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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Gerard Loughlin (ed) / Queer theology : rethinking the Western Body, Malden (Massachussets), Oxford, 2007. Quatrième partie : une critique chrétienne de la révolution sexuelle ?

Un des mérites de cet ouvrage réside également dans son parti pris lucide, à la fois sur certaines impasses du magistère des Eglises chrétiennes, et,  sur sur celles des phénomènes sociaux contemporains. En rien les théologiens ne veulent céder à une sacralisation aveugle de l’émancipation sexuelle mais plutôt à sa relecture critique et affinée selon le cadre chrétien. 

 


On trouvera plutôt intéressante la critique radicale de David Matzko McCarthy qui déplace les attendus sur les révolutions sexuelles contemporaines tout en montrant les impasses des croisées conservatrices cléricales. Il prend le problème par ses deux bouts : le sexe dans l’économie de marché contemporain et la vision personnaliste des actes du magistère.  

 

 

pgc004-.jpgD’un côté, il y aurait eu une fausse «libération sexuelle» qui se serait traduite par une nouvelle aliénation au capitalisme marchand. Contrairement à l’amour courtois du Moyen-Age où le bonheur venait dans la tension et la non réalisation, le sexe contemporain se veut la réalisation pleine et entière de l’amour. Les adolescents veulent le faire, les adultes le faire toute la nuit. Mais il y a un leurre dans la libération du sexe vu comme le pré-naturel l’anté-social, le sexe contemporain est éminent social, ancré dans l’économie contemporaine, il double l’industrie publicitaire : chaque désir pouvant être satisfait (en monnayant). Croire à l’accomplissement d’un désir «pré-naturel» serait un rêve creux et vain...  

 

D’un autre côté, le moraliste analyse également la sacralisation que font les religieux de la famille traditionnelle (unique, hétérosexuelle, vouée à la fécondité). Dans ce système, c’est l’amour conjugal qui est présenté comme originel, émergeant à travers l’intersubjectivité des deux parties. La «vraie relation»  intégrerait tous les aspects physiques et psychologiques dans une parfaite transparence, le sexe ne devenant plus que le signe de l’humanité genrée. Il se fonde sur une interprétation très particulière du désir sexuel «sauvage, pré-social et nomade» et chercherait à le relocaliser dans un lieu qui n’est pas forcément le sien : la vie de tous les jours. L’autre impasse du personnalisme est celle de la logique naturaliste de la fécondité dans laquelle elle s’enferme : elle ouvrirait logiquement la porte à la polygamie, le système le plus reproductif. La fécondité ouvre à l’appartenance mais pas forcément au désir et faire des enfants le «symbole» du couple ou d’une relation psychologique est une «trope». 

 


Il faudrait donc chercher «un corps social alternatif qui combat les pratiques de la reproduction sociale». Même s’il reste un peu flou sur ses implications chrétiennes, le moraliste cherche à distinguer le «foyer» le lieu où s’élèvent les enfants du désir toujours plus flottant et nomade. Le foyer est hors de l’économie du désir et s’insèrerait plutôt dans un réseau d’autres foyers et de voisinage «une économie qui se dirige vers le Christ en reproduisant le corps social et formant le moi social dans l’imitation du Christ» (35), le désir se maintenant toujours ailleurs que dans la regénération sociale. Le sexe fonderait lui des rapports d’intimité et de fidélité mais pas nécessairement d’appartenance. 


 

Dans son chapitre intitulé «anti-mariage», Paul Fletcher pose aussi des éléments questionnants d’éthique sexuelle renvoyant également dos à dos la sexualité du monde et la sexualité telle que la conçoit le Magistère catholique. Il part du contexte que dans les sociétés contemporaines, le sexe n’est plus lieu du futur (enfants, famille, continuité) mais des «expériences», en ce sens le désir sexuel est devenu une des figures de la consommation. Partant des travaux de Georges Bataille, il veut voir dans la sexualité la recherche d’une perte de l’intimité et de l’animalité. L’individualisation de la société et la division du sacré succombent dans les convulsion de la violence sacrificielle de l’orgasme acte de violence qui met l’humain à sa limite. Dans le désir, il y a une relation de type religieuse entre l’amoureux (prendre, posséder) et l’amant (victime) et l’acte sexuel serait le moyen de réintégrer eros et thanatos. Mais aujourd’hui, le sexe sacrificielle se serait davantage vu d’un réinvestissement d’une signification commerciale (logique de consommation). 

