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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

Elle aimait l’Eglise. Mère Julia Verhaeghe et la naissance de la famille spirituelle «l’Oeuvre», Bregenz, Famille Spirituelle «l’Oeuvre», 2007.

 

Nous évoquons aujourd’hui un livre, qui nous a été offert et auquel nous ne me pensions pas nous attarder, avant que nous nous plongions avec une grande curiosité dedans tant il suscita des interrogations et des découvertes. Il s’agit de la biographie de Julia Verhaeghe (1910-1997) fondatrice d’une congrégation religieuse : les soeurs de l’Oeuvre.


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Pourquoi se pencher sur une biographie, au tirage confidentiel, communiquée seulement aux amis et familiers de cette petite famille religieuse d’origine belge? car elle nous a semblé assez symptomatique de la façon dont une mémoire du XXe siècle se met en place actuellement dans les milieux conservateurs catholiques contemporains.

 

On est conscient qu’on ne peut pas vraiment critiquer cet ouvrage sur le front strictement intellectuel, car il ne relève pas du genre universitaire ou du débat d’idée. C’est avant tout une profession de foi, infalsifiable et éminemment respectable, de croyant-e-s sincères et engagé-e-s. Il s’agit d’un tome de mémoire à tonalité hagiographique qui retrace la vie de Mère Julia et de la famille spirituelle qu’elle a mis en place. D’ailleurs, cet ouvrage nous a été gratuitement donné : il se veut porteur d’un message et sûrement d’un rêve de notoriété. Les familiers de l’Oeuvre cherchent à sensibiliser le public catholique à la grandeur d’âme de mère Julia et sûrement espèrent, plus ou moins, secrètement hâter sa reconnaissance officielle. A de nombreux égards, l’ouvrage ressemble à un procès de béatification ou de canonisation. Il rassemble de manière érudite des éléments biographiques et chronologiques et tâche d’en tirer une conclusion spirituelle. Comme dans les vies de fondatrices, une large place est laissée à l’analyse des états d’âme, de leurs variations, de la façon dont Mère Julia affine la perception spirituelle de sa vocation à travers de nombreux extraits de lettres, de confidences, de mémoriaux. On trouvera aussi classiquement la dramatique des douleurs et des maladies propres aux biographies de mystique. A travers cet ouvrage, la communauté naissante des soeurs, pères, frères et familiers de l’Oeuvre sont en train d’interpréter la vie de leur fondatrice en vue d’en tirer un testament spirituel et un programme d’action pour leur vie d’aujourd’hui. On aurait pu arrêter notre lecture là et conseiller l’ouvrage aux amateurs du genre.

 

Néanmoins, ce livre se veut aussi une approche historique de la naissance de la famille spirituelle de l’Oeuvre et, dans sa dimension mémorielle, il nous a interpelé. Le texte s’organise selon un plan chronologique et rappelle de manière régulière le contexte historique de la Belgique et de l’Eglise catholique. Les sources sont citées, la documentation utilisée figure intégralement en bibliographie et il y a des annexes qui reproduisent des documents ou donnent des éléments d’information. Il s’agit en fait d’un beau document d’histoire «religieuse» ou «confessionnelle» : le récit des acteurs catholiques organisé en vue de la compréhension catholique des événements. C’est à ce titre en fait qu’il nous intéresse au plus haut point. Il nous semble être un excellent support de réflexion sur une mémoire en train de se mettre en place dans l’Eglise catholique romaine. Dans le détail : la mémoire des acteurs religieux de la Curie engagés aujourd’hui dans le programme ratzigérien, puis pontifical, de restauration d’une Eglise visible, sûre d’elle-même et de ses institutions traditionnelles, qui cherche à atténuer la rupture du Concile Vatican II quitte à être oublieux de certains événements et certains contextes. Une bonne fabrique de la mémoire.

