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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

La "disputatio" entre Véronique Margron et Eric Fassin à la cathédrale de Rouen (mai 2011)

Compte-rendu de : FASSIN, Eric et MARGRON, Véronique (2011) Homme, femme, quelle différence ? Paris : Salvator, "Disputatio", 120 p. 


Issu d'un débat public ayant eu pour cadre la cathédrale de Rouen le 27 mai dernier lors des traditionelles fêtes de Jeanne d'Arc, il faut saluer la dernière livraison de la collection "Controverses" de l'éditeur Salvator intitulé Homme, femme, quelle différence ? On y retrouve la transcription de la controverse publique qui a opposé Eric Fassin et Véronique Margron. Le premier est professeur de sociologie à l'Ecole Normale Supérieure d'Ulm. Il est sûrement l'un des représentants actuels les plus connus des études de genre dans le paysage universitaire français. Véronique Margron est une religieuse dominicaine. Professeure de théologie morale, elle également présidé la Faculté de Théologie de l'Université Catholique d'Angers. Ancienne élève de Xavier Thévenot, elle incarne peut-être le mieux aujourd’hui ce courant de théologie moral proprement français qui cherche une voie entre un libéralisme intellectuel trop affiché et les intransigeances plus romaines.

 A l'origine de cet ouvrage, on retrouve l'association Disputatio qui s'attache, avec une certaine intelligence, à relancer le débat d'idées sur le modèle de l'université médiévale où deux personnes présentaient une thèse opposée. Selon ses créateurs, il s'agit pour "deux maîtres reconnus à s'affronter pour une meilleure compréhension des nuances, des implications et des conséquences du problème abordé" (avertissement, p. 7). Le livre qui en résulte répond plutôt favorablement à ce programme. Il faut d’emblée noter que l’opuscule se distingue de la tonalité bassement polémique qui, d’habitude, entoure l’évocation en contexte catholique des études de genre.

 Tout au contraire, il ressort même comme une sereine atmosphère d’écoute et une attention mutuelle entre les deux intervenants. Eric Fassin avoue au début de son intervention «être impressionné de prendre la parole dans un tel cadre» quand bien même «(ses) engagements, tant intellectuels politiques, en matière de genre et de sexualité n’y sont pas forcément en odeur de sainteté» (p. 18). L'universitaire s'étonnera même à la fin de son intervention de l'accueil qui lui a été réservé par les catholiques de Rouen notant: "Je n'ai pas toujours connu à l'Université des échanges aussi respectueux et amicaux" ! Véronique Margron, de son côté, reconnaît bien volontiers, selon le mot d’Heidegger et la formulation de Luce Irigaray, que chaque époque a une chose à penser et que celle de notre temps est la différence des sexes ! Durant les deux interventions, il émane de façon générale comme une bienveillance des intervenants à l’égard de la parole de l’autre, bienveillance qui ne cache toutefois pas des désaccords.

 

♣ La position d’Eric Fassin : «Signe des temps : du genre au sexe»

Eric Fassin place son intervention sous l’évocation assumée de Vatican II en voyant comme le passage «du sexe au genre» comme un «signe des temps». Partant du constat qu’aujourd’hui, contrairement à jadis, il n’est plus évident d’affirmer sans questionnement ni débat qu’il existe une différence des sexes, il cherche à s’en réjouir davantage qu’à s’en inquiéter :

«d’un côté, l’ombre menaçante du signe de Jonas, voire la fin des temps ; de l’autre, les lumières de l’actualité démocratique, soit le temps présent. Cette ambiguïté me paraît au coeur de la réflexion que nous essayons de mener ici : faut-il déplorer ou se féliciter de cette troublante remise en question, qu’on peut qualifier de trouble dans la différence des sexes ?» (p. 20)


◊ L’essor des thèses naturalistes contre les études de genre

Face à la hausse des naissances en dehors du mariage, du succès du PACS, de l’alignement des droits face au mariage, à l'adoption et à la procréation médicalement assistée, entre homosexuels et hétérosexuels, le sociologue note l’essor des thèses «naturalistes»: «en réaction à ces évolutions sociales et politiques (...) beaucoup sont tentés de présenter le mariage et la famille, sans craindre le paradoxe, voire l’oxymore, comme des «institutions naturelles» » (p. 21). Eric Fassin souligne d’emblée le caractère surprenant de cette «naturalisation» dans le sens où «la rhétorique de la nature masque mal la naturalisation, et donc l’artifice. De fait le simulacre, n’est pas la vie, comme nous le rappelle d’ailleurs le mot «naturalisation», qui s’emploie aussi pour les animaux empaillés». Dans un premier temps de son exposé, le sociologue s’attache donc à démontrer contrairement «aux évidences les mieux ancrées dans notre sens commun» que la différence des sexes n’est pas une simple donnée de la nature.

