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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Gerard Loughlin (ed) / Queer theology : rethinking the Western Body, Malden (Massachussets), Oxford, 2007. (première partie : à la recherche de la définition de la théologie queer)

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Michel-Ange, le Christ et la Vierge (détail), Rome (Chapelle Sixtine). 

 

Nous avions signalé dans un précédent blogon sur la recherche en sciences des religions l’essor d’un courant épistémologique qui se revendiquait comme «queer». Qu'appelle-t-on queer ? C’est le bizarre, voire le tordu, avec une consonance homosexuelle, comme le révèle le proverbe «as queer as folk» qu’on pourrait traduire par «autant de bizarres/d’homosexuels que de personnes». N’ayons trouvé ici de solution satisfaisante sur le plan lexical, nous prenons le parti de garder le mot «queer» avec le sens que nous venons de présenter : ce qui est est dissonance avec l’hétéronormalité et la différence des sexes dominantes. Parfois, on oppose au mot «queer» le mot «straight» qui pose aussi de nombreux problèmes : «straight» c’est ce qui est «droit» «juste» mais avec un sens d’hétérosexuel («straight» est l’opposé familier de «gay»). Nous prenons donc également le parti de garder le mot «straight» pour l’effet d’opposition.


pgc002-.jpgLes pays anglo-saxons ont trouvé, entre autres, dans les travaux de la philosophe Judith Butler la base d’un mouvement épistémologique qui veut mettre le trouble dans les évidences du «genre» (1). Les termes «féminins» et «masculins» ne sont pas suffisamment neutres pour présenter les phénomènes sociaux, le temps de la recherche est désormais celui de l’au-delà du genre pour s’intéresser à toutes les formes performatrices, subversives et créatrices d’identité. Des départements entiers de sciences sociales anglo-saxonnes, bientôt suivis par d’autres, se sont lancés dans un programme de réévaluation des savoirs pour faire apparaître les zones d’ombre de l’humanité trop hâtivement pensée hétérosexuelle ou/et masculine/féminine. Les «queer studies» ne visent pas vraiment à rendre visibles les minorités sexuelles (objet de l’histoire et la sociologie de l’homosexualité) mais à réévaluer de manière critique toutes les formes d’interrogations attendues autour du sexe, de la sexualité et du genre. Sans qu’il y ait un consensus unanime sur ce que sont les queer studies, la démarche militante est rarement occultée (l’honnêteté ou la thématique du «savoir situé» remplaçant l’objectivité toujours critiquée) pas plus que l’humour et la subversion... Ce sont donc les formes minoritaire de sexualités et de pratiques sexuelles qui doivent désormais être interrogées et, bien plus, toutes les formes de hiérarchisation entre grands et petits sujets, entre intéressants et inintéressants, entre honteux et recevables... Les éléments de la culture matérielle les plus insignifiants (téléfilms, biens de consommation, etc) ainsi que éléments de la culture de masse plus ou moins nobles sont investies d’intérêt. 

 

 

pgc003-.jpgPour un lecteur français, il est encore un plus étrange de penser que des départements de sciences religieuses et de théologie se consacrent à un tel programme de recherche. C’est pourtant le cas... La preuve un livre édité en 2007 par Gerard Loughlin intitulé Queer Theology et qui se propose, rien que ça, de «repenser le corps occidental»... A l’origine de cet ouvrage, on trouve 20 théologien-nes issu-es exclusivement de la sphère anglo-saxonne (12 enseignent ou font de la recherche en Grande-Bretagne, 8 aux Etats-Unis). Les contributeurs/trices travaillent à Berkeley (Daniel Boyarin) à Harvard (Christopher Hinkle, Amy Hollywood) ou dans des universités britanniques de l’Ox-brigde (Jane Shaw, Catherine Pickstock) ou plus modestes (Lancastre pour Gerard Loughin, Manchester pour Graham Ward). Cette géographie universitaire s’explique assez facilement pour les Etats-Unis : on retrouve les universités les plus prestigieuses de l’Ivy League toujours à l’affût et sur le front le plus avancée de l’épistémologie... Malgré la continuité linguistique, la présence massive des Britanniques sur le terrain est assez intéressante et plus questionnante. Liés historiquement à l’Eglise anglicane, doit-on y voir le reflet des débats qui agitent massivement cette Eglise à propos de l’ordination des femmes (autorisée en 1993 pour la prêtrise, cette année pour l’épiscopat) ainsi que la place des homosexuel-les dans les communautés (controverse autour des ministres gays) ? Parmi ces acteurs, on ne s’étonnera pas de retrouver des figures célèbres de théologiens ouvertement homosexuels ou en faveur des droits des homosexuels comme James Alison ou Kathy Rudy qui se définit comme «une féministe, une lesbienne, une fille du Sud (des Etats-Unis), une ami des animaux, une femme de science-fiction, etc» (2).

 

 

♥ Qu’est-ce que la theologie queer ? Eléments pour une définition...

