car il repose, non pas sur la confrontation de l’autre - entendu en termes psychanalytique comme l’autre sexe - mais sur l’autonomie totale du moi :

« Le sujet du gender est un sujet de l’immanence et de l’autoproduction. Ce n’est pas un sujet herméneutique qui se penche sur ses déterminations passées, produisant des possibilités en avant de lui-même dans un telos autarcique » (La problématique du genre, p. 14)

« Un [...] enjeu très concret de la gender theory est bien de se débarrasser de la différence comme moteur d’appel à l’altérité, par des systèmes d’autoproduction du sens. L’autocréation continuelle fuit ainsi le drame existentiel qu’est l’homosexualité, qui est retourné, récupéré en drame bien plat de l’homophobie et de l’imposition de normes insupportables » (La problématique du genre, p. 16)

 

♣ La crise de l’homme hétérosexuel contemporain prise sans nuance ni critique

Pour Jacques Arènes, l’émancipation des femmes et des minorités sexuelles depuis les années soixante-dix s’est également traduit par une critique excessive du masculin hétérosexuel même s’il a conduit à une remise en cause parfois juste du patriarcat. Ce patriarcat, pour le psychanalyse, est une histoire passée :

« Le patriarcat décline, mais pas dans tous les milieux. Les femmes sont encore loin de bénéficier d’une véritable égalité des droits. Il y a encore des comptes à régler. Une certaine figure du masculin fait les frais de cette évolution, un masculin associé à la violence, l’autorité, l’oppression. » (Psychologie.com) 

Si le psychiatre est prêt à reconnaître que, jadis, les hommes avaient une place disproportionnée dans la sphère politique et économique, il développe clairement des idées masculinistes. Le psychiatre dénonce les « excès » des discours féministes et homosexuels qui créeraient de la souffrance chez les hommes hétérosexuels :

« La dénonciation de la domination masculine [...] est une figure imposée du « politiquement correct », et ce qui est entendu en cure psychanalytique s’avère sidérant [...] les hommes analysants, issus des classes favorisées, surtout ceux qui se situent dans la tranche des 40-60 ans, tiennent un propos culpabilisé de l’ordre de l’auto-dénonciation, voire de la haine de soi : ils n’ont pas su être à l’écoute de leur compagne, ni leur parler d’ailleurs, et ils n’ont pas trouvé la manière de s’occuper de leurs enfants. D’un autre côté, le monde social montre, notamment dans les classes défavorisées, une réelle volonté de domination masculine, assortie d’une amertume liée à la réussite scolaire des filles » (La question du genre, pp. 47-48) 

Avec le lexique propre de la science psychologique, Jacques Arènes reprend l’essentiel des constats masculinistes comme la souffrance des hommes qui se sentent coupables et émasculés, la souffrance des fils qui n’ont pas de pères, le développement conséquent de l’homosexualité masculine comme le reflet d’une société sans père, la souffrance des femmes qui veulent des hommes virils, etc. Les générations émergentes seraient en recherche d’une « figure paternelle ». A lire le psychanalyste, on a l'impression que le monde contemporain serait cliniquement en manque d’hommes virils et hétérosexuels. Ce constat de ruines lui permet d’annoncer un programme : la réhabilitation de l’homme hétérosexuel et la ré-évaluation du patriarcat passé. Ce dernier « ne mérite pas l’opprobre dont il est aujourd’hui stigmatisé » (La question du genre, p. 48). Il était un système où femmes et enfants consentaient au pouvoir des hommes pour le bien de la transmission. Il veut retrouver la mémoire des « relations vivantes entre hommes et femmes, où existaient aussi du goût et du plaisir » (idem, pp. 48-49). Face à ce monde disparu, il appelle à la construction d’une « maison des hommes » « qui ne serait pas celle d’un lieu de violence contre les femmes ou envers ceux qui ont une orientation sexuelle différente » (idem, p.49) :

« Notre époque est nostalgique non pas des hiérarchies du patriarcat mais d’un certain rapport à l’altérité qui libérerait de l’auto-définition de soi »(idem, p. 50)

