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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Gerard Loughlin (ed) / Queer theology : rethinking the Western Body, Malden (Massachussets), Oxford, 2007. Troisième partie : L’instabilité chrétienne des identités sexuelles : relectures &

Nous ne proposons ici que quelques parcours sommaires et résumés dans la théologie queer. Celle-ci n’est pas un champ cohérent et fermé qui se décline en pensée système. Elle procède plutôt par relecture et ré-exploitation des traditions et des textes. 

 

 

♦ le christianisme : un appel au dépassement 

 

En appelant à dépasser le genre et l’identité sexuelle, la révélation chrétienne contient en son sein même un appel queerLes sacrements en rendant présent le Dieu chrétien au monde en révèle la nature queer : le baptême en ouvrant à la vie eschatologique où le sexe n’existe plus, le mariage qui appelle hommes et femmes à se configurer dans l’amour multi-genre du Christ pour son Eglise, la vie religieuse où des liens de «pères» «mère» «frère» «soeur» recrée sur mode parodique les liens naturels  et où des hommes ont des vêtements de femmes et où femmes peuvent avoir des noms religieux d’hommes.

 

« la chair queer est la chair sacramentelle (...)  en marche vers l’horizon chrétien eschatologique et la chair sacramentelle est une chair queer (...) en marche vers la réalisation du fait qu’en Christ masculin et féminin gay et hétéro sont des catégories qui se dissolvent devant la trône de la grâce où seulement les vêtements du baptême restent» (19)

 


« l’Eglise est la seule communauté qui a le mandat d’être queer (...) parce que son horizon eschatologique enseigne le fait que le genre et l’identité sexuelle ne sont pas des intérêts ultimes ouvrant ainsi la possibilité pour l’amour» (20) 

 


«le refus de l’Eglise d’incorporer les lesbiennes, les gays et les transexuel-les dans le mariage démontre un manque d’engagement avec la dimension eschatologique et christologique du sacrement, car si le sacrement est le symbole de l’union du Christ avec l’Eglise alors cette union est une union entre une personne (...)  et un corps multi-genre devenant le corps de l’époux» (21)

 


« c’est ironique de penser que, dans la modernité occidentale, c’est à beaucoup de gays  de garder la tradition de l’amitié (conventuelle) homosexuelle passionnée. Les gays restent alors comme les dépositaires mal à l’aise de l’horizon eschatologique que l’Eglise a largement perdu» (22)

 

 

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Deux religieux, début du XX° siècle.


♦ le corps du Christ est profondément queer

 


Dans ses relations, il entretient une série de confusions par rapport au masculin/féminin ainsi qu’aux normes hétéro-normées socialement attendues. Le Christ est à la fois fils de sa mère de même nature que son père, Eglise, pain, etc. C’est un corps perméable, transcorporable et transpositionable.



«Par sa circularité - Christ fait à l’image d’Adam (et Eve) faits à l’image du Christ - on peut dépasser le mystère de savoir comment des corps peuvent être à l’image de ce qui n’a pas de corps. Adam et Eve sont en retard. Chronologiquement ils précèdent le Christ, mais ontologiquement, ils viennent après lui, comme types de son prototypes, répétition de l’unique «image du Dieu invisible, le premier né de toute créature» (23) 

 


L’ensemble des grands dogmes chrétiens tournent autour du corps queer : l’Incarnation, la Résurrection, la Trinité, la naissance virginale, l’Eucharistie... ces dogmes ne sont pas seulement des «symboles» de leur vérité mais le lieu même de leur accomplissement.  

 


« L’instabilité du corps se produit dans les déplacements de la Transfiguration, de l’Eucharistie, de la Résurrection et finalement de l’Ascension.» (24)

 


Revenant sur l’emphase des chrétiens sur le «corps» du Christ, Mark D. Jordan pointe également les ambiguité du discours chrétien sur ce corps. S’il est central dans les dogmes, il est plus problématique dans les représentations. Il part du paradoxe que le Christ n’est jamais nu alors qu’il est dit parfaitement mâle. Jésus, nouvel Adam, renouerait avec l’état pré-lapsaire (sans péché) et devrait vivre dans la non honte de son corps. Pourquoi Dieu aurait-il permis de le laisser crucifié nu sur la croix ?  Une représentation naturaliste du corps nu du Christ demanderait également une représentation d’un sexe circoncis. Il existe également une tension complexe entre la pudeur sur le sexe de Jésus et l’emphase sur les souffrances endurées par son corps supplicié : 

