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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Joan Chittister / Heart of Flesh. A Feminist Spirituality for Women and Men, 1997.

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  On connaît peut-être peu en Europe Joan Chittister, la remuante soeur bénédictine américaine, qui acquit une certaine notoriété, en critiquant à plusieurs reprises publiquement le texte Ordinatio Sacerdotalis de Jean Paul II en 1994 (qui apportait un fin de non-recevoir magistériel à l’ordination des femmes dans l’Eglise catholique romaine). Pourtant, derrière cette image un peu frondeuse, se trouve également une femme de conviction dont la pensée a été souvent facilement caricaturée et moquée par ses détracteurs, si ce n’est même pas écoutée... Nous avons parcouru ici son ouvrage Heart of Flesh. A Feminist Spirituality for Women and Men (Coeur de chair. Une spiritualité féministe pour les femmes et les hommes) parus aux presses de l’Université Saint Paul d’Ottawa en 1997. Une approche concise et vivante des enjeux de la spiritualité féministe pour le christianisme contemporain. 

 

Soeur Joan, une figure du progressisme catholique américain

 

 

 Soeur Joan Chittister est moniale à Erie (Pennsylvanie) dans un de ces monastères bénédictins progressistes qu’on ne voit qu’aux Etats-Unis et qui reste peu familier aux Européens. Il faut écarter ici tous les clichés qu’on peut avoir lorsqu’on évoque la vie contemplative féminine. Les images d’une congrégation de soeurs vêtues de longues robes et voilées, images de soeurs timides, effacées, et détachées d’un monde terrestre sont à remiser au placard. Même si elles sont vieillissantes et ressemblent à groupe d’action catholique du troisième âge avec leurs permanentes blanches et leurs tailleurs fuchia, les bénédictines d’Erie ont su répondre en leur temps aux appels du Concile. Depuis les années soixante-dix, elles ont développé une réappropriation contemporaine des intuitions de leur fondateur saint Benoît. Pas d’atelier de broderie liturgique ni de survalorisation du chant grégorien, ici, les soeurs se sont engagées dans la «démilitarisation», les combats pacifistes, la critique du consumérisme contemporain et la défense de l’Etat-Providence. Elles animent un centre éducatif qui sert d’agence de placement pour les chômeurs et où se dispensent des cours de formation permanente. On retrouve ici les soeurs à la tête du centre d’art de la ville... A proximité du couvent, ont été aménagés 75 appartements pour les personnes à faible revenu, les handicapés, les accidentés de la vie. La soupe populaire du monastère dispense chaque semaine 1000 repas chauds ! (1) Charité de «bonnes soeurs» ? non, «ministères»... ni ordonnés ni consacrés mais pleinement chrétiens et contemporains. On comprend mieux, me semble-t-il, la pensée de soeur Joan une fois qu’on la replace dans le contexte de son ordre et de sa congrégation. Soeur Joan en a été prieure (supérieure) pendant 12 ans et elle a même été à la tête de l’association des prieures bénédictines américaines.

 

Sur la soeur elle-même, quelques faits biographiques. Elle est née en 1936 et a donc débuté sa vie religieuse au moment où la réception du Concile était la plus vive et la plus audacieuse. De sa formation universitaire, on peut retenir qu’elle est titulaire d’un master de théologie ainsi que d’un doctorat de sciences de la communication de l’université Notre-Dame Alma Mater de Pennsylvanie. Joan Chittister peut être qualifiée d’intellectuelle catholique par ses différentes prises de position publique au nom de sa foi. La bénédictine intervient régulièrement dans le début public catholique avec une chronique hebdomadaire dans le journal progressiste the National Catholic Reporter et on lui doit une quarantaine d’ouvrages..   Ses thèmes de prédilections sont  les questions de discrimination des femmes, de développement pscyhologique personnel et de la spiritualité au quotidien. 

 

Soeur Chittister est-elle rebelle ? Elle est en tout cas une des figures honnies par les catholiques conservateurs américains. Au début des années quatre-vingt, son ouvrage Women, Ministry and the Church (trad. Femmes, ministères et Eglise ; Paulist Press, 1983) avait defrayé la chronique en pointant les structures inégalitaires de l’Eglise catholique maintenant les femmes dans une position d’inférieures et d’éternelles mineures... Soeur Joan prit publiquement position en 1985 en faveur de l’éditorial dans le New York Times des 23 soeurs américaines et de 5000 catholiques américains qui critiquaient le magistère catholique en matière d’avortement.  Au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, elles est une conférencière réputée des milieux progressistes catholiques.  Mais c’est surtout à la marge de la conférence de Women Ordination Conference (2) se tenant à Dublin que la soeur s’est rendue célèbre au début des années 2000. Sommée par Rome de rester dans son monastère, soeur Joan s’est rendue en Irlande invoquant l’obéissance supérieure à la règle de Saint-Benoît : « la tradition bénédictine qui n’est pas d’obéissance soumise mais d’obéissance fondée sur le discernement et la responsabilité personnelle ». Sa supérieure avait alors invoqué de son côté sa fidélité à ses engagements monastiques, son intégrité personnelle et l’ineptie que constituait pour le Vatican de soumettre quelqu’un au silence ! (3)