« Le temps passé n’était pas seulement constitué par l’horreur de l’emprise patriarcale, mais [...] il était aussi siège d’une histoire qui n’était pas figée, où hommes et femmes ont construit ensemble des relations amoureuses, parentales, éducatives qui avaient du sens et de la saveur, malgré leurs limites. » (idem)

« Je pense que les hommes peuvent retrouver des territoires masculins qui n’engendrent pas forcément de domination. Au-delà de l’autorité, ce qui était dévolu aux hommes dans le monde de nos parents ou de nos grand-parents, c’était la tâche d’accompagner les enfants au-devant de la souffrance, des épreuves de la vie. C’est aussi là d’assure la transmission d’un savoir, il ne s’agit pas de dire que ces territoires n’appartiennent qu’à eux et que les femmes ne peuvent pas les investir. Tant mieux si les hommes s’occupent des enfants et les femmes de l’exploration du monde. Ce qui me semble important, c’est la différence» (Psychologie.com)

Le programme de Jacques Arènes est plus largement développé dans son ouvrage Lettre ouverte aux femmes de ces hommes (pas encore) parfaits... (Fleurus, 2005). En fait, de nombreux constats intéressants issus de sa pratique clinique, informent ainsi les travaux de Jacques Arènes et les illustrent. Malheureusement il enferme les phénomènes sociaux dans une explication psychologique souvent simplificatrice et partiale et, du coup, pêche souvent par angélisme. S'il évoque à partir de son expérience clinique la souffrance hétérosexuelle masculine contemporaine - dont on ne veut pas mettre en doute ici la pertinence et le contenu - , il le fait en ignorant totalement les données statistiques qui permettent de la nuancer ou du moins d'appeler à une interprétation d'une plus grande complexité : l'égalité encore toutes relatives entre hommes et femmes dans les salaires ou la représentation dans les sphères de direction, les différences socio-économiques entre hommes et femmes qui font que les femmes sont les grandes victimes de la précarité, le taux de violence conjugale, et la proportion de maris violents par rapports aux femmes violentes, ou l'importance de la violence verbale et physique à l’égard des personnes homosexuelles ou transidentitaires dans les sociétés industrialisées. Si le patriarcat avait disparu, comment expliquer les discriminations et la violence à l’égard des femmes et aux homosexuels ? Bref, comme souvent dans les argumentaires de type masculiniste, Jacques Arènes occulte tous les éléments qui noircissent le tableau et appellent à des raisonnements plus complexes et nuancés.

On l'aura compris, pour Jacques Arènes, il y a au coeur des gender studies les revendications militantes homosexuelles. Mais loin de leur donner un crédit spécifique ni même s'interroger sur leur pertinence, ce dernier se contente d'une relation de mise à distance. S'il fallait une illustration de la justesse de certaines analyses de ce qu'il appelle la théorie du genre, on ne pourrait en concevoir de meilleur. Chez le psychanalyste, on retrouve bien des ressorts de l'homophobie subtile des classes supérieures ou de l'homophobie peut-être plus ordinaire. Pour le psychanalyste, l'homosexuel n'est pas tant un sujet libre, autonome et égal en droit à lui-même qu'un objet d'étude clinique que l'on peut réduire à une pathologie. Même si Jacques Arènes, par prudence et expérience d'une part, par intériorisation de ce qu'il nomme lui-même le « politiquement correct » d'autre part, récuse trop directement l'idée de l'homosexuel malade. On retrouve chez lui la même façon alambiquée que Tony Anatrella d'insinuer que l'homosexualité est fondamentalement un mal être, une souffrance et un désordre d'origine psychologique. Par un retournement causal classique, la culpabilité homosexuelle n'est pas interprétée comme le fruit d'une culpabilisation sociale mais comme le reflet d'un problème personnel :