 

 

• Un savoir subjectif ?

 

L’article liminaire de Kathy Rudy révèle d’emblée combien cette problématique «queer» n’est pas encore facile à développer au sein des départements de théologie même des universités américaines les plus libérales. C’est un champ de recherche neuf et incertain. Elle raconte comment elle a dû passer du département de théologie (deity) à celui d’études féministes suite à la révélation de son homosexualité et de ses travaux de recherche.


Dans la formulation de cette article, on retrouve toute la crise qui affecte les sciences humaines et sociales dans les pays anglo-sexuels : la crise d’une certaine objectivité scientifique en conflit avec des subjectivités subalternes (les femmes, les minorités ethniques et sexuelles). On retrouve aussi le legs du linguistic turn (tournant linguistique). Selon ce courant critique, l’universalisme de la société pense exprimer et médiatiser le monde par des mots et une voix de la rationalité neutre mais rend, en fait, la vie des subalternes insupportables. La queer theology serait donc, un travail intellectuel permettant le surgissement d’une parole des minorités pour inclure les représentations de ceux qui pendant longtemps n’ont pas parlé...


Pour être cohérente avec son programme, la theology queer devrait faire le deuil d’un certain universalisme (toujours suspect d’impérialisme) et accepter le caractère fragmentaire, temporaire et finalement toujours illusoire de tout savoir... Kathy Ruth ne semble pas très optimiste quant à la réalisation d’une Eglise vraiment inclusive tant que cette dernière utilise un discours universaliste. A ses yeux, ce n’est pas tant la mise en place d’une théologie «queer» qui serait gage de changements qu’une alliance des paroles des minorités (raciales tout particulièrement) au sein de l’Eglise.

 


•Théorie queer séculière contre théologie queer ?

  

Une autre définition de la théologie queer est peut-être donné dans la fin de l’ouvrage dans l’article de Gavin D’Costa qui voit dans la théologie le lieu possible de la dénaturalisation du sexe. Mais, il tient à démarquer la théologie queer de son homologue la théorie queer séculière en lui assignant trois objectif :

 

 

1° «elle est concernée par la question du langage de Dieu, pas simplement d’une manière déconstructiviste, mais dans la croyance que c’est dans l’élaboration et la pratique des langages de Dieu que se trouve notre Salut»

 

 

2° « sa responsabilité revient avant tout aux communautés ecclésiales, reconnaissant les différents contours que ces dernières ont et non à l’université ni à des systèmes idéologiques ni à des groupes politiques particuliers»

 

 

3° la théologie queer n’est pas la libération des LGBT d’un discours aliénant mais la création d’ « un espace pour Dieu dans notre discours (eucharistique) de telle sorte que nous puissions entendre, voir, toucher, goûter et vénérer. Que ce culte puisse en fait mener à la libération des hommes gay et des femmes lesbiennes ne doit pas être entrepris pour cette raison en soi, car il n’est pas possible de connaître ce que la «libération» peut être en dehors du langage de la tradition chrétienne, même si c’est à l’intérieur de cette même tradition que les gays et les lesbiennes ont été - continuent à être - honteusement persécutés» (3)

 

La théologie queer a en effet dans cet ouvrage des accents parfois paradoxalement conservateurs. Elizabeth Stuart, veut souligner les limites patentes de la première théologie LGBT. Cette dernière a en effet bien souvent pris les accents d’un discours de libération partant de l’expérience des individus. Pour elle, il s’agit d’une fausse piste :

 

« la théologie queer ne tire pas ses origines d’une fictive construction de l’expérience sexuelle humaine comme beaucoup trop de théologies sexuelles modernes l’ont fait avec une déception finale, en dépit de résultats stimulants, mais de la vie même du Dieu incarné dans le corps du Christ et particulièrement dans les sacrements» (4)

 

Elizabeth Stuart comprend que le libéralisme philosophique et politique a permis à certain d’oser des théories sur la foi des homosexuel-les, mais elle pointe également leur faillite à convaincre plus largement les églises, d’où la nécessité de revenir aux sacrements mêmes et à la tradition.

Christopher Hinkle, travaillant sur le désir chez saint Jean de la Croix, appelle à tracer une troisième voie éthique entre le sexe sécularisée vide de sens divin et le conservatisme religieux en matière de sexe :

 

« mon inquiétude se porte sur la direction générale de la théologie queer s’engageant vers la libération sexuelle et se fondant sur l’expérience sexuelle/religieuse et sur les vies religieuses (et sexuelles) de ces chrétiens (gay ou autre) pour qui de telles expériences sont un point d’accès vers Dieu (...) prise à son extrême, cette tendance fait de la théologie queer une technologie pour une sexualité meilleure, une expérience spirituelle pour suppléer la poursuite séculière du plaisir (...) cet appétit érotique sécularisé n’est jamais satisfait et mène l’âme de plus en plus loin de Dieu » (5)

 

