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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Romanité & anti-romanisme (I)

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Au retour d’une session d’études organisée par l’équipe Religions, Sociétés et Acculturation (RESEA) du Laboratoire d’histoire moderne et contemporaine des Universités de la région Rhône-Alpes (LARHRA), je prends connaissance d’un programme de recherches fort intéressant qui permet d’approcher les identités religieuses à la marge. 

 

Partant d’une temporalité longue, «à l’allemande» c’est-à-dire incluant ce que l’on appelle couramment en France l’histoire moderne (1492-1789) et l’histoire contemporaine (1789 à nos jours), l’équipe d’histoire religieuse des Universités de Lyon a développé un intéressant programme autour du duo conceptuel romanité/antiromanisme. 

 

Ces historiens cherchent à étudier les postures intellectuelles et les parcours biographiques de ceux qui ont refusé ou conforté le pouvoir pontifical depuis le Concile de Trente jusqu’au Concile de Vatican II en passant bien entendu par le Concile de Vatican I et sa définition polémique du dogme de l’Infaillibilité pontificale. On peut voir ainsi s’établir sur le temps long la permanence d’une contestation intellectuelle de la place du pape dans le fonctionnement institutionnel.

 

 

♣ Romanité/anti-romanisme dans l’histoire religieuse lyonnaise 


◊ Un concept encore peu employé dans l'historiographie française

 

Sylvio de Franceschi (EPHE) note que le concept d'anti-romanisme est d'un emploi peu fréquent en France. Il note que le terme a été retenu pour la première fois en histoire religieuse au tome XVIII de la monumentale Histoire de l'Eglise depuis les origines jusqu'à nos jours de Fliche et Martin (1). Dans cet ouvrage, son auteur Léopold Willaert (1878-1963) note : 

 

"Nous n'avons pas de mot pour indiquer ces résistances. Celui bien connu de gallicanisme désigne légitimement l'opposition française à la centralisation romaine. On a cru pouvoir parler de gallicanisme hors de France. Mais un gallicanisme allemand, italien ou anglais ne semble-t-il pas rendre un son un peu étrange ? Il ne peut être question d'un terme dérivé d'ultramontanisme, vocable trop relatif, puisqu'en Italie il signifie le contraire de ce que nous entendons de ce côté des monts. D'autre part, épiscopalisme ou régalisme ne couvrent pas tout le champ de la tendance contraire à Rome. Or cette tendance, à divers degrés, est essentielle et donc commune à toutes les entreprises d'Eglises plus ou moins autonomes, depuis le gallicanisme fidèle à Rome malgré tout jusqu'aux Eglises séparées. Anti-curialisme aurait le désavantage de viser surtout la curie ; or il importe de distinguer le pape de la curie, car il leur est arrivé de s'opposer. Anti-romanisme veut indiquer simplement une résistance à l'absolutisme de Rome (pape et curie)." (2) 

 

Ce faisant, Willaert ne fait que transformer l'adjectif 'anti-romain' courant dans la polémique religieuse des XVIIIe et XIXe siècle en concept d'histoire religieuse. Depuis le XVIe siècle, l'occurence de phénomène "anti-romains" est courante. 

 

◊ Histoire de la pensée et de l'érudition catholique

 

Epistémologiquement, cette approche tient principalement de l’histoire de la pensée et de la théologie catholique. Dans la plaquette de présentation du programme romanité/romanitas, on trouve ainsi une allusion des références à :


  un  article d’Yves Congar paru en 1987 ans la Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques dans lequel le théologien regrettait l’insuffisance de réflexion sur le concept de « romanité ». Cela fait également écho au travail du jésuite Hans Hurs von Balthasar qui en 1974 avait signé un ouvrage intitulé Le Complexe anti-romain (édition originale : Der antirömanische Affekt, Fribourg). 