 

Le titre de l’ouvrage est d’ailleurs d’emblée un signal assez clair «Elle aimait l’Eglise»... Non Jésus ou Dieu, ou bien même l’humanité souffrante, mais l’Eglise... Autour du texte principal - dans les préfaces, les témoignages placés en annexe -, il est facile de mettre au jour une sociologie d’acteurs ayant des valeurs convergentes. On y trouve le cardinal Ratzinger qui a prêché lors de la messe d’approbation pontificale de la congrégation catholique (2001), Philip Boyce évêque de Raphore (Irlande), carme déchaux, protecteur ecclésiastique de la congrégation depuis 1972 connu pour ses sensibilités traditionnelles et le cardinal Léo Scheffczyk un des théologiens de la Congrégation de la Doctrine de la Foi, connu pour son rôle dans la rédaction des documents comme Ordinatio Sacerdotalis (lettre de Jean-Paul II rappelant la doctrine traditionnelle de l’exclusion des femmes de l’ordre sacerdotal dans l’Eglise catholique). S’il n’y a pas de nom d’auteur explicite, le site Internet de la Famille Spirituelle de l’Oeuvre rappelle que l’ouvrage a été présenté de manière publique à Rome sous les auspices de l’Université Sacro Cuore, du Cardinal Ruini (président de la conférence épiscopale italienne) et du même cardinal Léo Scheffczyk (1). Doit-on penser qu’il est le rédacteur de cet ouvrage, lui qui a déjà signé une autre biographie : Julia Verhaeghe - une femme croyante dans l’Eglise (2) ? C’est une hypothèse recevable confirmée à la page 293 de l’ouvrage.

Dans la kirielle d’acteurs ecclésiastiques sollicités, on relève également que la successeure de Mère Julia, la supérieure des soeurs de l’Oeuvre, ne signe aucun texte de l’ouvrage, ni préface, ni postface. Nous sommes devant le cas d’école d’une vie de femmes mise en ordre par les hommes. Comment la vie de Mère Julia devient-elle dans leur récit l’archétype romain de ce que doit être une sainte femme catholique en contexte contemporain de crise d'évidence du Magistère catholique ?

 

 

◊ Chronologie sommaire de la vie de Julia Verhaeghe  ◊

 

1910 : naissance de Julia Verhaeghe dans une famille modeste de Flandres Occidentale

1917-1920 : les Verhaeghe fuient la ligne de front et se réfugient à Lembeek

1924-1930 : Julia s’engage comme domestique dans des familles belges et françaises

1929 : grave accident du travail (chute), plusieurs opérations et des séquelles physiques importantes.

1934 : expérience spirituelle fondatrice : la "Sainte Alliance", entre dans le Tiers-Ordre du Carmel

1930-1941 : convalescence dans la maison familiale, soutien de famille.

1941 : direction d’un groupe jociste de domestiques à Courtrai

1942-1944 : retour dans sa famille pour s’occuper de sa soeur et de sa mère

1944-1949 : mise en place de la première communauté de soeurs à Saint-Nicolas

1948 : Emménagement à Bruxelles

1950 : Emménagement dans le couvent de Villiers-Notre-Dame - fin de la collaboration de l’Oeuvre à l’Action catholique ouvrière

1959 : l’évêque de Tournai reconnaît l’union pieuse

1963 : première installation en dehors de Belgique (Autriche), début de l’expansion internationale

1965 : arrivée à Rome des soeurs (Collegium Saint Paul)

1986 : naissance de la communauté des prêtres de l’Oeuvre

1997 : mort de Julia Verhaeghe

1999 : reconnaisance de droit diocésain (Rome)

2001 : reconnaissance de droit pontifical

 

 

♦ Julia Verhaeghe, une spiritualité dans la Belgique de l’entre-deux-guerres

 

A 24 ans, Julia Verhaeghe fait une expérience mystique qui la marquera toute sa vie. Elle se sent appeler à travailler à «l’Oeuvre» du Seigneur, une oeuvre de baptisés liés de manière spécifique à Dieu par une «Alliance Sainte». Ces deux thématiques se développeront durablement tout au long de sa vie. En 1985, elle relit rétrospectivement (avec tout ce que cela peut comporter de reconstruction mémorielle) cet appel décisif :

 

"Dans sa Lumière, j’ai compris que la grâce de la ‘Sainte Alliance» serait offerte à beaucoup d’autres qui, en ces temps marqués par l’Amour et la Miséricorde de Dieu offriraient aussi leur vie. Ils seraient un reflet du mystère de l’Eglise pour aider à panser les blessures qui lui sont infligées dans le monde entier, et même en son propre sein, par des doctrines et des moeurs erronés" (3)


Julia a en effet développé une foi très critique de la modernité, en refus du monde contemporain, et très attentive à respecter l’enseignement de l’Eglise.

