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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Faire l'histoire du masculin catholique, France, XIXe-XXe (I)

On s’intéresse souvent sur ce blog aux études de genre portant sur la religion catholique à l’époque contemporaine. Mais, il faut bien avouer que ces études approchent bien souvent le rapport de genre du côté du féminin : relations des femmes à l’institution, dévotions féminines, théologie féministe, etc. On peut donc se demander s’il existe un champ d’études propre au-x masculinité-s catholique-s ? Apporte-t-il des réponses satisfaisantes ? Comment s’est-il développé et comment peut-on le renouveler ? Les réflexions qui suivent n'ont pas la prétention à l’exhaustivité ; ce sont juste des notes autour de la bibliographie qui existe autour du masculin catholique à l’époque contemporaine (XIXe-XXe) en France. 

 

 

♣ Un point aveugle des sciences sociales : l’homme catholique ? 

 

 

Pendant longtemps, l’expérience religieuse des hommes n’a pas vraiment fait l’objet de recherches particulières en histoire contemporaine de la France. Peut-être que les sciences sociales, même celles ouvertes et favorables aux études féministes ou de genre, ont été comme prisonnières des stéréotypes sociaux qu’elles voulaient interroger et déconstruire. Si on dispose une forte documentation sur l’anti-cléricalisme masculin ou la déprise religieuse des hommes, on se borne à l’idée reçue que la religion est une affaire de femmes. La recherche s’est finalement appuyée, sans peu de lecture critique, sur le constat qu’aux femmes il revenait l’espace domestique et la religion et aux hommes l’espace politique et la culture anti-cléricale Ce n’est d’ailleurs que tout récemment que l’histoire du genre a pris conscience de l’occultation de l’expérience sociale des hommes religieux. Faisant un premier bilan de l’histoire des masculinités en France, Anne-Marie Sohn note ainsi :

 

« si les historiographies françaises et italiennes ont bien souligné la spécificité de la religiosité des femmes et la place assignée aux femme dans l’Eglise à l’époque contemporaine, le rôle des hommes (...) est resté un point aveugle de l’historiographie» (Sohn mai 2006) (p.175)

 

Dans ce désintérêt de la foi des hommes, comment ne pas voir dans le contexte français une des conséquences du paradigme de la «féminisation de la foi» que nous a légué la première génération de sociologues du religieux (1930-1950) et, tout particulièrement le chanoine Fernand Boulard (1898-1977) ? Alors que le quatrième tome des Matériaux pour l’histoire religieuse du peuple français, dont il avait initié la publication, vient de sortir, et que l’on se livre à des relectures critiques de son oeuvre (Boutry 2006), on gagnerait sûrement à interroger le biais du genre qu’elle a induit. Les cartes de la pratique religieuse du chanoine Boulard ont pesé lourd sur le devenir de la sociologie religieuse en figeant l’évidence du «dimorphisme» sexuel. Dans le premier tome des Matériaux... (1986),  Fernand Boulard note : 

 

« l’écart entre la pratique des hommes et celles des femmes : ce phénomène qui, au moins en France et dans les pays latins, semble général». En note, il consigne «la moindre proportion d’hommes pratiquants que de femmes n’est pas normale et doit inquiéter sur la présence effective du catholicisme dans la vraie vie des hommes» (Boulard 1982) (p. 133).

 

 

fpratiq.jpg

La carte de la pratique religieuse du Chanoine Boulard, 1947.

 

Indéniablement, sur le temps long des XIXe et XXe siècles, les femmes sont plus pratiquantes que les hommes mêmes si ces données connaissent des variations et des chronologies différences selon les régions (Langlois 1995). L’évidence des chiffres a poussé la recherche vers la résolution de ce problème spécifique : pourquoi, à partir de la fin du XVIIIe siècle, la religion devient-elle une affaire de femmes ? (Campiche 1996 ; Gibson janvier-juin 1993 ; Langlois 1984). De nombreuses raisons ont été avancées : l’intégration différenciée à l’espace démocratique entre hommes et femmes profite à l’Eglise catholique, emprise de l’Eglise sur la scolarisation des filles, la question du contrôle des naissances et la volonté des clercs de contenir le désir des couples à maîtriser leurs naissances, etc. Les débats historiographiques qui entourent la féminisation de la foi intègrent la question des hommes mais toujours dans l'optique d'expliquer la déprise religieuse. Pour les hommes, la question n'est pas tant celle de la forme de leurs croyances et dévotions mais celle des raisons de leur décrochage. De plus, ces études ne font qu’entériner l'idée que la seule jauge valable de l’expérience religieuse est la pratique cultuelle (assistance à la messe, pratique des sacrements) ce qui reste pour le moins réducteur et ecclésio-centré. Ralph Gibson (1943-1995), dont la disparition prématurée a sûrement empêché d'affiner ses analyses, avait déjà noté depuis longtemps que c’était sûrement plus compliqué :

 

«il ne faut pas faire dire [aux] chiffres plus qu’ils ne veulent dire. L’absence des hommes à la messe et à la communion pascale ne signifie pas forcément une hostilité à l’égard de la religion catholique, ni même un simple détachement. Assez souvent, semble-t-il, l’homme considérait sa femme comme la ‘déléguée aux affaires religieuses’ - ce qui n’excluait pas une certaine foi personnelle. Du reste, il semble qu’une population masculine qui rejetait massivement la pratique sacrementale retenait néanmoins d’autres aspects de la vie religieuse, notamment les processions paroissiales» (Gibson janvier-juin 1993) (p. 66).

