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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Gerard Loughlin (ed) / Queer theology : rethinking the Western Body, Malden (Massachussets), Oxford, 2007. Seconde partie : christianisme et homosexualité, une histoire d’amour-haine...

On pourrait croire trouver dans un ouvrage de queer theology de nombreux éléments à charge contre la structuration homo/transphobe des églises chrétiennes. Mais à la lecture, on découvre plutôt avec surprise toute la plasticité sociale et intellectuelle du christianisme qui parvient encore à inclure plus qu’à exclure des expériences qu’on pourrait juger, de l’extérieur, en totale dissonance avec les enseignements et les traditions attendus. 

 


C’est même assez surprenant de voir comment des individus en situation minoritaires parviennent à faire surgir une autre parole en accord avec une tradition qu’ils estiment globalement positive.  L’article de James Alison est assez intéressant. Prêtre catholique, ce dernier estime que la situation des gays au sein de cette Eglise est paradoxalement positive: «les laïcs catholiques pratiquants sont de manière significative probablement plus apaisés sur les gays que les protestants pratiquants» et de l’imputer à une part non négligeable de clercs gays.

 

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Sur les impasses particulières du magistère catholique, on retrouve une série d’arguments classiques avec des développements parfois intéressants et nouveaux :

 

 

♦ La mise en mot magistérielle de l’homosexualité est paradoxale

 

 

La mise en mot magistérielle de l’homosexualité est paradoxale. Pour James Alison, elle est seulement sexuelle alors qu’elle dit vouloir libérer l’individu de sa sexualité : 

 

« le ‘problème gay’ n’a rien à voir avec le sexe. Il apparaît comme quelque chose à voir avec la façon dont nous entrons en relation avec nos pairs (...) Pourtant, l’autorité ecclésiastique semble regarder le ‘problème gay’ comme un problème exclusivement lié au sexe» (11) 

 


Il y aurait un ordre du discours qui conserverait une altérité factice et  entretiendrait une opposition radicale qui passerait par le pronom à la troisième personne ‘eux‘/‘ils‘ et non par la relation je/nous, laissant au silence et au désarroi les simples paroissiens et les demandes ordinaires de solidarité. 

 

 

 Grâce, nature et homosexualité

 

 

La question gay reposerait le débat qui aurait secoué le christianisme au moment des réformes autour de la question du péché originel et du salut venant par les oeuvres ou par Dieu seul (James Allison). Selon ce dernier, croire que le désir homosexuel est intrasèquement et bibliquement mauvais et que la conversion doit surmonter ce désir pour mettre en place un nouveau moi est contraire aux canons du Concile de Trente pour qui la grâce ne saurait transformer la nature :

 

 

« cela signifie que si notre nature n’est pas radicalement corrompue, juste accidentellement corrompue, et que la grâce nous rencontre partant de là où nous en sommes, à partir de ce que nous sommes, si notre salut ressemble à cela, alors nous subissons un phénomène de transformation initiée par Dieu, ensemble, dans et en Eglise»  (12) 

 


Si l’inclinaison homosexuelle est une sous-catégorie de la concupiscence hétérosexuelle, elle ne pourrait jamais mener à quelque chose de bien en soi, elle serait seulement le signe que quelque chose va mal dans l’hétérosexualité. Dans une vie de grâce, l’individu pourrait seulement graduellement retrouver un cadre normal de sexualité. C’est aux yeux du théologien, la position protestante ! Si l’inclinaison homosexuelle est un concupiscence particulière, alors elle mènerait potentiellement à quelque chose de bien en soi. Dans une vie de grâce, l’individu pourrait graduellement s’élever sans pour autant changer le sexe de son partenaire actuel ou potentiel. Tel serait à ses yeux une position catholique envisageable, possible qu’à la condition de ne pas faire peser le poids de la vérité anthropologique sur une seule constatation empirique (il n’existe que le désir hétérosexuel).

 

 

 

♦ Altérité & droit naturel : des évidences peu évidentes ? 

