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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Genre et catholicisme, une actualité éditoriale


     A lire: Un article de la sociologue Céline Béraud intitulé "Quand les questions de genre travaillent le catholicisme". Il est paru dans le dernier numéro de la revue Etudes des jésuites. Pour tous ceux et celles qui souhaiteraient aborder la problématique du genre en contexte catholique, ce texte synthétique et éclairant est une excellente porte d'entrée.

 

Existe-t-il une théorie du genre ? 

 

Cherchant une définition, Céline Béraud note d'emblée "qu'il existe plusieurs théories du genre" et que "les auteurs n'emploient pas de manière équivalente" ce concept. Tout au plus, peut-on s'accorder sur une définition large de "construction sociale et culturelle des identités sexuelles, sans détermination par le sexe biologique (...) "la" femme n'existe, pas davantage que "l" 'homme".  

 

Pourtant, la sociologue détaille le combat du Vatican contre "l'idéologie du genre" perçu comme un système unifié, offensif et cohérent à travers des textes et des prises de position publiques très radicales comme par exemple à l'occasion de la Conférence Mondiale de l'ONU à Pékin en 1995. La théorie du genre prend l'allure d'ennemie à abattre : "les partisans des théories du genre sont à combattre ad extra (...) mais également ad intra. Les théologies féministes, qui s'y appuient, sont directement visées"

 

Comment comprendre qu'avec la bioéthique cette dénonciation préoccupe autant l'institution catholique ? Céline Béraut pointe que "les théories de genre posent problème au magistère en raison surtout de l'impact politique qu'elles peuvent avoir sur la reconnaissance juridique du mariage gay et de l'homoparentalité"

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Mgr Tony Anatrella, Psychanalyste catholique, spécialiste auprès du Saint-Siège des questions de genre, s'adressant aux évêques africains (juillet 2009) : "L'idéologie du genre passe maintenant à travers des lois qui ont pour objectif de créer la réalité sociale. C'est le cheval de Troie et il est trop tard lorsqu'on le découvre. Les Africains veulent être vigilants à ce sujet et leur clairvoyance m'a impressionné lors de mon séjour en Afrique. Ils ont des leçons de réalité et de pensée à nous donner." (Source : Zénit)

Le discours catholique sur "la" Femme

Il faut dire également que le discours romain sur la "femme" pousse facilement à une analyse en terme de genre... La sociologue présente très rapidement et assez habilement le dispositif magistériel des "discours produits par les clercs sur "la" femme ou la féminité" ".

Patriarcale donc l'Eglise ? plus subtile... La sociologue relève comment dans ces textes contemporains les aspects les plus caricaturaux ont disparu ou se sont transformés : " (les hommes) ont une dignité égale à celle des hommes. Elles sont ni inférieures ni impures. Ils ont ainsi fait table des arguments passés". On n'affirme plus doctement que la femme est "mineure" ou qu'elle doit rester sous autorité des hommes. La promotion des femmes est même souvent mise en avant dans les documents du Vatican. Toutefois, la présentation de cette différence est tactiquement déséquilibrée comme le note la sociologue (à la suite de travaux de biens d'autres). En exaltant les qualités féminines différentes, on les écarte tactiquement des lieux où elles pourraient faire la différence. La nature de l'homme est d'ailleurs rarement - si ce n'est pas du tout - développée par le Magistère.


Autre tension: "ce qui est valable pour le monde d'une part et une volonté de marquer l'exception de l'institution ecclésiale d'autre part". Si les rôles sociaux des femmes dans la société civile sont actés, ceux dans l'institution sociale ne sont pas vraiment reconnus : "alors que l'on s'émeut du plafond de verre auquel se heurtent les carrières des femmes dans les entreprises et administrations, l'existence d'un "plafond de vitrail" au sein des Eglises n'apparaît pas davantage acceptable".


Filles à l'autel et femmes en jupe, enjeux centraux ou secondaires ?

 

Dans la dernière partie de son article, la sociologue revient sur des événements qui pourraient paraître secondaires dans la vie des communautés catholiques mais qui sont au coeur de cette problématique de genre : l'interdiction faite aux filles d'être enfants de choeur et le développement du comité de la jupe. Elle reprend en fait une série de réflexions qu'elle avait faite suite à un travail d'observation sur la répartition genrée des tâches dans le service de messe de différentes paroisses. Le "problème" se régule de trois façons, selon les lieux. Soit par exclusion pure et simple des filles - de manière explicite ou non, soit les fonctions sont genrées (aux filles, l'accueil, aux garçon l'aide liturgique stricto sensu), soit garçons et filles sont séparés dans deux équipes différentes. C'est qu'à terme, "le risque d'aporie de la posture consistant à tenir égalité et différence est évident." 