 

L’égalité homme-femme, affaire publique ou une question de spiritualité ?

 

Joan Chittister part du constat d’un malaise dans la civilisation (violence, guerre, inégalités sociales) qui trouverait son origine dans un système de valeurs laissant trop de place à l’homme blanc. L’humanité souffrirait d’être défigurée par son exclusivisme masculin. Pour sortir de la crise, il importerait donc de s’ouvrir aux femmes. Ce féminisme serait avant tout à ses yeux «spirituel», le spirituel étant entendu comme la ressource intérieure qui compense ce qui manque au monde. Il n’y aurait d’ailleurs pas de christianisme sans confrontation avec les manquements du monde et de la société. L’injonction chrétienne serait donc une injonction à l’action :  

 

« la tentation est d’éviter les questions difficiles pour se retrancher dans le passé ou de s’asseoir en attendant un future plus clair et plus calme. Mais ça, ce n’est pas la spiritualité. C’est la piété comateuse, au mieux. C’est la dévotion privée, pas le développement spirituel, pas la vie chrétienne» (4)

 

Le féminisme chrétien chercherait à redécouvrir combien la spiritualité, loin d’être une affaire de dévotion privée, ce à quoi l’a poussé le processus de sécularisation, est un enjeu pleinement relié à la sphère publique. Cette connexion entre le public et le privé permettrait de réévaluer la notion de «péché» souvent pensé comme une faiblesse personnelle qui permet d’occulter les raisons structurelles du mal. Il y aurait là un moyen de sortir des doubles standards de morale qui sont plus prompts par exemple à condamner les fautes morales que la militarisation des états : 

 

«nous avons des siècles de listes d’inspection morale et d’ascétisme privé, mais l’ordre social a continué à se détériorer tout autant à cause d’eux, que, peut-être en dépit d’eux» (5)

 

Avec Joan Scott, la foi chrétienne ne pousserait pas à constituer une contre-société et à refuser le monde et ses valeurs. Bien au contraire, chaque culture, chaque âge deviennent le véhicule même de la conscience spirituelle. Aujourd’hui, l’émancipation des femmes rendrait intolérable la vision ancienne du Dieu masculin et autoritaire :

 

«les vielles réponses aux nouvelles questions nous laisse jouer le jeu de l’incroyance. Les vieilles notions de la religion ainsi que la manière comme moyen d’amadouer Dieu pour qu’Il intervienne dans les turbulences quotidiennes de nos intérêts fugaces ne font plus recette. Les vieilles définitions du clergé comme médiateurs de Dieu qui parlent seulement aux prêtres plutôt qu’aux pêcheurs sur les bancs de messe s’évanouissent comme les contes de fée de notre enfance. Avec pour résultat le monde en recherche dans des lieux étranges d’étranges réponses à des questions pressantes» (6)

 

Quel lien existe-t-il entre patriarcalisme et spiritualité chrétienne traditionnelle ? 

 

La spiritualité conforte le patriarcalisme entendu comme un cadre de valeur et une façon d’appréhender le monde. Il serait fondé, selon Joan Chittister, sur la supériorité physique, la domination, l’efficacité et la conformité. Ce dernier pousserait à séparer les sexes et à établir une séparation entre eux. Le patriarcalisme se déclinerait en quatre principes de base : le dualisme, la hiérarchie, la domination et l’inégalité essentielle. Le christianisme dans son fonctionnement traditionnel conforterait tous ces principes :

 

« la crainte de déplaire un Dieu père et mâle devient la fondation de toute la vie spirituelle. L’exclusion de la sacristie au sanctuaire, des hymnes et des prières, du langage et des règles de celles qui ne sont pas du bon sexe est prise comme allant de soi dans un système qui estime la hiérarchie des classes sociales et en fait la promotion théologiquement» (7)

 

Comme d’autres penseurs chrétiennes féministes, Joan Chittister doit faire face à l’épineux problème intellectuel d’un christianisme, si profondément patriarcal qu’il ne saurait être source de féminisme... Comme penser la continuité si la rupture semble si grande et consommée ? La bénédictine y répond de manière double : 

  • en partant du féminisme «laïc». Ce dernier sans spiritualité risque de devenir ce qu’il rejette : une idéologie élitiste, arrogante, superficielle, peu incarnée, un produit desséché sans racine. Ce féminisme sans spiritualité survaloriserait le temporel, le politique, le mondain et monte les femmes et les hommes les uns contre les autres.