◊ Le concept de genre et son histoire

Pour étayer son argumentation, Eric Fassin, développe une longue partie dans laquelle il rappelle l’origine, l’histoire et le sens du concept de genre comme la construction sociale historiquement variable de la différence des sexes. Le sociologue cherche d'emblée à dé-dramatiser l’emploi du concept de genre qui peut faire peur :

 "Le mot genre en français, est familier à toutes et à tous : dès l’école primaire,nous entendons parler du genre des mots -(...) masculin, féminin (sans parler du neutre!) : nous comprenons très tôt que le genre est conventionnel. La chaise n’est pas plus femelle que le fauteuil n’est mâle (...) bref le genre c’est d’une simplicité enfantine ! Pour prolonger cette définition scolaire dans un registre savant, je commencerai par rappeler la formule célèbre de Simone de Beauvoir : on ne naît pas femme, on le devient. De la même manière, on pourrait dire qu’on ne naît pas homme, mais qu’on le devient." (pp. 25-26)

On saura gré à Eric Fassin de livrer une histoire plutôt précise et concise du concept de genre et des débats l’entourant (pp. 28-34). Le sociologue rappelle comment le concept pré-existe au féminisme. Il se formule dans la psychologie et la psychiatrie américaine autour des travaux de John Money et Robert Stoller autour de l’intersexuation et la transexualité. Le concept de genre fut ré-employé par la suite dans les études féministes par des sociologues et anthropologues (Ann Oakley, Rayna Reiter, Gayle Rubin) comme outil critique qui interroge les attentes normatives :

"Dénaturaliser l’ordre sexuel en parlant de genre, ce n’est pas tant politiser le sexe que révéler au grand jour combien il a toujours déjà été politisé. Le féminisme n’introduit pas pas les rapports de pouvoir ; il les donne à voir en les explicitant." (p. 31) 

Eric Fassin montre aussi toutes les limites de la première génération d’études de genre qui ont éconduit la différence entre nature et culture sans interroger véritablement le premier terme. Il en arrive donc assez rapidement à l’évocation des travaux de Judith Butler dont il rappelle la pertinence de la critique : «la différence des sexes ne préexiste pas, dans un lieu naturel à l’abri de l’histoire, à sa construction sociale» (p. 32). Le sociologue rappelle l’importance des travaux de Thomas Laqueur et d’Anne Fausto-Sterling qui ont montré la valeur relative de la définition anatomique à travers l’histoire ou la biologie contemporaine.


◊ Le mauvais genre des catholiques

A plusieurs reprises, Eric Fassin évoque, avec une certaine pertinence, la façon dont le Magistère, certains catholiques et des théologiens comprennent ce qu’ils appellent la théorie du genre pour en montrer les limites :

- la théorie du genre inviterait chacun à se déterminer volontairement à devenir homme ou femme :

"Le genre ne résulte pas plus d’un choix individuel qu’il n’est l’effet d’une détermination sociologique. On ne choisit pas, par un acte de volonté pure, de devenir homme ou femme. On ne s’invente pas, on ne se réinvente pas au gré de ses fantaisies. L’exemple des personnes trans (transexuelles ou transgenres) le confirme paradoxalement : leur choix de changer de sexe ou de genre renvoie en effet à une nécessité intérieure forte. Il serait donc aussi faux que violent d’y voir une lubie symptomatique de quelque individualisme contemporain ; mais il ne serait pas moins trompeur de renvoyer cette quête de soi à quelque détermination naturelle" (p. 28)  

Plus loin, dans le débat : 

"Le genre c'est une affaire de normes : en tant que sociologue, je suis payé pour y croire ! Il ne s'agit pas de coire que "je" réinvente le monde tous les jours, dans l'omnipotence. En revanche, "nous" pouvons renégocier les règles du jeu, et redéfinir le monde dans lequel nous vivons. Nous sommes les hériters d'une histoire ; mais l'histoire n'est pas seulement du passé : elle se joue au présent. Nous n'acceptons plus, ou plus si facilement, des rôles impartis aux hommes et aux femmes qui, naguère encore, nous paraissaient "naturels"." (pp. 94-95)

la théorie du genre remet le lien évident entre le genre et la sexualité: 