9782750906276-copie-1.jpgLa poussée de mécontentement des sympathisant-e-s du comité de la jupe, embryon de la future Conférence des Baptisé-e-s de France, est analysée en terme sociologique par Céline Béraud. Elle le voit comme un coup de colères de ces laïques subalternes qui interviennent de plus en plus nombreuses non seulement dans la préparation de la liturgie mais également dans son animation, dans les paroisses, les aumôneries et les diocèses. Les permanentes - à 90% des femmes - missionnés pour trois ans par leurs évêques doivent-elles accéder à un statut plus stable ? Depuis Paul VI, il existe la possibilité - non usitée en France - d'instituer des ministères, à l'exclusion des femmes toutefois. Le Synode romain de 2008 a retenu la possibilité de lever cet interdit pour le ministère du lectorat (annonce de la Parole de Dieu). Il n'en reste pas moins qu'au-delà de ce point très technique, ce qui pose problème reste bien l'accès des femmes à la liturgie. 

Si Céline Béraut pointe des ouvertures, du moins des débats, qui apparaissent malgré les positions officielles intransigeantes - le psychanalyse Jacque Arène évoquant devant les évêques de France la nécessité de repenser le rapport des sexes sans hiérarchie, Benoît XVI appelant à réfléchir à une nouvelle anthropologie des sexes sur la base de la tradition chrétienne - elle offre une conclusion teintée de scepticisme : "l'insistance sur la différence et la complémentarité, du fait d'une crainte aiguë de la confusion des genres, ne conduit-elle pas nécessairement à des discours et des pratiques discriminantes à l'égard des femmes ? Voire du maintien de ce qui apparaît comme une hégémonie masculine ?"

 

***

 

Nous invitons chacun-e à se faire sa propre idée sur l'article de Céline Béraud dans Etudes. On peut regretter çà et là des développements qui auraient pu être précieux comme sur le masculin sacerdotal - qui est lui, pour le coup, développé dans les actes du Magistère avec emphase - , la crainte qu'il a d'être suspecté d'effeminement, la poussée masculiniste du clergé et d'une partie du catholicisme, un jugement plutôt hâtif sur le positionnement l'association Femmes et Hommes en Eglise, néanmoins cela reste globalement une approche lumineuse, synthétique et accessible du rapport problématique de genre dans le catholicisme contemporain. La sociologue nous montre surtout la richesse, la pertinence et la profondeur de ce champ d'études et son caractère désormais inévitable !

 

 

BERAUD, Céline, (février 2011) "Quand les questions de genre travaillent le catholicisme",  Etudes Revue de Culture contemporaine, 414/2, pp. 211-221.

 

 


 

Découvrir les travaux de Céline Béraud sur le genre  : 

Béraud, Céline (20 juin 2008), 'Des petites filles à l'autel ? Catholicisme, genre et liturgie', Colloque Catholicisme et modernité (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales ).

 

--- (2007), Prêtres, diacres laïcs. Révolution silencieuse dans le catholicisme français (Le Lien Social; Paris: PUF) 351.

 

 

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Anne 18/02/2014 18:12

PS : avez vous lu les écrits de soeur Marie de la trinité sur le sacerdoce féminin ? il m'avaient assez bouleversés.