« Je dirais plus fermement que la théorie queer émerge partiellement comme une stratégie de résistance à l’autorité chrétienne sur les questions sexuelles, pour questionner les distinctions entre les activités sexuelles permises et défendues, pour remplacer les experts sexuels qualifiés pour expliquer (et développer) nos sexualités de manière séculaire et libératrice. Bien plus, toutefois, la théorie queer, d’après Foucault, pourra reconnaître dans cela sa propre volonté de pouvoir et également reconnaître que quelque que soit la libération sexuelle qu’elle décrit, elle représente la promotion de nouveaux contrôles et de nouvelles catégories pour distinguer le bien (désormais sanitaire, amoral et polymorphe) du mal (restreint, l’accablé de signification religieuse). La théorie queer a les outils (...) pour surmonter un désaveu auto-encouragé des positions chrétiennes et même dans certains cas pour être transformée par elles.» (6)

 

 

« En dirigeant ses désirs brûlants vers Dieu, Jean de la Croix ne fait pas semblant de décrire une théologie dans laquelle sexe est autonome et émancipé, mais il sait décrire le désir sexuel et le désir divin, à la fois comme dons de Dieu et comme moyens d’accéder à l’intimité de Dieu dans laquelle toute connaissance savante est relativisée. Ainsi saint Jean continue d’agir comme un guide spirituel pour les chrétiens queer contemporains dont le propre désir de Dieu mène vers une théologie queer, qui comprend la théorie queer, mais la dirige vers Dieu» (7)

 

• La théologie est foncièrement queer

 

La théologie queer est-elle une nouvelle théologie ? Surtout pas selon ses promoteurs. On retrouve cette idée dans l’introduction de Gerard Loughin qui déplace le problème aux racines mêmes de la théologie :

 

«la théologie est une chose queer. Elle a toujours été une chose queer. C’est une chose très étrange en effet, particulièrement pour toute personne qui vit dans l’Occident moderne du vingt-et-unième siècle» (8)

 

Pour surmonter le paradoxe d’une théologie chrétienne queer alors que les Eglises chrétiennent tiennent une place importante dans le dispositif social qui discrimine les LGBT, Loughin avance l’idée audacieuse que la théologie contient historiquement et en son sein tous les éléments subversifs qu’il suffit de révéler:

 

« la sexualité gay n’est pas marginale à la pensée chrétienne et à sa culture mais elle y est peut être bizarrement centrale. Elle se trouve être la condition inavouée, mais nécessaire, de la symbolique chrétienne ; et pas seulement en tant que ce qui rejeté pour soutenir son contraire mais ramener à la surface son contraire, en jouant des mouvement des récits et des images qui constituent l’imaginaire chrétien. Le plus orthodoxe se révèle être le plus queer. Cependant, la théologie queer - comme la théorie queer - reprend la tradition de l’Eglise pour découvrir les intérêts queer qui sont déjà à l’oeuvre dans le mouvement de l’Esprit, dans les vies et les dévotions des saints et des pécheurs, des théologiens et des ecclésiastiques. Qu’est-ce qui pourrait être plus queer que la pensée de Grégoire de Nysse, saint Jean de la Croix et Hans Urs von Balthasar ? » (9)

 

La critique classique de la mise en place d’un post-christianisme contraire à un christianisme «de toujours» est renversée de manière radicale :

 

«la théologie queer est un appel à retrouver une anticipation encore plus pleinement réalisée du Royaume, qui est non un retour à l’ancien ou au même, mais au neuf et au futur, depuis que l’Eglise doit être le signe de ce qui doit venir. Dans ce sens le queer est déjà en réalisation. Comme pour devenir chrétien ou femme, on n’est pas né mais on devient queer ; on apprend à vivre comme une promesse du futur » (10)

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Par un jeu de repoussoir intellectuel, la théologie queer voudrait retrouver la fragilité même de la théologie qui aurait été occultée et confisquée dans la théologie classique entendue comme straight : « l’être de Dieu est sans nul doute et radicalement inconnaissable et n’importe quelle théologie qui l’oublie est straight pas queer.  »

 

(Fin du premier blogon)

 


 


Notes : 

Nous traduisons les citations.

Illustrations : vitraux de l'Abbaye de la Pierre-Qui-Vire (Yonne).


  1. Butler, Judith (1990), Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity (New York: Routledge).Seidman, Steven (1996), "Introduction" to a Queer Theory/Sociology (Oxford: Blackwell)
  2. Rudy, Kathy, «Subjectivity and Belief», p.45
  3. D’Costa, Gavin, «Queer Trinity», p. 270-271 
  4. Stuart, Elizabeth, «Sacramental Flesh», p. 65 
  5. Hinkle, Christopher, «Love’s urgent longings : St John of the Cross», p. 195
  6. idem, p. 197
  7. idem, p. 198
  8. Laughlin, Gerard, «The End of  Sex», p. 7 
  9. idem, p. 9 
  10. idem

 

 

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