"C’est un autre malentendu qu’il convient d’éviter, et d’autant plus qu’il est alimenté par des textes issus du Vatican, le genre ne se confond nullement avec la sexualité: entre les deux, il y a un rapport ; mais ce rapport, loin d’être simplement d’équivalence, demande toujours à être pensé." (p. 36) 

"Le genre ne se distingue pas de la sexualité ; ou plus précisément, la différence des sexes s’opposerait au genre comme l’hétérosexualité à l’homosexualité." (p. 40) 

Eric Fassin conclue sur les enjeux de la querelle autour du genre en rappelant trois éléments : politique, scientifique et humaniste. Le premier c’est que dans les sociétés démocratiques occidentales «l’ordre social n’est pas défini par un principe transcendant - Dieu, la nature ou la tradition. Les normes sont instituées de manière immanente» (p. 41). Le second c’est sa conviction scientifique que «la différence des sexes est une institution ; elle n’est donc pas naturelle» (p. 42). Le dernier veut dénoncer la violence contenue dans la naturalisation en n’hésitant pas à recourir à un certain pathos : «s’il importe de dénaturaliser la différence des sexes, c’est que sa naturalisation comporte une part de violence. Imposer la norme, au nom de la nature, c’est renvoyer tous ceux qui ne veulent ou ne peuvent s’y reconnaître non seulement dans l’anormalité, mais aussi dans l’enfer des vies «contre nature». Toutes les personnes qui n’entrent pas, ou mal, dans cette norme naturalisée du sexe et de la sexualité, subissent cette violence de plein fouet. La norme qui ne se donne pas comme norme, c’est-à-dire qui travestit son arbitraire en s’instituant en nature, n’en est plus que violente - tant il devient difficile de résister à ses injonctions. Je songe ici aux hommes qu’on ne juge pas assez virils, ou aux femmes qu’on juge trop masculines ; je songe avec à ces jeunes gens qui se suicident en découvrant leur orientation sexuelle » (p. 42). Plus malicieuse et moins attendue peut-être la notation finale sur un Vatican promouvant à tout prix une «loi naturelle» dans la défense du mariage hétérosexuelle tout en réservant le sacerdoce à des hommes interdits d'exercer en acte leur sexualité.


♣ En regard, l’exégèse de Véronique Margron

C’est sur un tout autre terrain que Véronique Margron place sa réflexion. Elle livre un autre éclairage sur la question du genre à partir de la tradition chrétienne. L’exégète rappelle tout d’abord l’importance de la Parole de Dieu contenue dans la Bible pour les chrétiens. Si les textes ne sauraient totalement se détacher de leurs contextes de naissance, ils gardent une pertinence et peuvent parler des enjeux contemporains. Véronique Margron s’attarde sur les deux récits sur la création de l’homme et de la femme qui se trouve dans les trois premiers chapitres du livre de la Genèse :

"Mise ne forme entre le VIe et le IVe siècle avant notre ère, ils ne parlent pas du genre, pas davantage de sexualité au sens conceptuel du terme, pourtant il est bien question d’hommes et de femmes, de masculin et de féminin. Avec Dieu. Il n’y a pas de vérité scientifique à chercher ici sur l’origine de l’humanité. Mais bien une vérité du sens de l’humain dans le rapport qu’il entretient avec lui-même homme et femme, et qu’ils entretiennent tous deux avec Dieu»" (pp. 54-55).


◊ Le premier récit de la Genèse

Dans le processus de la Création, dont Véronique Margron souligne le caractère de séparation des éléments et de mise en ordre de la création. Commentant le verset «Dieu créa l’Homme à son image, à l’image de Dieu, il le créa ; homme et femme, il les créa» (Gn 1, 26), elle note : 

"Dieu n’est pas un être sexué, et pourtant parler d’homme et femme est la meilleure manière de faire signe vers qui est Dieu, car ils sont son meilleur vis-à-vis. Dans tout ce que Dieu a crée, ce sont eux qui vont être le meilleur signifiant de qui il est Lui (...) la différence des sexes n’est pas un accident malheureux de l’histoire mais appartient, pour l’auteur du récit de la Genèse 1, au geste de Dieu lui-même, l’inscrivant alors dans la condition même de l’humain» (pp. 56-57) 

Plus loin :

