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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Joan W. Scott (2012) De l'utilité du genre

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Joan W. Scott à la libraire Colette (Paris) le 28 septembre dernier.

 

L'historienne du genre Joan W. Scott (Princetown University) était de passage en France fin septembre pour la présentation de son dernier ouvrage De l'utilité du genre (1). Périmé le genre ? L'historienne lors de sa présentation de ce livre à la libraire Colette à Paris confie l'avoir pensé. Face aux emplois politiquement corrects du concept, face à l'intérêt de nos contemporains pour une genre euphémisé, vidé de son sens, qui dit autant que sexe de jadis mais de manière plus distinguée, l'historienne l'a envisagé... avant de se raviser. Ce livre constitue même un vibrant éloge du concept de genre pour le XXIème siècle.


arton2053Plus qu'un ouvrage défendant une thèse nouvelle, il s'agit de la reprise, avec des traductions inédites en français ou des éditions mises à jours, de plusieurs articles écrits sur une période de 30 ans.

 

Lorsque Joan Scott propose sa théorisation du concept de genre dans les études historiques en 1986, l'historienne est déjà une professeure reconnue d'histoire. Américaine, elle appartient à cette génération d'étudiants dont les meilleurs éléments étaient encore envoyés vers l'histoire de France, pays auréolé du prestige d'être autant le berceau des Lumières que le pays de l'autre grande révolution libérale du XVIIIème siècle. Sa thèse porte sur les mineurs de Carmaux, sans s'intéresser vraiment comme elle l'assume aujourd'hui ni à leurs femmes ni à leurs mères. À l'époque, c'est la formation de la classe ouvrière qui intéressent ses maîtres. Pourquoi donc l'avoir orienté vers l'histoire des femmes dans sa faculté ? Non sans malice, l'historienne  confie à la librairie Colette "comme j'étais la seule femme de mon département, ils ont peut-être pensé que c'était 'naturel' !"  S'ouvrant à ce champs historique en plein essor, l'historienne découvre la prodigalité de travaux portant sur l'histoire des femmes ainsi que le concept au succès grandissant de genre venu de l'anthropologie. Néanmoins, Joan Scott prend vite conscience que le champ naissant compile alors sans réelle unité méthodologique des études de cas éclatés. Or, faute de paradigme capable de concurrencer ceux alors dominants dans l'histoire sociale, les historiennes des femmes étaient toujours renvoyées à leur faiblesse théorique et maintenues dans un mépris académique plus ou moins sourd.

 

En relisant le célèbre article "le genre, une catégorie utile d'analyse historique" (2) dans cette nouvelle édition, il est frappant de voir comment Joan Scott tenait en haute estime sa matière. Elle refusait alors de la voir devenir un simple héritage de la culture humaniste condamné à produire des récits de type littéraire. L'histoire qu'elle défend veut au contraire maintenir sa prétention à expliquer le réel. Son idée d'alors et qui apparaît avec la distance un trait de génie: mettre dans les études sur les femmes autant à l'écart les thèses psychanalytiques de la subjectivation que les thèses marxistes de la domination économique . Elle propose plutôt une réflexion d'un genre comme agent de signification opérant une hiérarchie des activités et des valeurs :

 

"Le genre est une façon de signifier les rapports de pouvoir. Ou mieux encore, le genre est le champ premier à l'intérieur et au moyen duquel le pouvoir se déploie (...) Établis comme un ensemble objectif de références, les concepts de genre structurent la perception et l'organisation, autant concrète que symboliques de toute la vie sociale. Dans la mesure où ces références organisent la distribution de pouvoir (contrôle différentiel ou accès inégal aux ressources matérielles ou aux biens symboliques) le genre se trouve impliqué dans la conception et la construction du pouvoir" (3)

 