« le sujet désirant n’est alors pas structuré dans la sexuation. Il est mené par les pulsions et les désirs partiels. Les structures anhistoriques de sexuation sont considérées comme un impératif symbolique à rejeter, afin de prôner la prééminence de l’expérience et du vécu [...] de fait, le monde psychanalytique est aujourd’hui divisé : beaucoup de collègues évitent d’aborder la question « piégée » de l’homosexualité, où ils risquent d’être accusés d’homophobie. Il est difficile aujourd’hui d’évoquer, même d’une manière nuancée, la part de difficulté ou de souffrance psychique en relation avec l’orientation sexuelle » (La problématique du genre, p. 12) 

Interrogé dans l'hebdo la Vie par une grand mère s’inquiète de savoir si son petit fils pourrait devenir homosexuel, Jacques Arènes lui répond par une litote assez transparente :

« Parlons d’abord de ce qui semble être votre inquiétude concernant la future orientation sexuelle de cet enfant. Il n’est pas très politiquement correct de manifester aujourd’hui cette inquiétude. Je pourrais vous rassurer et vous dire que tout ceci n’est pas très grave, et qu’il suffit d’accompagner ce ce petit garçon, sans le stigmatiser, dans ses préférences actuelles, pour l’aider à progressivement à dire qu’il est profondément. Je pourrais le faire, mais je ne le pense pas » 

Ces positions tranchent étonnement avec l'entretien que Jacques Arènes avait donné il y a quelques années à Claire Lesegretain dans son ouvrage Les Chrétiens et l'homosexualité (Paris, Presses de la Renaissance, 2004, 402 p.) où il concevait qu'un couple homosexuel pouvait être un chemin d'humanisation pour les deux. On retrouve également chez Jacques Arènes une tentation bien courante lorsqu'on se confronte à l'altérité de manière gênée : distinguer la personne du phénomène dénigré. Le psychanalyste verse ainsi facilement dans la dialectique « j'aime les homosexuels/je désapprouve l'homosexualité ». Cette figure de rhétorique permet surtout de se ménager une posture charitable et généreuse, tout en instillant une forme de jugement culpabilisant à l'égard d'autrui. Cela se double chez lui d'une posture que l'on pourrait qualifier de paternaliste. En permanence, il tend à se présenter comme l'homme en posture innatteignable qui peut à loisir dispenser les bons et les mauvais sentiments et sait mieux qu’autrui ce qui est bon pour lui :

« Nous avons à redire l’homosexualité comme drame, drame qui n’est pas simplement le résultat de l’homophobie ambiante, mais une difficulté et une souffrance essentielle et psychique. Nous avons à exprimer le fond de blessures de bien des trajectoires homosexuelles, sans, bien entendu, identifier le sujet à cette blessure. » (La problématique du genre, p. 17)

 

♣ Au coeur du genre : une vision essentialiste de l’homosexuel masculin

Une bonne partie de la réfutation de la « théorie du genre » par Jacques Arènes, repose finalement sur une compréhension simplifiée du monde homosexuel contemporain auquel il l’associe. L'essentiel de sa démonstration tient en fait sur une réification de l'homosexuel masculin. Pour grossir le trait, on peut écrire qu'aux yeux du psychanalyste, la théorie du genre serait la production maladive d'un homosexuel puéril, narcissique, efféminé, n'aimant pas les hommes hétérosexuels, qui lit Judith Butler et Michel Foucault (qu'il approuve sans réfléchir), qui milite et travaille activement et en permanence à la révolution sexuelle, qui ne pense donc qu'au sexe, et qui, en somme, est une variante pathologique et pervertie de la norme hétérosexuelle qui définit la bonne humanité (car elle est « ouverte à l'autre »).

Avec Jacques Arènes, l’homosexuel masculin (car la lesbienne est plus qu’invisible chez lui : elle est impensée) ne pense qu’au sexe car sa sexualité, on l'aura compris, n’est pas sexuation mais recherche de plaisir. Cette sentence frappée du sceau de la vulgate psychanalytique lui permet d'échapper à toute forme d'analyse plus complexe dans laquelle les personnes ne seraient pas des types mais des individus de chair et d'os qui ont des trajectoires propres et parfois contraire à leur groupe d'appartenance ou au stéréotype associé à leur groupe. Car les impensés sont nombreux dans la vision bien manichéenne des choses que développe Jacques Arènes. Sur quoi fonde-t-il ce constat de l’hypersexualisation homosexuelle ? Les hétérosexuels ne sont-ils eux-mêmes pas aujourd’hui les agents majeurs de l’émancipation sexuelle de leur propre chef - sans parfois souscrire aucunement aux objectifs de la révolution homosexuelle - ? Si le monde homosexuel masculin met en avant son désir unique et insatiable désir comme ferment de son identité, comment pense-t-il les homosexuel.le.s qui affirment vouloir vivre dans une union conjugal stable ouvert à des enfants ? Ne sont-ce plus alors des homosexuels participant à la culture gay ? Comment situe-t-il et comprend-t-il homosexuels critiques de cet hypersexualisation ?