  • en partant du christianisme «sexiste». Il lui semble que, par nature, le christianisme est appelé à «rejeter tout ce qui exclut l’autre, qui écarte l’autre, qui nie à l’autre la plénitude de l’existence, qui instrumentalise l’autre pour sa propre satisfaction et son propre profit. Toute spiritualité qui justifie l’oppression, l’invincibilité, la domination et l’exploitation se moque de l’essence même du christianisme» (8)


La foi chrétienne devrait donc subir une sorte de travail d’épure ou d’enrichissement qui la remettrait en accord avec sa vraie nature. Cette foi en approfondissement et en dynamique de perception serait à l’oeuvre au coeur même de la Bible qui révèle le passage progressif du concept de Dieu-guerrier à l’idée de Dieu-Sagesse, du Dieu tribal au Dieu universel...


La dissection d’un fonctionnement social malsain 

 

L’intérêt de l’ouvrage de Joan Chittister réside sûrement dans les différents niveaux de discours scientifiques : histoire, philosophie, psychologie social (notamment Milgram)... Même si cela n’est pas toujours très heureux (on est loin d’un Foucault de l’histoire de la sexualité qui peut se permettre de manier concepts et faits historiques dans un système critique), on sera sensible à l’analyse des logiques d’exclusion qui animent le patriarcalisme religieux. L’étude du «tokenisme» (peu traduisible en français, c’est le phénomène social qui fait d’un représentant d’une minorité promue à une fonction gratifiante le le garant de l’injustice global) est en ce sens éclairant. Des femmes peuvent très bien avoir de fausses responsabilités au sein des appareils ecclésiaux. Les femmes « de service» permettent de montrer que les changements «prennent du temps» qu’il faut «être patient» sans qu’ils n’arrivent jamais...

 

Egalement très intéressant les passages sur le fonctionnement des systèmes patriarcaux. Sans prise à parti direct contre le célibat masculin sacerdotal, on retrouve une autopsie sans appel du fonctionnement social et/ou clérical :

  • la caution personnelle et biographique du système à l’individu : «les personnes viennent au pouvoir en vertu du système, pas simplement en vertu du soutien public. Les personnes existent pour maintenir l’institution de telle sorte que l’institution peut maintenir les personnes. Le schéma se répète à l’infini. Dans un monde patriarcal, les personnes ne supportent pas les personnes ; elles supportent les institutions. Ce qui est bon pour le système est assumé pour le bien de la personne, mais ce qui est bien pour la personne n’est pas assumé pour le bien de l’institution» (9)


  • le système et la loi au-dessus de tout :  «la loi des pères se confond avec la loi de Dieu (...) la conscience se réduit à mémoriser les lois plutôt qu’à poursuivre un idéal" (10). C’est l’attitude de Pilate face à Jésus, obligé à le condamner au nom du système, bien qu’il ne trouve rien à lui reprocher...


  •   un amour pathologique de la norme : « le profil de l’autoritarisme est de se conformer à la conformité (...)  les partisans de l’autorité ne veulent pas de droits civiques pour les homosexuels, pas de dispensaires pour les sidéens, pas de groupe de parole pour les prisonniers (...) Ils veulent le système à son summum traditionnel, la perfection de la perfection» (11). Le rêve d’un monde unifié sans ambiguïté, sans entre-deux, sans différence, permettrait de fortifier un ego défaillant en sentiment d’infériorité qui cherche à se défendre : « Pour le partisan de l’autorité, suivre la carte, non faire le voyage, voilà ce qui compte» (12)


Le second paradoxe, auquel doit faire face Joan Chittister en tant que théologienne féministe, est bien celui de la féminisation sociale de la foi. Comment expliquer que les systèmes religieux patriarcaux soient souvent portés par l’engagement volontaire et majoritaire des femmes ? La théologienne féministe répond au problème à partir du schéma intellectuel courant chez les féministes : la psychologie des victimes. Elle pointe l’attitude paradoxale des victimes et des opprimés qui, dans l’espoir d’un meilleur sort et en raison d’une mauvaise estime de soi, deviennent ce que les dominants définissent pour eux, tâchent de se conforter socialement au modèle, cherchent à obtenir la reconnaissance de l’oppresseur et tournent leur éventuel colère contre eux-mêmes. Le féminisme serait un processus de prise de conscience et un chemin de libération. L’enjeu serait à la taille de la risée dont sont porteurs les féministes elles/eux-mêmes.