 

La foi des mères

 

On retrouve chez Julia cette foi des mères dont a parlé Delumeau (4), un attachement viscéral aux pratiques traditionnelles et à l’enseignement moral catholique appliqué au quotidien et à la vie domestique. Mère Julia est une spirituelle pas une intellectuelle. Issue d’un milieu populaire, elle ne poursuit pas ses études au-delà de l’école primaire. Elle parle flamand, ce qui est un marqueur social significatif dans la Belgique de l’époque, et apprend le français auprès des enfants dont elle s’occupe en tant que gouvernante. Julia fonde toujours son jugement en accord de ses confesseurs (un prêtre diocésain puis un carme déchaux) et se fie totalement à l’autorité des hommes d’Eglise. Les dévotions populaires (pèlerinages) et les pratiques sacramentelles classiques (messe, adoration du Saint Sacrement, confession) sont pour elles des ressources spirituelles de grande importance. C’est sur ces principes, qu’on trouve chez de nombreuses femmes catholiques de sa génération, qu’elle fondera ses communautés même si au-delà de la seconde Guerre mondiale, on est surpris de ne pas voir évoqué les remises en cause et les souhaits d’une plus grande autonomie de conscience.

 

Alors que dans les années cinquante, nombre de religieuses souhaitent accéder à une formation de meilleure qualité, Julia à la tête de ses jeunes communauté écarte la tentation de ce qu’elle perçoit comme un intellectualisme. La biographie nous explique ainsi que «Mère Julia met souvent en garde contre une certaine curiosité qui demande à être purifiée. Dans sa jeunesse elle s’était rendu compte elle-même qu’elle ne devait pas lire tous les ouvrages qui lui tombaient sous la main» (5).


Une interprétation millénariste de saint Paul

 

Le monde contemporain tel qui s’offre à Julia enfant et adolescente est celui des guerres (l’exil lié à la première Guerre mondiale, l’occupation allemande de la seconde Guerre mondiale), la montée des totalitarismes, les enjeux idéologiques autour de l’essor du communisme en Europe de l’Ouest. Choississant d’une certaine manière la troisième voie que lui offre l’Eglise catholique, elle renvoie dos à dos matérialisme, libéralisme et socialisme. Cette intuition elle la fonde dans saint Paul et l’épître à Timothée (2 : 4-3) « un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la sainte doctrine».

 

On ne peut pas écrire que Julia est anti-moderne ou réactionnaire, ce qui l’anime est davantage un intégralisme catholique qui refuse l’autonomie du monde contemporain. D’une certaine manière, la jeune Julia profite d’ailleurs des moyens modernes que déploie l’Eglise catholique pour répondre à la sécularisation. Elle participe à l’action catholique dès son enfance par le biais des croisades eucharistiques. Julia accède également aux prières de la messe (et donc aux textes de la Bible) grâce au Mouvement liturgique belge qui distribue des missels latins-néérlandais, ce qui constitue à l’époque une évolution capitale pour les catholiques. En 1925, elle est classiquement marquée par la canonisation de Sainte Thérèse de Lisieux, modèle de cette génération, mais des éléments venant de la culture de masse peuvent nourrir sa spiritualité. En 1929, le film de Cecil B. de Mill retraçant la vie de Jésus (le Roi des rois, 1927) l’affecte profondément. A l’issue de la projection, elle rapporte avoir connu une véritable «grâce de conversion».

 

La spiritualité de la couronne d’épines

 

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Un des traits encore marquants aujourd’hui de la spiritualité de l’Oeuvre est la dévotion à la couronne d’épines. La couronne d’épines est en effet l’emblème de la communauté et les soeurs font leur profession et récitent certains offices avec une impressionnante couronne d’épines blanche sur la tête. Cette dévotion est née chez Julia alors que suite à un très grave accident du travail elle doit subir de nombreuses opérations chirurgicales et passer de nombreux jours alitée. En 1934, cette expérience précise l’idée de la «sainte alliance», cette dernière est participation à la souffrance du Christ pour le rachat des échés du monde dans l’Eglise :


« j’ai pu comprendre que la couronne d’épines aurait une grande signification dans ma vie. Je l’ai acceptée, bien que le contenu ne m’en fût dévoilé que plus tard et je me suis offerte en victime» (6).