 

Si les études de genre ont considérablement investi le champ religieux (bien souvent car c’est celui qui disposait le plus de documentation quand on pense aux congrégations religieuses ou aux sociétés pieuses), elles l’ont fait en le particularisant sans lien avec les hommes. Entre bien d’autres références, on peut penser en France au travail de Jacques Benoît sur la dévotion féminine au Sacré-Coeur (Benoît 2000). Et les hommes ? Ne serait-ce que les prêtres qui produisent les discours religieux ou les dévotions (pèlerinages, liturgie) ? Comme le notait dès 1995 Etienne Fouilloux en relisant le concept de féminisation de la foi au XIXe, l’historiographie a été peut-être elle-même victime d’un stéréotype de genre - les femmes religieuses - et a minoré le rôle des hommes :

 

«ces cultes sont produits, définis et diffusés par des clercs, seuls détenteurs de la parole et de la plume au sein de l'Église. Sous l'influence de femmes ? Cela reste à démontrer. À destination des femmes ? C'est difficilement contestable. Autrement dit, l'incidence religieuse de la féminisation serait plus médiate qu'immédiate : en fonction de l'image (traditionnelle) qu'ils se font de leur public féminin, ces clercs élaboraient une piété censée lui convenir» (Fouilloux 1995)

 

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Apparition du Sacré-Coeur de Jésus à sainte Marguerite-Marie, tableau XIXe. 

 

Il faudrait donc passer aujourd’hui d’une lecture séparée à une lecture croisée ou parallèle des expériences sociales et culturelles féminines et masculines de la foi. Il faut également souligner une autre illusion d’optique : si l’on est prêt à envisager un espace religieux masculin en accord avec celui des femmes, c’est bien celui des clercs. S’il existe une relative indigence des travaux portant sur les hommes catholiques et leurs piétés  - peut-être à l’exception du récent et riche travail de Mathieu de Bréjon de Lavergnée portant sur les messieurs de la Société de Saint-Vincent de Paul de Paris (Brejon de Lavergnée 2008) - la bibliographie portant sur les religieux, prêtres et les curés est finalement depuis longtemps plus riche, variée et abondante (Boutry 1986 ; Lemaître 2002). De même qu’il existe très peu voire aucune histoire des laïcs - des deux sexes - (Masson 1997 ; Pierrard 1988), le clergé fait depuis longtemps l’objet d’investigation. L’étude du masculin catholique reste donc jusqu’à présent marginal, parcellaire et balbutiante. Mais si elle se développe, cela n’est pas sans poser un certain nombre de problèmes de concepts et de méthodes.

 

Fin de la première partie. 

Suite : 

 

 

Bibliographie

 

Benoît, Jacques (2000), Le Sacré-Coeur et les femmes de 1870 à 1960 (Paris: L'Atelier).

 

Boulard, Fernand (ed.), (1982), Matériaux pour l'histoire religieuse du peuple français XIXe-XXe siècles. Région de Paris, Haute-Normandie, Pays de la Loire, Centre (Paris: EHESS).

 

Boutry, Philippe (1986), Prêtres et paroisses au pays du curé d'Ars (Histoire; Paris: Cerf) 706 p.

 

--- (2006), 'De la sociologie religieuse à l'histoire sociale et culturelle du religieux', Le Mouvement Social, 215 (2), 3-8.

 

Brejon de Lavergnée, Matthieu (2008), La Société Saint-Vincent de Paul au XIXe. Un fleuron du catholicisme social (Paris: Cerf) 713 p.

 

Campiche, Roland (dir.) (1996), 'La Religion, frein à l'égalité hommes/femmes ?', Archives des Sciences sociales des religions, 95.

 

Fouilloux, Etienne (1995), 'Femmes et catholicisme dans la France contemporaine', Clio, Histoire, femmes et société, 2.

 

Gibson, Ralph (janvier-juin 1993), 'Le Catholicisme et les femmes en France au XIXème siècle', Revue d'histoire de l'Eglise de France, LXXIX (201), 63-94.

 

Langlois, Claude (1984), Le Catholicisme au féminin. Les Congrégations françaises à Supérieure Majeure au XIX° siècle (Paris: Cerf).

 

--- (1995), '"Toujours plus pratiquantes". La permanence du dimorphisme sexuel dans le catholicisme français contemporain', Clio, Histoire, femmes et société, 2.

 

Lemaître, Nicole (ed.), (2002), Histoire des curés (Paris: Fayard) 523 p.

 

Masson, Catherine (1997), Les Laïcs dans le souffle de l'histoire (Paris: Cerf).

 

Pierrard, Pierre (1988), Les Laïcs dans l'Eglise de France : XIXe-XXe siècles (Paris: Editions ouvrières) 298 p.

 

Sohn, Anne-Marie (mai 2006), 'Histoire des hommes et des masculinités', Historiens et Géographes, 394 (Dossier : Histoire du travail des femmes (3) (Epoque contemporaine)).

 

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