 

La théologie magistérielle s'est développée à partir de l’idée d’un essentialisme biologique (on est appelé à vivre selon les normes inscrites dans son corps). Cet essentialisme a mal supporté la critique contemporaine qui voit davantage dans le corps et le sexe des constructions sociales. Il se serait mis en place un «herméneutique» cherchant dans les Ecritures la justification a posteriori de ce système intellectuel avec, en premier lieu, le verset «homme et femme il les créa» de la Genèse. La théologie queer chercherait à réévaluer la nature biblique de la différence.

 

La scène du noli me tangere (la rencontre de Marie-Madeleine et du Christ ressuscité) est convoquée par Graham Ward. Marie-Madeleine ne peut pas toucher le corps du ressuscité qui à ce titre n’est plus vraiment masculin ou féminin. Il est dans l’au-delà de la résurrection. L’invitation de Thomas à mettre la main dans la blessure du Christ et ses réinterprétations esthétiques homo-érotiques réinterrogent également les différences fondatrices de l’amour. 

 

 

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Le Caravage, L'Incrédulité de Saint Thomas (1602)

 


« à la fois il y a une différence, une différence entre soi et l’autre qui reste juste dans l’épiphanie de la reconnaissance qui se produit (...) à la fois des conclusions sur ce qu’est le sexe - êtres masculin et féminin, êtres masculin et masculin - sont hautement ambivalente. C’est en partie ambivalent en raison de la mythologisation suggérée - Marie comme Eve, Jésus comme Adam, Jésus comme hermaphrodite et Thomas ouvrant la blessure du Christ (...) la différence pour la différence est une abstraction que personne ne pourrait reconnaître... si Jésus le Christ peut être compris comme le second Adam, alors l’incarnation ne se caractérise pas par son corps mais, dans un sens, par tous les corps» (13)

   


On appréciera une réflexion sur l’altérité qui va puiser du côté de la phénoménologie et de Merleau-Ponty. Il n’y a que des êtres en relation, la conscience est toujours une conscience de l’autre par soi sans être forcément lié à la différence sexuelle.  

 

Plus audacieuse encore la critique de la loi naturelle et de saint Thomas d’Aquin par Eugen F. Rogers qui veut établir un parallèle audacieux entre le docteur angélique et... Judith Butler qu’il réconcilie autour de l’idée d’un corps qui demande un langage. Il récuse un emploi «essentialiste» de la pensée thomiste à partir d’une relecture de son axiome «la forme donne existence à la matière»...

 

    

« Révéler son homosexualité publiquement (coming out) met en place le signe qui donne le caractère de l’homme, la vie corporelle. Pour l’Eglise, une affirmation semblable de l’identité et du désir est en jeu quand les membres du corps se révèle dans des engagements. Le mariage et le célibat inscrivent le corps dans l’histoire de la rédemption. Ils sont à la fois communication et actes sexuels. Il existe des moyens par lesquels l’histoire de la rédemption s’écrit dans les vies humaines, comme signes de la réconciliation de Dieu, une réconciliation du corps. Révéler son homosexualité publiquement est un pari, ouvrant un passage vers un langage de rédemption, ouvrant une voie pour une action des corps, non seulement dans le mouvement du désir, mais dans le don de son action comme signe interprétatif (...) Révéler son homosexualité publiquement demande un langage, non pour des raisons individualistes, ou autre. Car le langage est un don et une demande de la communauté. Le mariage, également (en parallèle de la vie monastique), répond à la demande du corps pour le langage, d’une manière spécialement adapté pour recevoir et rendre le don commun» (14)

 

 

♦ Queering Talmud... 

 

On retrouve également des nouveaux éléments d’exégèse historico-critique. Alors que les théologiens critiques du magistère sont souvent sensibles à la mise en perspective de l’épître de saint Paul aux Romains (15), la relecture de l’interdit du lévitique et du Talmud par le théologien juif Daniel Boyarim est assez novatrice dans un ouvrage à dominante chrétienne. Les condamnations sur l’homosexualité dans le Lévitique sont à relire dans un contexte social où l’homosexualité n’existe pas. A cette époque, il n’y a pas un système de sexualité qui ‘organiserait autour d’orientations sexuelles définies objectivement. On condamne davantage comme impure toutes les relations infructueueses (avec une jeune fille non pubère/non fertile) et les relations qui remettent en cause le schéma activité/passivité. La destruction de Sodome vue classiquement comme la condamnation par Dieu de l’homosexualité est surtout la condamnation d’une sexualité violente (les fils de Lot violés comme étrangers). C’est une violation de la culture de l’hospitalité avant tout (16).