«Homme et femme sont plus ressemblants que différents car il sont ensemble distincts - sans hiérarchie entre eux - de tout le reste de la création, et par la parole de Dieu en deviennent les garants, les «promoteurs».» (p. 58)

La théologienne tire quelques réflexions de cette lecture. Tout d’abord, si l’humain est co-créateur du monde, il ne doit pas oublier qu’il vient «second» après Dieu» «cela non tant pour rabaisser son possible orgueil que pour le protéger de la violence, qu’il fait trop souvent déferler quand il se prend pour le seul, l’unique» le premier, le maître du monde et de lui-même» (p. 59). On comprend indirectement ici que le genre entendu comme la remise en cause de la différence des sexes serait donc à la fois de l’orgueil et porterait le risque de catastrophe sans que jamais ces dernières ne soient développées en dehors de périphrases. De plus, Véronique Margron distingue bien que la différence suppose la «communion» entre des éléments qui restent distincts et ne doivent pas être confondus.


◊ Le second récit de la Genèse 

Selon la théologienne, le second récit de la Genèse est moins facile à commenter. Il est historiquement composé avant le premier de la Bible actuelle. Il est également «plus long et très complexe, avec de nombreux événements» (p.61). Dans ce récit, Dieu place «adam», dont la théologienne rappelle que la traduction la plus juste serait «le glaiseux», dans un jardin. «A cette étape du récit, l’être qui est posé au milieu du jardin n’est pas sexué» (p. 63). Endormi par Dieu, c’est de son côté, et non de sa côte, qu'est issue une femme : «isha». A partir de ce moment, le récit désigne «adam» par «ish» (l’homme) par rapport à «isha» (la femme) : «ainsi pour  quel’homme existe, la femme doit exister» (p. 65). 

Véronique Margron développe alors une réflexion sur les liens qu’entretiennent ce qu’elle qualifie de «roc biologique» (1) et le langage contemporain pour l’aborder :

 « Ce que Dieu fait avec le côté de l’adam endormi, ce qu’il crée, ce n’est pas un être - une femme - mais deux en quelque sorte : la femme et l’homme. Mais cette création demande la reconnaissance par le langage avec toutes ses ambiguïtés. Pouvons-nous nommer ceci le «roc biologique» ? Peut-être. Mais, au regard du récit, c’est un peu tirer sur la texte, introduire des concepts qui n’existent de cette manière. En tout cas, ce roc - la création par Dieu - demande à venir à la parole des humains pour exister pleinement. La parole se réfère à des cultures, des représentations, des symboliques. La parole n’est jamais neutre (...)» (p.66-67)

L’enjeu serait donc l’interprétation dans un langage d’une donnée initiale, la «chair» plutôt que le corps, qui serait un «déjà-là de Dieu» (p. 67). Si la chair est «universelle», «elle se décline au singulier» dans l’histoire irrréductible du sujet. La théologienne se livre alors à des réflexions qui oscillent entre le registre de la théologie morale et des considérations d’ordre plus psychologique : la nécessité de quitter ses parents et les valeurs de son enfance pour former un couple, le caractère risqué d’un départ vers un futur qu’on ne connaît pas, le couple comme alliance de singularités, le risque de manger l’autre dans la relation amoureuse, etc. Véronique Margron se livre ensuite à un commentaire du chapitre 3 où surgit le serpent qui tente la femme. De cette épisode, retenons qu’après la chute «la relation, avec Dieu, avec l’autre sexué, a changé de signe. Elle est maintenant marquée de soupçon, de défiance.» (p. 72)


Note du paragraphe : 

(1) Véronique Margron reprend à son compte cette expression sans guillemets ni référence explicite. Le «roc biologique» doit-il faire penser au «roc biologique de la castration» de Sigmund Freud ? Selon ce dernier, l’analyse butte nécessairement sur le «roc biologique de la castration». Peut-être faut-il y voir également une reprise d’un argument développé par Jacques Arène dans le document «la théorie du genre» remis à l’épiscopat, dans lequel il affirme que cette dernière veut coûte que coûte détruire le «roc biologique» qui «servirait à la hiérarchisation des genres» (Documents Episcopat, p.6) 


◊ Une histoire reliée à la parole fondatrice 

Dans un dernier temps, l’oratrice catholique revient vers le coeur du sujet. Mettant à l’écart la position de Freud pour qui «l’anatomie c’est le destin», elle veut présenter une conception chrétienne où le donné se conjugue avec l’histoire : 