 

La reconnaissance officielle par l’Eglise catholique du charisme de l’Oeuvre révèle d’ailleurs l’interprétation très anti-mondaine de la dévotion à la couronne d’épines. Dans l’homélie prononcée lors de la messe suivant l’approbation pontificale de la communauté (2001), le cardinal Ratzinger précise le sens de la couronne d’épines. Elle est le symbole actif de la contradiction de la foi catholique avec les valeurs du monde :

 

« l’union (aux) souffrances (du Christ), cela signifie être prêt à prendre sur soi les blessures de la vérité. Quiconque s’engage pour la vérité dans un monde où le mensonge est plus commode, accepte des blessures sur sa propre personne. Quiconque s’engage en ce monde au service de l’amour, contraire à l’égoïsme qui est plus fréquent en l’home, accepte des blessures, dit oui au Coeur transpercé, dit oui à la Couronne d’épines» (7)

 

Comment comprendre les accents très piètistes et conservateurs de la foi de Mère Julia ? Ce pacte religieux biographique n’est pas surprenant si on replace Julia dans le contexte social, religieux et politique de la Belgique de l’entre-deux-guerres. Dans une fragilité matérielle et économique, et sans les ressources laissées aux hommes ou aux classes sociales plus élevées (études, vie publique citoyenne, travail qualifié), l’Eglise catholique a pu être pour Julia un espace d’affranchissement et de réalisation personnelle de premier ordre. Attaquer l’Eglise catholique constituait sûrement pour elle une atteinte à ce qu’elle avait de plus cher et c’est dans ce cadre qu’elle jugeait la société. Ce qui est plus intéressant dans la trajectoire de Julia est la focalisation sur le temps long et dans un contexte changeant sur les valeurs de combat du catholicisme de l’entre-deux-guerres et au moment même où l’action catholique en contestait de plus en plus la teneur et en déplaçait les enjeux...

 

 

♦ le poids de la JOCF : modèle ou antimodèle ?

 

Mère Julia mettra longtemps avant de savoir comment organiser précisément «l’Oeuvre» dans un contexte où la vie religieuse classique s’essouffle et où les nouvelles formes d’engagements militants, notamment l’Action Catholique spécialisée, se développent. Il y a visiblement dans le récit fait des événements une mémoire «en souffrance» dans la relation entre Julia et les premières soeurs et la JOCF.

 

Une naissance aux marges de la JOCF

 

Julia est proche de la JOCF. Son directeur de conscience, l’abbé Cyril Hillewaere est l’aumônier jociste de sa paroisse et un ami personnel du père Cardjin (fondateur de la JOC). Durant l’Occupation allemande de la Belgique, c’est à lui que Cardjin confie ses archives les plus importantes. Vu l’origine social et le milieu professionnel de Julia, cette dernière est orientée par lui vers la JOCF. Lors de son passage à Courtrai en 1942, elle rayonne par son engagement au sein de la section jociste des bonnes. D’un autre côté, Julia a néanmoins dû mal à se reconnaître dans le militantisme du «voir, juger, agir». A Coutrai, la biographie évoque déjà des «désaccords» (sans précision) avec les dirigeants de la JOCF.

 

L'ouvrage révèle bien les enjeux spirituels des milieux catholiques de l’époque : le primat du spirituel sur le temporel, la concurrence entre action catholique et vie religieuse, etc. Julia refuse d’entrer au Carmel pour des raisons de santé (qui l’empêcherait de respecter totalement la règle) et privilégie plutôt le tiers-ordre carmélitain. Cette influence carmélitaine (encouragée par son directeur de conscience quand elle réside à Courtrai : le père Berthold de Jésus) explique sûrement son souci pour la qualité d'une vie intérieure, même dans l’engagement apostolique. Cette sensibilité l’amène également à ne pas totalement à se reconnaître dans le primat de l’apostolat des jocistes...

 

La rupture

 

Jusqu’aux années cinquante, et sous l’influence du Père Hillewaere visiblement, Julia tâche néanmoins de faire coller son mouvement aux cadres de l’Action Catholique avant de finalement prendre conscience que ce n’est pas possible. Dans une lettre de 1988 (8), elle rappelle que «au début nous étions convaincus dans un certain sens que l’Oeuvre devait se développer au sein de l’Action Catholique jusqu’à en devenir un de ses rouages»Dans l’après-guerre, les premières communautés organisées à Bruxelles et dans ses environs collaborent encore avec la JOC : les appelées dirigent des foyers jocistes, servent au restaurant du centre principal de la JOC de Bruxelles, etc.

