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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Habebimus papam

Mis à jour le 28 février 2013.

 

Je me rappelle plutôt bien le jour de l'élection de Josef Ratzinger pape. J'étais en classe préparatoire au lycée Henri IV. Dans le monumental "escalier des prophètes", une camarade "de Chartes" était venu me dire:  "Tu vas être déçu, c'est Ratzinger qui vient d'être élu pape". Rétrospectivement, je pense qu'elle mettait des mots justes sur mes sentiments d'alors. À l'époque, j'étais même allé voir l'aumônier du lycée pour confier mes doutes. Dans une pièce du presbytère de Saint-Étienne du Mont, il avait essayé de me convaincre que c'était une très bonne personne. Je me rappelle également d'une soeur qui s'était enthousiasmée sur ses "fioretti" romaines. À table, elle rappelait, la voix émue, que, dans les rues de Rome, il émanait une telle tendresse du cardinal Ratzinger que les chatons le suivaient. Sur le moment, j'avoue que ces discours apaisants m'avaient peu convaincu.

 

Il est vrai que, peu de temps avant son élection, durant un séjour à l'abbaye de la Pierre qui Vire, à la bibliothèque de l'hôtellerie, j'avais lu un livre de lui cardinal, Entretien sur la foi. Ce dernier m'avait laissé un sentiment plutôt négatif. C'était un livre que j'avais trouvé sombre comme certains aspects de la pensée de saint Augustin auxquels on l'associe parfois à raison. Une croyance modérée en la possibilité de l'humain de se sauver lui-même. L'autonomie dangereuse d'un individu trop hâtivement libéré des repères objectifs et intransigeants de la morale. Certaines phrases avaient résonné de manière très négative en moi.

 

Mais, c'est un texte, je le concède bien volontiers, qui m'a toujours profondément fait souffrir. La déclaration du pro-préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi qu'il fut avant d'être pape sur la reconnaissance des unions civiles de personnes homosexuelles. Ce texte est peu connu. Il appelle pourtant les députés catholiques à s'opposer de toutes leurs forces et de tout leur coeur, à toute forme de reconnaissance d'unions entre les personnes de même sexe. L'union civile était encore à l'ordre du jour en Europe et en Amérique du Nord, encore peu le mariage. Penser que Christine Boutin représente l'archétype du chrétien qui s'engage sur la question de l'homosexualité — et qu'aucun paragraphe n'appelle à lutter contre la pénalisation pour contrebalancer son refus — me laissent toujours aussi pantois, quand bien même je reconnais bien volontiers que la génération à laquelle appartient Josef Ratzinger et sa socialisation ne le poussent pas à avoir une vision apaisée des amours entre personnes de même sexe.

 

Je ne peux pas donc dire que j'avais de grandes affinités avec Benoît XVI. Sauf peut-être sur un point, et non des moindres, il estimait plus que tout le travail intellectuel. Même dans ce qu'il a de rébarbatif et fastidieux. Sur plusieurs questions, je pense que j'étais en désaccord mais j'avais au moins l'avantage de savoir pourquoi car il énonçait clairement ce qu'il disait. Le goût du labeur théologique, de la pensée longuement mûrie, du système intellectuel cohérent le ramène à une des choses qui me touche le plus dans le catholicisme : l'idée que la raison puisse apporter le bonheur et peut toucher quelque part la vérité de l'homme. Avec Benoît XVI, je savais pourquoi je n'étais pas d'accord. C'est peut-être un luxe à notre époque où on médiatise beaucoup les rapports personnels par l'émotion et les sentiments. Dernier moderne au moment du "post-modernisme" qui déconstruit jusqu'à l'incertitude les évidences d'autrefois, il croyait fermement en la possibilité émancipatrice du travail intellectuel et en la capacité d'édifier des systèmes intellectuels extrêmement virtuoses et cohérents. Cet ethos du professeur le gênait peut-être même dans la fonction du pape nécessairement plus médiatique et politique. Mais il était peut-être un peu à sa manière prophétique.

 

Évidemment, ces coup de semonces, principalement lors des discours de Noël à la Curie, contre ce qu'il appelait la "théorie du gender" ne manquaient pas de m'irriter. La pénalisation de l'ordination des femmes-prêtres dans le code canon me laissait sceptique. De manière générale, sa volonté d'euphémiser la rupture qu'avait représenté le Concile de Vatican II interrogeait l'historien du catholicisme qui se reconnaît dans "l'école de Bologne". Je n'ai jamais été convaincu par le programme de la nouvelle évangélisation encouragée en Europe par Benoît XVI. Comment dialoguer quand aucun changement doctrinal n'est possible puisque le catéchisme a tout dit et ne ne peut que se défendre d'une modernité ne comportant pas de bien en elle-même ? Comment voir dans le catéchisme uniquement la formulation complète du contenu de la foi et l'assujetissement à un ordre défini d'en haut ? 