 «Ce n’est pas l’humain qui choisit d’être homme ou femme. Il se trouve tel. Il vient au monde et à son histoire ainsi. Mais c’est la parole prononcée sur lui et celle que lui-même pourra affirmer qui lui permettront d’habiter pleinement ce qu’il est, et qui il est. La différence des sexes n’est pas un déterminisme mais la condition, d’une rencontre. Non la seule condition d’ailleurs. Car une fois de plus, la sexualité devient humaine grâce à la parole ajustée qui rend compte du respect, en quelque sorte du soin, de l’attention. Elle le devient aussi par la force - non violente - du désir de vivre et du désir de l’autre, qui rend possible de s’écarter de l’infans en nous. La différence des sexes n’est pas d’abord une construction sociale. Elle constitue l’humain qui est de l’un ou l’autre sexe. Cela n’interdit pas, culturellement, que du féminin l’homme et du masculin la femme. Là se situe la place des représentations, des transmissions, des cultures et la force de l’inconscient. Ce mixe entre le sexe et le genre n’est pas inné mais lié au langage. Et l’humain est le seul mammifère à être marqué tout en même temps par son histoire et par ce qui le constitue en arrivant au monde, un patrimoine génétique, un corps sexué, une constitution humaine. La tradition chrétienne ne défend pas une nature immuable, scellée depuis toujours. Mais bien une relation serrée, incompressible, entre le donné de naissance et la place de la culture, du juste amour - ou non - des siens, de l’éducation, des drames vécus et de leurs traces dans les profondeurs de l’être» (pp. 75-76)


Dans sa conclusion, la théologie appelle à la constitution d’une «douce altérité» - sans violence - entre hommes et femmes et qui rappelle que «si nous sommes quasi créateurs de ce monde, nous le sommes en second» et que l'humanité doit se garder de toute puissance. 


♣ Le débat entre les deux intervenants

 

Dans le débat, la parole revient à Eric Fassin qui ne manque pas de relever plusieurs éléments. Le premier c’est l’impossibilité de tirer une vérité des Ecritures de manière univoque comme le révèlent les variations autour des différents récits de la genèse. Le travail d’interprétation n’est pas seulement le fait des «gens d’Eglise» mais «l’oeuvre de la société». Le second c’est sur le lien entre l’altérité et la différence de sexe. Le sociologue pointe les deux poids deux mesures que soulève cet argument brandi pour les couples homosexuels mais jamais pour les homogamies (2) professionnelles : «nous vivons dans des sociétés d’homogamie, et tout particulièrement dans les couples de sexe différent. Les enseignants ont tendance à se marier entre eux, les médecins aussi, et les agriculteurs (...) la différence n’est-elle une valeur qu’en opposition aux revendications homosexuelles ?» (p. 86). Cette remarque sera globalement acceptée par la théologienne dans sa réponse pp. 92-93. Enfin, le sociologque ne manque pas de relever l’emploi problématique de l’expression de «roc biologique» qui remettrait en cause tout son propos, notamment sur le caractère historiquement construit d’une vérité :  « une telle expression aurait tout son sens pour ériger la biologie en rempart contre l’histoire. Or je n’ai pas eu le sentiment que c’était votre argument. Cette expression ne contredit-elle pas votre propos ?» (p. 87). Répondant à cette question, Véronique Margron précise : 

«il y a (..) dans la tradition catholique - un «roc du biologique». J’emploie cette expression avec nuance et précaution. je connais les débats sur ce thème mais aussi les difficultés d’un vocabulaire non biblique quand on le réfère pourtant au récit biblique. Je l’emploie à la condition de ne pas l’entendre comme une défiance vis-à-vis de la culture et de l’histoire. Il s’agit pas de dire que rien ne change et tout ne ferait que recommencer, à l’identique, de génération en génération. Les écrits témoignent d’une relation entre un déjà-là et du construit, d’une intrication. Et manifestent que la violence, du soupçon s’infiltrent - ou déferlent - quand l’hommme veut s’estimer seul maître à bord. Quand sa capacité créatrice n’est plus rapportée à une autre parole, celle de Dieu. Pour le dire encore autrement, s'il y a une filiation culturelle, il y a aussi une relation entre une résistance du corps et sa nomination par les cultures comme son appropriation par chacun. Je ne peux faire ce que je veux de ce que je suis. Car ce que je suis marquera, de toute manière, qui je se suis. De même la culture ne peut faire comme si elle créait le monde en faisant table rase de ce qu'elle ne possède pas : la mort, les générations, la réalité que chacun est sexué - séparé - et unique. Nos corps sont habités d'une mémoire, culturelle, langagière, familiale, inconsciente. Mais ces mémoires sont marquées par ce même corps qui résiste, ce corps de chair et de sang (...) Le corps sexué de quelqu'un est de part en part intriqué entre ce qu'il trouve de lui en venant au monde et ce qu'il devient en ce même monde." (pp. 90-91)