 

Des pistes concrètes pour la spiritualité féministe ? 

 

Joan Chittister, selon une trajectoire assez classique en théologie féministe, appelle à un véritable travail de refondation et à un déplacement des lignes patriarcales qui régissent Eglise et société. On relèvera ici :

 

  • La réévaluation critique de la dychotomie corps/âme, corporel/spirituel : dyade qui fait partie, on l’a vu, du fonctionnement propre d’une société patriarcal. Cela serait une déformation de la théologie de l’Incarnation qui ferait de la création elle-même une erreur. Sur arrière-fond grec et platonicien, Augustin aurait repris et développé l’idée de péché originel, d’une humanité cassée et brisée où le corps est responsable de tout.


  • Le choix du pacifisme avant tout. Ne jamais voir des «ennemis» mais des individus porteurs d’opposition et les fruits d’un système. Ne pas personnaliser à outrance les désaccords et refuser l’affrontement ad hominem.


  • la théologie féministe pousse à reconsidérer la création et la nature en général en dehors du rapport pyramidal pour l’envisager dans un rapport circulaire. Le patriarcalisme se construit sur l’idée que toute chose qui existe l’est pour la satisfaction de ceux qui ont les moyens d’en faire l’acquisition. On retrouvera là-aussi, bien que ce ne soit pas forcément développé en détail, les liens intellectuels qui peuvent unir les études culturelles et post-coloniales américaines (cultural, post-colonial studies) et la théologie féministe. Cela ne reste toutefois pas le coeur de l’ouvrage mais occupe davantage le dernier chapitre (The Cosmic Vision of Creation).

 

***

 

Au final, l’ouvrage de Joan D. Chittister permet d’appréhender de manière aisée et accessible la théologie féministe. La porte d’entrée ici n’est point la critique en bonne et due forme de la théologie chrétienne classique ou l’exégèse mais la «spiritualité» et la psychologie. Le recours à des anecdotes qui ouvrent chaque chapitre comme une mise en situation concrète ainsi que les illustrations, pas forcément très heureuses esthétiquement car bien trop «parlantes», de Nancy Earle achèvent de conférer un statut particulier à l’ouvrage (13). Pour une première approche, toutefois ?


On regrettera personnellement le recours un peu trop facile à une pensée système (le patriarcalisme pris comme un tout bien rapidement défini qui permet de bâtir, à peu de frais et en contrepoint, la société chrétienne utopique), une tendance à naturaliser les psychologies féminines et masculines à l’encontre des recherches les plus contemporaines d’un genre troublant les lignes si floues entre les «femmes pacifistes et empathiques» et les «hommes violents et destructeurs». On reste encore loin de la pensée d’une auteure comme Elizabeth Jonhson qui travaillait au plus près les processus de verbalisation qui ont donné naissance à un Dieu masculin occidental, l’enracinant dans un temps long, celui de la théologie et de la tradition.  

 


   Notes :

  1. http://www.eriebenedictines.org/
  2. La Women Ordination Conference est une des association catholique les plus actives dans les pays anglo-saxon pour promouvoir l’ordination de femmes-prêtres : http://www.womensordination.org/
  3. sur cet événement :  http://catholicinsight.com/online/feminism/article_246.shtml (point de vue d’un site catholique conservateur) ; Les Réseaux du Parvis, septembre 2001 (rare écho en France) ; à noter la mention dans Clio de la personnalité de Soeur Joan : Mathilde Dubesset et Geneviève DERMENJIAN, « Éditorial  », Clio, n°15-2002, Chrétiennes , [En ligne], mis en ligne le 14 novembre 2006. URL :http://clio.revues.org/index56.html. Consulté le 24 avril 2010.
  4. p. 2 (nous traduisons)
  5. p. 15 (nous traduisons)
  6. p. 17 (nous traduisons)
  7. p. 27 (nous traduisons)
  8. p. 47 (nous traduisons)
  9. p. 124 (nous traduisons)
  10. p. 124 (nous traduisons)
  11. op cit.
  12. op. cit.
  13. http://nancyearle.com/index.php?area=home


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