 ♦ les travaux de deux historiens : Alphonse Dupront surtout célèbre pour ses ouvrages sur ‘l’idée de croisade' et Bruno Neveu qui a travaillé sur l’érudition religieuse à l’époque moderne (en particulier Érudition et religion : aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Albin Michel 1994).


◊ Orthodoxie & hétérodoxie catholique

 

On ne s'étonnera pas non plus du développement d'un projet de recherche dans une université ayant compté dans ses rangs l'historien Xavier de Montclos qui avait tracé dans son ouvrage de 1998 intitulé Réformer l'Eglise (Paris, le Cerf, 1998) un programme intellectuel de ce type en se penchant sur ces " personnalités ou groupes d'obédience catholiques qui ont cherché à réformer l'Eglise dans son fonctionnement interne". Xavier de Montclos isolait dans cet ouvrage trois moments où des catholiques français ont essayé de faire Eglise autrement : la période révolutionnaire de la Constitution Civile du Clergé, la querelle ultramontains/gallicans sous le Second Empire, la crise progressiste des années 1950.  Néanmoins, le programme du Réséa est plus vaste et repose le problème à partir du Concile de Trente (1535-1563) et en incluant l'époque moderne. Cette approche par le temps long permet de prendre conscience de la durée et la variété d’une contestation plus ou moins sourde, plus ou moins assumé, se concluant par la rupture ou la fidélité critique face au développement grandissant des prérogatives d’une papauté organisant de manière centralisée la réforme catholique. On retrouve peut-être également une parenté intellectuelle avec les travaux de l'historien moderniste Thierry Wanegffelen et de son ouvrage Une difficile fidélité. Catholiques malgré le Concile en France (XVIe-XVIIe siècle) (Paris, Presses Universitaires de France, 1999). 

 

Ces analyses s’intègrent plus globalement dans un intérêt des historiens du religieux de Lyon dans un programme d’étude du duo orthodoxie/hétérodoxie - l'actuel axe quadriennal de recherche s'intitule 'la production d'hétérodoxie' (2007-2011) et le prochain 'orthodoxie et hétérodoxie'.  Cette unité essaie de réfléchir de manière transversale sur la façon dont la norme religieuse de la pratique ou de la croyance se constitue par le tri et le refus d’expériences ou d’idées laissées à la marge. On pense en particulier à l’ouvrage de Jean-Pierre Chantin qui a publié avec l’aide du RESEA un dictionnaire des dissidences ésotériques ou spiritualistes du christianisme (Christianisme des margesParis, Beauchesne, 2001).

 

Concernant plus spécifiquement le duo romanité/antiromanisme, le programme de recherches du Réséa a pris la forme de journées d’étude depuis 2003 qui ont donné lieu à des publications dans la collection «Chrétiens et Sociétés» des presses universitaires de Lyon III. On retiendra en particulier pour le thème qui nous intéresse trois numéros de la collection :

 

 

♦ l'ouvrage programme et définitionnel : Anti-romanisme doctrinal et romanité ecclésial dans le catholicisme post-tridentin (XVIe-XXe siècles), sous la direction de Claude Langlois et Christian Sorrel (n°7, Lyon, Presses Universitaires de Lyon III, 2007).

 

♦ Le Pontife et l’erreur. Anti-infaillibilisme catholique et romanité ecclésiale aux temps post-tridentiens (XVIIe-XXe siècles) sous la direction de Sylvio de Fransceschi (n°11, 2009),

 

♦ Histoires anti-romaines. L’anti-romanisme dans l’historiographie ecclésiastique catholique (XVIe-XXe siècles) (à paraître en 2011). 

 

 

 


Notes : 

Pour aller plus loin, le site Internet du Réséa :  et la page des publications : .

(1) Léopold WILLAERT, Après le Concile de Trente, la Restauration catholique, 1563-1648, Histoire de L'Eglise depuis les origines jusqu'à nos jours, dir. Augustin Fliche eet Victor Martin, t. XVII/1, Paris, 1961.

(2) Léopold WILLAERT, ibid., p. 361

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