Qu'est-ce, au fond, que l’ « altérité » en dehors d'une figure de langage bien pratique ? En quoi garantit-il que l'hétérosexualité, contrairement à l'homosexualité, se fonde vraiment sur une ouverture aux autres (entendu comme classe sociale ou ethnie ou religion par exemple) ? Dans la prose de Jacques Arènes, les homosexuels deviennent surtout les porteurs d'une révolution apocalyptiques dont les dernières lignes du Document Épiscopat montre toute la virulence et un certain manque de nuance. Les homosexuels sont accusés pas moins de porter les germes d'une « guerre des sexes » :

« Si nous basculons dans un monde où n’existeraient que l’auto-définition pour chacun des trajectoires singulières du genre, qu’en sera-t-il du rapport à la sexuation ? D’un côté peut se développer de plus en plus, la recherche éperdue des plaisirs dans une perte irrémédiable de la rencontre ; d‘un autre côté, le désarrimage vis-à-vis du modèle hétérosexuel peut amener à une exacerbation de ce que l’on a appelé la guerre des sexes. Dans ce dernier cas, c’est souvent vrai dans les séparations, le monde de l’autre sexe devient globalement objet de haine ou de dérision » (La problématique du genre, p. 18)

Jacques Arènes, par certains égards, semble ne pas reconnaître la masculinité des homosexuels masculins ou, du moins, voire leur présence une menace sur le rapport entre hommes et femmes. Cela se fait au prix d’une idée douteuse et tangentiellement homophobe : celle que l’homosexualité masculine serait en conflit avec la masculinité et non une de ses composantes. Ce thème est également paradoxal alors qu’on présente souvent les homosexuels des deux sexes comme ceux capables d’établir des ponts entre les différentes cultures féminines et masculines socialement majoritaires entre lesquels ils oscillent. Alors que leur situation de minoritaire leur donnerait des qualités souvent propres de perception et de médiation des enjeux de genre qui traversent la société, Jacques Arènes semble s’en tenir à une vision très hostile des rapports entre homosexualité et hétérosexualité.

Dans une modernité, perçue comme hostile sur les questions de la sexualité et de la bio-éthique, le catholicisme contemporain semble donc chercher le discours le mieux à même de l’épauler dans la défense de ses positions. Or, c’est parmi l’un des éléments les plus significatifs de la modernité intellectuelle, la psychanalyse, qu’il a longtemps combattu ou du moins critiqué, qu’il trouve aujourd’hui le meilleur outil pour s’opposer aux revendications politiques des militants féministes et homosexuels quitte à endosser des accents masculinistes sûrement pourtant compatible avec la tradition personnaliste et humaniste du catholicisme.

 

Références citées

Arènes, Jacques, « La question du « genre » ou la défaite de l’homme hétérosexuel en Occident », Études, tome 406, 1, pp. 42-50.

___, « La problématique du « genre », Documents Épiscopat, n° 12, 2006, 19 p.

___, « Quelle place pour les hommes dans la vie contemporaine ? », Conférence prononcée à la Salle du Chapeau rouge à Quimper et organisée par l’association la liberté de l’esprit, en ligne à l’adresse suivante :

___, « Tensions masculin-féminin », L’Esprit du temps, imaginaire et inconscient, 2, 10, pp. 9-10

Lemoine, Laurence, Entretien avec Jacques Arènes : « La différence des sexes est un lieu de création », disponible en ligne sur le site psychologie :

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