 


« Il est surprenant ou prévisible qu’une doctrine officiellement homophobe prenne comme image centrale un homme presque nu se faisant torturer. Comprenons-nous ce choix comme l’éruption du refoulé ou la cultivation d’une indifférence érotique à l’égard du corps masculin - comme une revanche continuelle sur  la menace d’une attraction masculine ?» (25)

 


Mark D. Jordan souligne également que si les contemporains chrétiens sont prêts à questionner les canons sulpiciens d’un Christ blond et musclé, ils restent très peu à l’aise à l’évocation de sa nudité. C’est que le sexe du Christ n’est pas un élément anecdotique ou secondaire mais au coeur d’un dispositif social :  


 

«  la masculinité de Jésus a été utilisée pour justifier un certain nombre de conclusions théologiques, comme elle est toujours utilisé par certaines églises pour exclure les femmes du ministère. Pour ces églises, il n’est pas anecdotique que Jésus soit marqué comme mâle et femelle à la naissance. La tradition chrétienne considère comme important que Jésus soit né mâle, à la fois parce qu’il avait besoin d’un sexe/genre et parce qu’il avait un sexe/genre qui exige certains privilèges et pouvoirs. Les traditions chrétiennes ne considèrent pas souvent important de réfléchir sur ce qui fait Jésus homme - c’est, sur le fait que le Dieu incarné avait des organes génitaux dans une certaine configuration. Pourtant (...) parler d’eux est indécent ou provocant ou blasphématoire» (26) 

 


L’emphase à parler de la masculinité du Christ est proportionnelle à celle à cacher son sexe, révélant la différence classique pour les psychiatres entre le pénis (organe mâle) et le phallus (pouvoir mâle). Il y aurait le sexe de Jésus et le genre de Jésus. La pudeur révèlerait le système social genré et une relation inique de pouvoir. Mais, le théologien nuance également son propos. Le genre du Christ n’est pas si clairement phallique et patriarcal. Parler genre c’est également parler orientation sexuelle et il note que la question de l’homosexualité du Christ n’est pas à exclure : « comme Dieu incarné, Jésus a violé un certain nombre d’attentes sociales. Peut-être aurait-il violé celle-là aussi» (p. 285), mais reconnaît l’absence de faits tangibles, l’indigence des sources et la tradition qui, à travers le Christ, a plutôt retenu le désir sexuel comme péché et le célibat comme le bien suprême. 

 

 

Le genre masculin du Christ est davantage une troisième genre, entre le masculin et le féminin, qui déplace les attendus du genre : non-marié, non violent, etc une sorte de ‘masculinité d’eunuque’ (il existe d’ailleurs une critique chrétienne du Christ efféminé). La masculinité de Jésus doit être troublée en raison qu’à la fois hommes et femmes ont des relations passionnées et intimes avec lui, qu’il est un ami qui aide et réconforte (et qu’à ce titre il ne peut être trop sexualisé). D’un Christ patriarcal confortant le pouvoir des hommes à un Christ désexualisé et/car protecteur, il y aurait une sédimentation des représentations qu’il faudrait dépasser pour approcher sans pudeur et en vérité le corps du Christ. 

 


«les chrétiens ont toujours été attirés par un idéal de vie au-delà du sexe et ont considéré leur vie comme une imitation de celle de leur Seigneur. Le sexe de Jésus est depuis toujours déstabilisant (...) Nous déduisons notre moralité sexuelle du sexe rejeté par Jésus à cause de notre moralité sexuelle. Nous avons donc peur de nous en tenir à l’idée que les troubles autour du corps sexué du Messie sont profondément inscrits dans la vie chrétienne» (27)

 

 

♦ Un Dieu au-delà du genre ? 

 

De façon général, les théologiens queer voudraient prolonger le travail des théologiennes féministes. Ces dernières avaient critiqué la formulation trop masculiniste de Dieu et tâcher de trouver une formulation plus féminine. La Théologie queer voudrait aller plus loin en pensant un Dieu «au-delà du genre».