Anne 18/02/2014 18:10

Bonjour, je trouve tout vos articles intéressants, même si je les lis avec des aprioris divergents. J'aime beaucoup votre étude sur la masculinité dans l'église catholique, sur la féminité de la mission sacerdotale. Cela donne a réfléchir, et sûrement que la conception genrée de l'homme contribue à la crise sacerdotale que nous traversons. Vos articles sur les femmes (j'ai lu de la page 12 à 9) m'interpellent aussi, et me donnent réellement à réfléchir, à prendre conscience d'enjeux que je dois reconnaitre, être relativement nouveaux pour moi, car une des choses qui m'a la plus attirée dans l'église, c'est bien la vision de la femme qu'elle cherche à donner. Mais dès qu'il s'agit du genre, ici comme ailleurs dans le débat qui a cours, je trouve que les défenseurs du genre se cachent derrière un faux problème de définition du genre, qui empêche tout simplement le débat, de façon assez fuyante il me semble.
il e existe de nombreux christianismes, il existe de nombreux marxismes, on pourrait a chaque fois se compliquer la vie et dire : "les études chrétiennes", "les études marxistes", mais qui va nier qu'il y a bien un tronc commun à chacun ? et qu'on peut parler DU christianisme, DU marxisme. Au fond peu importe, si on dit le genre, le genrismes, les études de genre, la théorie du genre ou l'anthropologie du genre, ce qui importe c'est de pouvoir identifier cette nouvelle approche de l'humain, sans nier sa radicale nouveauté et son audace intellectuelle. Parler du genre a des personnes qui nient l'existence du genre, c'est vraiment inconfortable, comme si on refusait le débat, alors même que le genre est adopté par tous les organismes juridiques internationaux et est le fondement des nouvelles lois de mariage dans notre pays, peut-être aussi d'une toute nouvelle façon de concevoir la procréation. Mais on peut pas en parler, car le genre n'existe pas. Le terme de théorie n'a rien de péjoratif, il est l'équivalent d'une thèse. Il permet au moins de poser la thèse du genre et d'argumenter pour ou contre.
Ce que l'église récuse, (vous l'avez noté dans votre article La réception catholique des études
de genre : une approche historique), c'est bien que le genre nie la nature, pour faire simple. J'aurais souhaité que cette affirmation courte soit prise au sérieux et non tournée en dérision, car elle s'appuie sur des textes qui sont sans ambiguïtés chez Butler, chez Gayle Rubin et bien d'autres. Butler affirme très clairement que la génitalité elle même est une réalité construite culturellement. C'est très très fort.
Il me semble que jusqu'à aujourd'hui, les défenseurs du genre nient aussi tout simplement ce fondement du genre, sans lequel Butler ne pourrait pas aller aussi loin dans son raisonnement, et se cantonne a dénoncer des stéréotypes sexuels qui n’intéressent plus personnes. dans les années 70 on a bcp parlé de ces stéréotypes, et on a donné du rose aux garçons, et du bleu aux fillettes ; ce n'est pas une qst de stéréotypes qui aujourd'hui bouleverse tant de gens qui découvrent le genre, alors qu'il est déjà devenu une idéologie officielle, qu'on le veuille ou pas, qu'il y ai ou pas un débat. le genre espère qu'une absence de débat sera favorable a son institution officielle ?? C'est la pire des façons d'imposer une nouvelle façon de concevoir l'humain.
Il me semble que le débat serait bcp plus fécond si on admet que le genre pose un problème, celui de la nature, et que les interrogations de l'église a ce propos sont en soit légitime.et pas simplement réactionnaires, et que elles ne sont pas pas proprement religieuses, mais d'abord anthropologiques, ce en quoi elle rejoins l'inquiétude de nombreuses personnes. J'en arrive a pense pour ma part, que les défenseurs du genre ne savent pas trop comment aborder ce sujet, justement parce qu'il est très difficile d'un point de vue purement scientifique, de démontrer 1 : que la nature est construite par la culture ; 2 : que l’instinct de reproduction n'est pas une norme dans la nature.
Merci d'avoir pris le temps de me lire

Yaya 19/02/2011 16:11


Bravo pour ce blog que je n'ai fait que parcourir mais qui semble très riche !
On ne peut pas commenter ton article (je crois), alors je te mets la remarque qu'il m'a évoquée ici, même si j'imagine que tu y auras déjà pensé, car ce raisonnement me semble implicite dans ton
texte) : tu soulignes que les tâches associées au "masculin sacerdotal" sont historiquement connotées comme plutôt propre au genre féminin (nourrir, soigner, non-violence, etc...), ce qui me paraît
extrêmement pertinent. Or ces tâches, en tant que réservées au masculin sacerdotal, dont donc présentées par l'Eglise catholique comme une sublimation du masculin, une sorte d'hyper-masculinité
sacerdotale supérieure au masculin laïc. Du coup, on pourrait penser que l'Eglise court le risque, en ouvrant ces tâches aux femmes, de "dévaloriser" cette sublimation du masculin en rendant plus
lisible le caractère féminin de ces tâches. Ceci pourrait expliquer le refus d'ouvrir le sacerdoce aux femmes et le rejet des femmes, même petites filles, à des rôles subalternes (ce qui rejoint
totalement ton hypothèse qu'une tâche est perçue comme dévalorisée lorsque les femmes y ont accès). Je n'y avais jamais pensé avant la lecture de ton article mais cela me semble être une
explication très valable de ce blocage des institutions catholiques par rapport au sacerdoce féminin.


Anthony_Favier 21/02/2011 18:17



- Je crois que tu as parfaitement compris l'un des aspects du problème ; ce qui est en jeu c'est bien la sacralisation d'un certain masculin. La question ministères féminins n'est pas une
variable d'ajustement parmi d'autres mais demande carrément de repenser le logiciel binaire clerc/laïc...