De son côté, Véronique Margron demande à Eric Fassin s'il est prêt à admettre que la différence des sexes est aussi une chance (p. 94). La réponse du sociologue va chercher du côté de la philosophie de Michel Foucault et Judith Butler :


"Pour moi, il est important de ne pas penser les minorités seulement comme des victimes (...) j'utilise le mot "minorité" au sens où un groupe est minorité, comme renvoyé à un statut de "mineur". C'est vrai des homosexuels, des trans, des intersexes mais aussi des femmes : bien qu'elles constituent une majorité statistique, elles sont minorées dans les relations de pouvoir (...) comment penser la domination que subissent ces minorités sans les réduire à l'état de victime ? Judith Butler prolonge ici la pensée de Michel Foucault : le pouvoir qui constitue le sujet peut s'entendre en un double sens - l'assujetissement, et la subjectivation. C'est l'homophobie qui fait l'homosexuel, comme c'est l'antisémitisme qui fait le Juif. Mais du coup, l'homosexuel et le Juif se construisent dans cette expérience. Ils ne se contentent pas de la subir ; ils se l'approprient en la détournant (...) La différence des sexes est bien prise dans des rapports de domination ; mais s'il est vrai qu'elle nous constitue, il n'est pas moins vrai que nous nous constituons à partir d'elle. De même, les Noirs peuvent endosser une identité en redéfinissant le stigmate qui leur est imposé (...) je ne me reconnais pas dans l'utopie d'un monde sans relations de pouvoir. Je crois seulement qu'il faut être armé pour moins les subir, et plus en jouer ou les déjouer" (pp. 94-96) 


Notes du paragraphe : 

(2) L'homogamie désigne le mariage dans un même groupe social ; on l'oppose à l'exogamie. 

***


Il est difficile de résumer la densité de cette "disputatio" dans la taille d'un petit billet de blog. 
Eric Fassin se place d’emblée sur un terrain sociologique et politique avec une démonstration claire, efficace, presque froide et magistrale. Véronique Margron se livre, quant à elle, davantage à un exercice peut-être plus catholique, celui de l'homélie, du commentaire cultivé et intellectuellement très référencé, passant de Ricoeur à Lacan, d’un extrait déjà très commenté de la Bible. Elle se place sur le terrain de l'exégèse et de la psychanalyse. Il nous est personnellement délicat de porter un jugement très enthousiaste devant la prestation de cette théologienne (sans occulter toutefois le caractère novateur et le contenu profond de son propos). Par moment, nous avons le sentiment que Véronique Margron élude, d’une certaine manière, les questions d’actualité. Elle semble se déplacer vers l’horizon policé et moins clivé des réflexions exégétiques et psychologiques. Nulle trace chez elle d’une réflexion abordant clairement et frontalement la politique du mariage homosexuel ou de la transexualité. L’évocation poétique cache peut-être pudiquement un inconfort à préciser une pensée. Cela reflète éventuellement un attentisme stratégique d’une femme qui ne peut s’engager trop sans écorner un Magistère auquel elle doit fidélité à titre et de religieuse et de professeure de théologie d’une Université Catholique. Selon un procédé qui est assez fréquent en paysage catholique, le lexique désarme la critique sans expliciter pour autant clairement une position. Ici la différence laisse place à la «communion» - il s’agit du mot souvent employé pour dire que l’Eglise n’est pas une démocratie ! -, le corps à la «chair», etc. Eric Fassin fait preuve, quant à lui, d’une audace de théologien catholique exhibant des références de l'ecclésiosphère comme le "signe des temps" ou une réflexion assez juste sur l'historicité de la révélation. En tout cas, si le trouble dans le genre a été en débat lors de la discussion, on assiste également à un "trouble des genres", trouble fructueux entre les genres de la sociologie et de la théologie !  

 

Note : Pour les Lyonnais.e.s, le débat pourra se prolonger le samedi 12 mai prochain à l'Agora tête d'or (centre culturel animé par les dominicains du Saint-Nom de Jésus) : 

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