Les détracteurs diront que cette définition du genre ne brille pas par son accès facile et n'est pas à l'abri d'une certaine emphase théorique. Il est aussi facile de railler sur l'approche linguistique proposée. Elle témoigne sûrement de l'importance du "linguistic turn" alors en vogue sur les campus américains.... Néanmoins, l'historienne opérait par cette proposition une révolution épistémologique : elle donnait aux chercheurs la possibilité d'interroger l'emploi des catégories aussi évidentes que femmes/hommes dans la production du récit historiqueMettant à l'écart méthodologiquement le sexe ou la différence des sexes comme des invariants échappant à toute évolution historique (ou se reproduisant comme dans le discours psychanalytique selon une force mystérieuse et finalement peu expliquée de génération en génération) elle propose d'étudier le genre sans pour autant en le réduire à un simple outil d'études des discours et des mentalités insensible aux rapports sociaux, économiques et politiques.

 

Le travail à l'usine, la démocratie, l'activité religieuse s'organisent selon des divisions sexuées portées par des significations propres. Au même moment, de ce côté de l'Atlantique, l'anthropologue Françoise Héritier commence à développer  son concept de "bivalence différentielle des sexes" qui dans une certaine mesure met au jour la même intuition (4). Toutes les activités font l'objet dans les sociétés d'un réinvestissement culturel qui leur attribue une valeur différente si ce sont les hommes et les femmes qui les exercent.  Chez Joan Scott, le genre se déploie de manière plus complexe. Il repose sur des symboles culturellement disponibles (Adam et Ève, pur/impur), réinterprétés dans des concepts normatifs "exprimés dans les doctrines religieuses, éducatives, scientifiques" qui "prennent la forme d'oppositions binaires figées qui affirment catégoriquement et sans équivoque ce que signifient homme et femmes" (idem).

 

Le genre procèderait en fait par un lissage social permanent qui fait émerger une évidence aux yeux des acteurs sociaux qu'il revient aux historien.ne.s de déconstruire. Cette évidence n'est pas donnée une fois pour toute mais se recompose en permanence selon les groupes sociaux, les lieux et les espaces. Lorsque surgit des contestations des normes de genre, dans des événements ou des configurations auxquelles doivent être particulièrement sensibles les historiens, elles tendent à être intégrées rétrospectivement dans l'énonciation du genre. Joan Scott nous invite à une histoire où on perd parfois pied où les évidences du passé ne le sont pas. Elle appelle par exemple à critiquer l'évidence des femmes au foyer de l'ère victorienne "alors qu'en réalité on trouve peu d'exemples historiques qui témoignent de la mise en application de ce rôle".

 

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femme sans culotteLe genre, est-ce une approche purement culturelle des rapports sociaux? Joan Scott a toujours vu du genre non seulement dans l'espace familial mais également le marché du travail, l'enseignement et... les institutions politiques. L'historienne rappelle ainsi comment Burke tonner contre la Révolution française en mettant en contraste les sans culottes, leurs auxiliaires féminines décrites commes des "harpies" , et la douce féminité de Marie-Antoinette, fuyant la populace, pour se réfugier auprès de son époux. Car c'est là que Joan Scott a ouvert de nombreux horizons. Le genre procède comme un opérateur de valeur qui féminise, par exemple les colonisés, ou masculinise, par exemple les femmes déviantes, le social autant qu'il naturalise le sexuel pour produire de la hiérarchie.

 

Question cruciale des sciences sociales, les individus n'ont-ils aucun moyen d'échapper au système social du genre? Joan Scott a toujours appelé les historien.ne.s à porter leurs attentions autant sur les groupes sociaux que sur les identités subjectives et les parcours individuels, notamment à travers les biographies.... Alors que les paradigmes d'histoire sociale labroussienne ou marxistes se sont progressivement dissipés, le genre semble avoir bien moins vieilli et garde une partie de sa pertinence sans pour autant devenir dogmatique.