 

Il y a eu aussi les "scandales". Ces moments difficiles du pontificat de Benoît XVI. Le discours de Ratisbonne, puis le propos sur les préservatifs dans l'avion qui l'amenait vers l'Afrique, avant, enfin, la terrible bourde de la levée d'excommunication de Mgr Williamson la semaine qui suivit sa déclaration fracassante sur la non-existence des chambres à gaz à la télévision suédoise. Mais, il y eut toujours, à mon sens, dans ces tempêtes médiatiques des outrances, de tous les côtés. Sur la pédophilie par exemple. Benoît XVI m'est toujours apparu plus clairvoyant sur le fondateur des légionnaires du Christ que son prédécesseur et a pris la mesure, en tant que pape, des désordres graves qui ont affecté la gestion par les évêques des abus commis par des prêtres. Exempt lui-même de laxisme, il a donné des gages de vouloir tourner la page et a fait montre d'un repentir sincère.

 

En fait, durant ce pontificat, je crois que ce qui m'avait quand même le plus heurté, avant même ces "scandales", c'est sa politique de réconciliation "coûte que coûte" avec les lefebristes. Levée des excommunications des premiers évêques, organisation de pourparlers officiels à Rome, proposition d'un ordinariat spécifique... Je m'interrogeais souvent sur sa volonté de réconciliation avec ceux qui refusaient le Concile et n'ont finalement pas renoncé à leur sombre idéal. Beaucoup de gestes, jamais récompensés, sans jamais faire preuve d'autant de bienveillance à l'égard de l'autre schisme, sûrement moins impressionnant, mais numériquement aussi important. Le schisme silencieux de celles et ceux qui quittent l'Église car elle les heurte par son refus du pluralisme et du débat libre pouvant entraîner des changements.

 

Mais, ce soir, je dois reconnaître que je suis un peu triste car j'avais une profonde estime pour Benoît XVI. Sa pensée suscitait toujours une réaction et ne laissait pas indifférent. Elle était paradoxalement très stimulante intellectuellement. En ayant cristallisé un certain catholicisme intransigeant et mis des mots sur un projet très critique de notre époque, ce pape eut au moins le mérite de stimuler l'autre camp. On est souvent tenté de voir le catholicisme comme un bloc alors que, pour celui qui sait l'apprécier, il est assez divers. Voire traversé d'évolutions de fond, de débats internes, et bien moins déconnecté de l'expérience commune qu'on voudrait le dire. Benoît XVI y participait et avec un brio qui lui était propre. La condition tragique du catholicisme d'ouverture, c'est qu'il n'a peu de lieu pour dialoguer, si ce n'est le catholicisme lui-même, l'espace sécularisé restant trop éloigné de ses intérêts et peu connaisseur de ce qu'il critique.

 

Bientôt, habebimus papam, nous aurons un pape, un nouveau pape, et il n'est pas dit qu'il sera de la même trempe que l'ancien. Les défis seront sûrement grands. Pour lui, la tâche sera sûrement difficile. Comment la charge pontificale peut-elle être source d'unité alors que le catholicisme est mondialisé, divers, clivé parfois, et que son mode de fonctionnement reste surtout l'énonciation d'une norme universelle? Benoît XVI a choisi de renoncer et, pour un pape étiqueté comme conservateur, cela témoigne d'un certain sens de l'innovation. Vatican II avait défini de nouvelles règles concernant l'âge et les fonctions dans le catholicisme. Un curé ne pouvait plus être nommé à vie dans une paroisse. Un évêque devait renoncer à sa charge après 75 ans... sauf celui de Rome. Benoît XVI ouvre peut-être aujourd'hui la voie à un haut clergé catholique plus en phase avec l'âge moyen des baptisés catholiques. Plus en phase avec nos sociétés où on donne peu de responsabilités suprêmes aux octogénaires.