 

L’article de Gerard Loughlin est pour le coup celui qui est le plus audacieux, rouvrant l’épais dossier des métaphores utilisées par les mystiques. Il veut montrer combien depuis longtemps les mystiques dévoilé combien la relation de Dieu aux hommes est queer. Le mysticisme, loin d’être étranger au queer, en est empli ne serait-ce qu’il est contestation sexuelle (refus de la sexualité). Il dresse aussi un surprenant catalogue des manifestations corporelles de Dieu dans la tradition biblique. Au final, il nous offre un parcours thématique riche de réflexions sur les bouches, les baisers, le phallus, la masturbation, les consonances homo-érotiques qu’ils peuvent revêtir et les déplacements de sens en contexte moderne. Il y voit une ressource disponible pour approfondir une connaissance nouvelle de Dieu  qui aurait été réduit au régime hétérosexuel et à la hiérarchie patriarcale. 

 


« l’enthousiasme de l’Eglise primitive pour le célibat - conseillé à ceux qui souhaitaient être  parfaits si ce n’est à tous - a rendu possible l’emploi du langage érotique et de l’imaginaire,  sa spiritualisation étant consignée par celle du célibat et la mise en sourdine de ses propres désirs charnels. Lorsque le célibat a perdu de son attraction, et le mariage - particulièrement dans le christianisme protestant - est devenu plus désirable, l’homo-érotisme contenu dans ces hommes aimant un Dieu «mâle»  a été occulté par un discernement croissant et la destruction de tous ces corps sodomites. C’est pourquoi les débats du XXIe siècle sur l’homosexualité (masculine) et le mariage homosexuel sont aussi déstabilisant pour les églises chrétiennes» (28)

 

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Le mannequin Tony Ward posant nu les bras en croix,
Magazine WAD "Just two of us" (avril 2010),
Photographe : Tom TS74.


♦ Voies anciennes et nouvelles de traverse du patrimoine chrétien

 


Parmi les ré-exploitations thématiques, on trouvera assez classiquement les béguines et les mystiques flamandes (Amy Hollywood), Grégoire de Nysse (Virginie Burrus), Origène et saint Jean de la Croix (Eugene F. Rogers). 

 

Il faut noter toutefois un intérêt tout particulier à l’oeuvre du jésuite allemand Hans Urs van Balthassar avec des article de Rachel Muers et Gavin D’Costa . C’est une choix plus que surprenant dans la mesure où le théologien avait pris publiquement position contre le sacerdoce des femmes, développé une théorie aux accents naturalistes des rôles au sein de l’Eglise et a, à ce titre, servi de référence explicite à Jean-Paul II dans son texte Mulieris dignitatem. Néanmoins ses réflexions sont une source paradoxale majeure de la théologie queer notamment son grand cycle «théo-drama» (29). Urs von Balthassar n’est jamais dupe : la différence sexuelle pour décrire la relation à Dieu est une analogie réversible.Dieu n’est pas masculin ou féminin en soi et le théologien emploie les termes de «supra-masculin» et «supra-féminin». A ce titre, Balthasar se permet de développer une vision genrée de la Trinité avec un Père supra-masculin (créateur, actif selon le schéma aristotélicien), un Fils «supra-féminin» (réceptif et informé du projet du père), qui est lui-même informé par un Esprit «supra-masculin». Mais ce schéma est rapidement ré-enrichi par le théologien forcé de voir également un Père «supra-féminin» autorisant des personnes à procéder par Lui...

 


«la Trinité de Balthassar symbolise l’amour divin dans des termes relationnels d’interpénétration et de réciprocité entre le supra-masculin et le supra-masculin, le supra-féminin et le supra-féminin (analogiquement : relations hétérosexuelles, lesbiennes et gay) mais seulement de telle sorte que ces relations soient consenties librement pour la communauté dans son ensemble, en épanchement et partage sans fin. Cela devrait nous rappeler que l’explication de la Genèse de la relation hétérosexuelle est juste une explication de comment les humains socialement, analogiquement, reflète l’amour de Dieu comme alliance de fidélité, et cela à côté d’autres manières d’incarner une pratique aimante, ecclesialement et corporellement, à travers le célibat, la virginité et les unions stables gay et lesbiennes» (30)



Notes :

Nous traduisons les citations.

(19) Alison, James, p.75 

(20) Stuart, Elizabeth, p. 73

(21) Alison, James, p. 73

(22) idem

(23) Loughin, Gerard, «Omphalos», p. 118

(24) Stuart Elizabeth, p. 66

(25) Mark D. Jordan, «God’s Body», p. 285

(26) idem, p. 282-283

(27) idem, p. 287-288

(28) Loughin, Gerard, p. 126

(29) Balthassar, Hans Urs von, La Dramatique divine, Paris, Lethielleux, Namur, culture et vérité, 1984.

(30) Da Costa, Gavin, p. 273

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