 

9782707150769.jpgEn feuilletant cet ouvrage qui revient sur trois décenniesd'études de genre en histoire, on découvre ainsi l'évolution de la pensée de l'historienne. Un trait majeur ressort de cette évolution: son rapport aux théories psychanalytiques (voir l'avant-propos). L'historienne y voit d'ailleurs "l'infléchissement le plus important de (ses) travaux". Jadis, elle voyait la psychanalyse, freudienne ou lacanienne, comme prescriptive car établissant la typologie immuable des caractères masculins et féminins. Désormais à partir des travaux de Michel de Certeau, "homme, prêtre, psychanalyste" souligne-t-elle à la librairie Colette comme si cette rencontre était totalement inattendue, elle veut être désormais sensible aux apports de la psychanalyse. Pas tant dans son aspect normatif de constitution de l'identité des sujets sexués  mais parce qu'elle s'intéresse au "dilemme" de la différence des sexes et propose un concept qui lui apparaît pertinent dans l'énonciation du genre : celui de "fantasme".

 

Les sujets n'agissent pas selon des critères seulement objectifs d'intérêt mais se mobilisent pour des catégories normatives fantasmées qui donnent une apparence d'homogénéité et de cohérence à leur identité. Dans ce niveau de lecture du genre, on retrouve les accents de la sociologie de Connel (5)  sur la masculinité et son schéma hégémonique/subalterne : l'identité est un processus d'altérité, ici toutefois sur le mode du fantasme. On retrouve également une des thèses marquantes de la critique de Judith Butler adressé aux féministes qui voient l'émancipation des femmes par ce qu'elles fantasment être l'identité de la femme au prix parfois de nouvelles exclusions (à la libraire Colette, l'historienne évoquera les femmes voilées par exemple):

 

"L'appartenance à un groupe (au sein d'un mouvement, d'une nation) offre précisément l'illusion de la complétude. Car la reconnaissance mutuelle apaise les angoisses psychiques identitaires. Vus sous cet angle, les mouvements féministes ne sont pas l'expression inéluctable de la catégorie 'femmes' socialement construite mais le moyen de concrétiser cette identité. Le fantasme qui permet de se reconnaître dans cette identité est la promesse de plénitude et de complétude - l'accès à la représentation adéquate ; la façon dont le fantamse est utilisé et les intérêts (politiques, sociaux, économiques) invoqués, qu'il s'agisse de besoins ou de désirs, relèvent de l'investigation historique. Je ne cherche aucunement à nier la réalité sociale des mouvements féministes (ou de tout autre mouvement politique identitaire), pas plus que je n'entends mettre en doute l'existence même de sujets politiques actifs (des féministes ou des citoyens par exemple). Mais je pense que la psychanalyse nous met utilement sur la piste de la dimension inconsciente de ces phénomènes" (id.)

 

"Comme Freud, Lacan commence par présupposer que les identités psychiques ne correspondent pas à l'anatomie: virilité et féminité, masculin et féminin sont des positions psychiques (qui peuvent, de plus, prendre diverses formes) et non pas l'expression d'une constitution biologique inée. De surcroît, il ne s'agit pas de manières d'être clairement définies, même si un certain nombre de normes sociales prétendent proposer des définitions irréfutables. Au lieu de cela, il y a un fossé entre les processus psychiques et sociaux (ou culturels) de la subjectivation. Ce fossé — l'absence d'ajustement entre la physiologie, la sexualité et le désir —, qui ne peut en aucun cas être comblé, explique la différence récurrente (peut-être perpétuelle) rencontrée dès lors qu'il faut donner une signification à la différence des sexes" (6)

 

 


 

(1) SCOTT, Joan W. (2012) De l'utilité du genre, Paris : Fayard, 219 p.

(2) SCOTT, Joan W. (2012) (version remaniée de 1986) "Le genre : une catégorie utilise d'analyse historique", dans De l'utilité du genre, op. cit. pp. 15-54

(3) p. 44 

(4) HÉRITIER, Françoise (2010) Hommes, femmes : la construction de la différence, Paris : le Pommier, 192 p. 

(5) CONNEL, Raewyn (1995) Masculinities, Cambridge : Polity Press, 295 p.

(6) SCOTT, Joan W. De l'utilité du genre, op. cit. p. 154

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