 


Néanmoins, il veut lire le magistère de l’Eglise comme élément d’une structure perverse qui loin de combattre les impasses contemporaines les entretient :  

 


« ce qui est souvent négligé par les théologiens c’est le fait que la déclaration de la liberté de jouissance qui est une des caractéristiques majeures du capitalisme tardif se nourrit d’injonction à transgresser ce qui est également typique de l’éthique sexuelle chrétienne»  (32)

 


«  ...prenez un cour Alpha, un long-métrage publicitaire pour un produit qui va remplir de Jésus ton trou béant, une explication de la plénitude de soi qui bat la promesse de Mac Donald de remplir ton trou béant d’hamburger (...) le christianisme allégé voit les Ecritures comme le moyen de défaire l’expérience Ikea et si la pornographie nous leurre avec le fantasme d’une érection éternelle, le christianisme lui offre quelque chose de bien mieux : la résurrection éternelle. Ironiquement, la logique performative de l’Eglise semble changer lorsqu’elle se penche sur le sexe. L’Eglise répond par la prolifération de discours autour du sexe avec tout le zèle puritain d’une secte des catacombes qui cherche à promouvoir la vérité (...) la réflexion chrétienne sur le sexe tend vers une normalisation d’une perversion moderne du christianisme, celle d’une emphase micro-fasciste sur le mariage comme le lieu exclusif de la pratique de la performance érotique (...)   » (33)

 


C’est dans l’entre-deux délicat et difficile que se situerait l’éthique chrétienne de la sexualité par la mise à distance d’un cadre seulement normatif, ou seulement marchand, pour un désir se situant toujours à la limite : 

 


«le sujet post-moderne habite les limbes qui sont situées entre le sujet absolument sécurisé et le moi totalement annihilé. Le capital et l’Eglise fournissent (nécessairement) la détonante toile de fond de ce drame mièvre dans une symbiose perverse qui engendre dette et culpabilité de manière égale» (34)

 


« le plaisir est insensible à l’économie des valeurs ou des prix car il est donné comme une expérience et par conséquent il est inestimable. Le plaisir, en tant qu’une appréhension de la transcendance est radicalement mondain. Le plaisir est en dehors de la moralité. Le vrai plaisir ne se poursuit pas, à aucun coût, l’illusion vide d’une économie vertueuse du désir sexuel» (35)

 

 

 

***


 

Au final, l’ouvrage collectif dirigé par Gerard Loughin offre un panorama assez riche et intéressant des horizons nouveaux de la théologie chrétienne. On saluera l’effort pour présenter de nombreuses vivifiantes et décomplexées approches d’un christianisme trop rapidement rabattu du côté du puritain et du complexé. L’abondante bibliographie de la fin de l’ouvrage en fait un outil indispensable pour ceux/celles qui sont intéressé(e)s à ces problématiques. Il est bien entendu possible ici de faire l’inventaire des faiblesses internes ou externes de chaque article qui mériteraient d’être discutés séparément et en détail.

 

Même si l’ouvrage se situe globalement à l’écart de la provocation gratuite, certains passages restent encore proche d’un ton critique, engagé et déconstructiviste qui en braquera plus d’un/e et, en premier lieu, les personnels ecclésiaux susceptibles d’être interrogés dans leurs évidences. C’est la limite sûrement de ce genre d’ouvrage : il s’adresse à des convaincus ou des sympathisants. 

 

Comme quelquefois dans les cultural studies américaines, un lecteur français sera également peut-être un peu dérouté par la méthodologie, le régime de la preuve et de la démonstration, et les registres d’explications des phénomènes (exégèse, histoire, anthropologie, théologie, psychanalyse). Par exemple, devant l’article de David Matzko MacCarthy, malgré un fond assez pertinent, on est gêné par le long développement sur le film Fight Club (David Fincher, 1999) pris comme un fait de civilisation si ce n’est un essai marquant et sans jamais le voir également comme un produit de la culture masse qu’il dénonce. Ce genre de faiblesse est triste. De plus, si les impasses magistérielles sont (une nouvelle fois) bien analysées dans leurs incohérences, leurs limites et leurs faiblesses, on aimerait plus de mises en situation concrètes, de casuistique et de réflexions critiques sur des expériences individuelles ou communautaires.

 

On aimerait finalement voir et lire, non plus seulement une théologie chrétienne queer, mais les éléments plus concrets d’une éthique chrétienne queer portée dans des communautés et par des individus de chairs et d’os. 

 

 

 


Notes :


Nous traduisons les citations.

Illustration : fresque de la chapelle du château de Bouilly (Yonne).


(31) Matzko Mc Carthy, David, «Sex and Social reproduction», p. 93
(32) Fletcher, Paul, «Antimarriage», p. 256
(33) idem, p. 259
(34) idem, p. 261
(35) idem, p. 265

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