 

♦ Sexualiser la sécularisation


On connaît la vulgate : il y aurait une tradition aussi vieille que les Eglises chrétiennes à condamner l’homosexualité. Jane Shaw retourne la question de manière surprenante : et si les positions libérales et réformistes trouvaient toutes deux leur origines dans la tradition ? L’idée d’un christianisme hétéronormé viendrait selon elle principalement des deux grandes ruptures qu’ont représenté la Réforme et les Lumières. XVIe et XVIIIe siècles auraient mis à bas le schéma unisexe de l’humanité (hommes et femmes comme variations d’un même corps) pour celui des deux sexes dans un contexte de remise en cause des hiérarchies traditionnelles. La famille, la complémentarité des sexes, les bonnes moeurs deviennent les symboles idéologiques de la nouvelle classe ascendante : la bourgeoisie. Au prix d’une distorsion d’ailleurs de la doctrine chrétienne classique : la supériorité du célibat et de la chasteté sur le mariage a toujours été vu comme le lieu de concupiscence. L’Eglise aurait été mobilisée pour asseoir le pouvoir des pères sur les femmes et les enfants et l’homosexualité était par excellence le repoussoir. En ce sens, discours de l’Eglise aurait cherché à se conformer à celui de la biologie naissante. Les deux convergeaient dans leurs buts. Aujourd’hui, l’Eglise se serait bloqué, à la différence de la science qui ne se prononce plus sur l’infériorité des femmes ou la licité de l’homosexualité, sur un enseignement caduc.

 


«Au coeur de l’âpre débat sur l’homosexualité dans l’Eglise aujourd’hui on trouve deux facteurs : les Ecritures et la science. Est-ce que les chrétiens peuvent réinterpréter les Ecritures pour être plus tolérant sur l’homosexualité ? Pourquoi pas ? L’Eglise l’a déjà fait jadis à propos du mariage. Et est-ce que les chrétiens peuvent prendre en compte les découvertes scientifiques sur l’homosexualité qui suggèrent qu’il est naturel, voire génétique, et pas quelque chose d’extérieur dont on peut parler ou forcer. Pourquoi pas ? L’Eglise a acccepté la valeur scientifique d’un fait jadis, quand les scientifiques ont suggéré de manière audacieuse et osée qu’hommes et femmes étaient différents les uns des autres ?» (17)

 

 

Re-exploitant l’idée youngienne d’un christianisme fort du sacrifice du plus fort des instincts, l’instinct sexuel, qu’il demande, Linda Woodhead ouvre également une porte intéressante de réflexion sur l’aspect profondément sexué de la sécularisation :

 


«l’angoisse des églises contemporaines face au contrôle de la sexualité dans le monde moderne a grandement à voir avec leur lutte pour conserver un pouvoir social dans une situation où un tel pouvoir est sous un pente déclinante (...) dans ce contexte, les stances de l’Eglise sur peuvent avoir servi pour retenir les fidélités des hommes et des femmes acquis au tournant subjectif (...) en Occident du moins, la sexualisation peut être un facteur important de la sécularisation» (18)

 


Idée qu’on ne peut qu’approuver sur ce blog ! 



Notes :

Nous traduisons les citations.

(11) Alison, James «The gay Thing : following the still small voice», p. 51  

(12) idem, p. 56

(13) Graham, Ward, «There is no sexual difference», p. 78

(14) Eugen F. Rogers, «Bodies demand Language : Thomas d’Aquin», p. 185 

(15) Gignac, Alain, «Résister au texte pour repenser les «genres» ? Expérimentation herméneutique à partir de Rm 1, 18-32», in Dumais, Monique (dir.), Franchir le Miroir patriarcal, pour une théologie des genres (Fides, Montréal, 2007).

(16) Boyarim, Daniel, «Against rabbinic Sexuality : textual reasoning and the Jewish Theology of the Sex», pp. 147-162

(17) Woodhead, Linda, «Sex and Secularisation», p. 229`

(18) idem, p. 230

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