 

Ce pape a peut-être également humanisé un ministère très sacralisé au XIXème siècle, sans que la collégialité envisagée à Vatican II ne parvienne à rendre plus démocratique l'institution romaine. En renonçant à sa fonction, Benoît XVI marque peut-être une évolution importante. Il ré-introduit de la faiblesse et de l'humanité, là où Jean-Paul II avait poussé les vertus héroïques jusqu'au dolorisme. Le pape a ici retrouvé une façon d'agir plus conforme à nos moeurs communes, en reconnaissant ses limites et accepter qu'il existe des engagements dont on peut se relever en conscience. Comme quoi, un pape peut aussi grandir en écoutant l'opinion de son temps. 

 

***

 

Une très bonne notation de la théologienne épiscopalienne britannique Elizabeth Stuart sur son Facebook : 

Goodbye Pope Benedict. Nothing in your pontificate became you like the way you have left it, which has been very moving. I have always liked your writing on the liturgy and I hope you will do more of that now. I am sure you did your best and you certainly did more than your predecessor to face up to the abuse crisis but in seeking to largely define the Roman Catholic Church against the movement to recognise the equality of same-sex relationships you made a serious error. People recognise love when they sit it precisely because it is of God, the Church can choose to turn its back on it but it doing so it turns its back on all those who love and on God. God was not asleep as you suggested yesterday, you were just facing away from him. And brown shoes are a really bad idea with that cassock. I hope you have a long and happy retirement.

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Stéphane Gionet 13/04/2013 22:27

L'Église doit faire place aux pauvres et aux autres religions.
Avec le nouveau Pape François,nos chances sont bonnes.
Bonnes observations sur Benoit XV1.

Véro 15/02/2013 22:48

Je découvre avec bonheur votre blog. J'aurais pu poster mon premier commentaire autour de la question du "mariage pour tous", qui m'occupe beaucoup ces derniers temps, mais votre billet sur Benoît
XVI fait tellement écho à ma propre expérience que je le choisis pour vous adresser mes vifs remerciements pour ce que vous offrez à vos lecteurs sur ce blog.
La démission de Benoît XVI est sans doute le moment de son pontificat où il aura réussi à me toucher. L'humanité et l'humilité de son discours m'ont semblé admirable - et, comme moi aussi j'aime
beaucoup le travail intellectuel et passionnément le latin,qu'il l'ait fait en latin, ce qui a compliqué la compréhension immédiate qu'en ont eu les auditeurs (dixit Lombardi), m'a fait sourire et
m'a fait éprouver une curieuse bouffée de sympathie pour ce grand intellectuel qui n'était pas fait pour être pape...

Antoine T. 13/02/2013 09:40

"Sans jamais faire preuve d'autant de bienveillance à l'égard de l'autre schisme, sûrement moins impressionnant, mais numériquement aussi important : celui silencieux de celles et ceux qui quittent
l'Église car elle les heurte par son refus du pluralisme et du débat libre pouvant entraîner des changements." Sans être spécialiste des chiffres en la matière, je crois qu'il es possible de dire
"numérique plus important", non ?
"Ce pape eut au moins le mérite de stimuler l'autre camp". Cela me paraît tout à fait faux, il a principalement braqué et désespéré l'autre camp, apparaissant finalement comme un salafiste de
l'Eglise.
Je retiens de ce pontificat cette constante : une perplexité constante, mêlée de gêne mais surtout d'une indulgence bien légitime, de la part des catholiques progressistes.

charlotte 12/02/2013 11:58

Merci pour cette contribution intelligente et personnelle.
Ce que vous dites de l'impossibilité du catholicisme à dialoguer en dehors de son propre espace est très vrai ...
J'ai ce sentiment de tristesse, de solitude et de ma propre incapacité à dialoguer face aux tombeaux de commentaires "mondains".
Mon Carême sera marqué par la réflexion que vous esquissez sur faiblesse /dolorisme/courage. Si je peux formuler une demande : j' aimerai vous lire plus sur cette question (même si elle est un peu
à la marge de votre sujet principal !).
Merci en tout cas

Olivier 12/02/2013 02:29

Vous mettez des mots sur mon ressenti. Une sorte de nostalgie qui s'installe quant au haut degré d'accord, comme disait Bourdieu, nécessaire pour établir ce qui fait l'objet d'un désaccord. Ca a
toujours été mon attachement à ce pape: les encycliques, la mesure, l'humilité. Meme si le contenu ou la pensée m'a semblée de plus en plus criticable en grandissant. Vous êtes ma bouffée d'oxygène
intellectuel quand est requise de mon identité catholique qu'elle se pense et s'exprime selon les circonstances. Merci Anthony, merci!