 

Néanmoins la rupture est de plus en plus grande. On imagine que dans le progressisme chrétien des années cinquante, la politisation grandissante des jocistes et leur rapprochement des communistes créent des tensions avec la réserve de Julia quant à l’engagement séculier. Dans un premier temps, en vue d’organiser l’enseignement des aides familiales, les soeurs de l’Oeuvre se rapprochent de la «Ligue des Femmes» et du «Mouvement Populaire des Familles» sans succès car rapidement les deux mouvements sont en tension. Finalement la rupture en 1950 entre Cardjin et Hillewaere consacre la rupture entre l’Oeuvre et l’Action Catholique.


 

Contrairement au mouvement de sa génération qui conduit nombre de militants jocistes du service de l’Eglise à l’engagement dans le monde où le primat de la grâce est vu, Julia se rapproche de plus en plus de l’institution catholique. En cela sa vie est intéressante. En 1947, elle refuse la formule neuve des «instituts séculiers» (société de consacrées pouvant vivre séparément dans le monde pour l’apostolat). En 1950, l’installation dans un ancien couvent de Villiers et le développement d’une forme de vie religieuse plus tradiitonnelle (autour de la dévotion au Saint-Sacrement) consacrent cette évolution. L’oeuvre sera finalement une congrégation religieuse féminine.

 

Ecrire la rupture

 

Cet enjeu mémoriel de la rupture court dans tout l’ouvrage. Pour s’en sortir, le rédacteur loue l’Action Catholique - une chapitre entier est consacré à «Joseph Cardjin et la Jeunesse Ouvrière Chrétienne» alors que ce dernier n’a pas participé directement à la naissance de l’Oeuvre - tout en en montrant que la finalité apostolique a peu à peu dévié. Dès l’entre-deux-guerres, Mère Julia aurait senti les impasses de la JOC :

 

«Tout en voyant clairement l’influence positive de la JOC, elle pressent déjà les dangers auxquels certains des cadres et des membres de l’Action Catholique seraient bientôt exposés par manque de maturité spirituelle et de constance dans le développement rapide du mouvement et sa volonté de toucher les masses... Julia souligne régulièrement que trop peu de dirigeants et de dirigeantes sont suffisamment préparés à la mission exigeante qui est la leur, de diriger et de former avec clairvoyance les consciences de tant de jeunes» (9)

 

Relecture rétrospective des événements ? Julia a-t-elle eu dès les années trente une vision si claire et précise des limites de la JOC ? N’y a-t-il pas une réécriture dans le sens de la rupture consommée des années cinquante ? Il faudrait se lancer dans des recherches qui nous dépassent pour y répondre de manière si précise, mais cela reflète assez justement le malaise que peut créer ce texte....

 

A plusieurs reprises on relèvera quelques formulations intéressantes, non objectivement fausses ou contestables , mais plutôt orientée dans une condamnation nette du libéralisme politique et économique. Il s’agit plutôt de raccourcis rhétoriques parfois, de formules paternalistes souvent, de biais mémoriels liés aux ouvrages utilisés (de seconde main, reflétant des historiographies anciennes) non compensés par des nuances qu’auraient pu apporter des travaux plus récents ou des analyses plus fines. Quelques petites perles :

 

♥ Sur les causes de la première Guerre : "la première Guerre mondiale éclate en 1914. Ce conflit atroce trouve l'une de ses causes dans le nationalisme qui s'est développé depuis la Révolution française depuis 1789. De plus, la puissance militaire des différentes nations a augmenté avec l"introduction du service militaire obligatoire, ce qui a favorisé l'entrée dans la guerre" (10). 

 
♥ Sur le monde ouvrier : « afin d’assurer la subsistance de la famille, le père cherche du travail dans une usine. Avec tristesse, il constate qu’une mentalité libérale et matérialiste s’est largement installé dans le milieu ouvrier». (11)


 ♥ Sur le développement matériel et les changements de mode de vie : « (Julia) découvre les possibilités qu’offre l’accroissement du bien-être et le danger qu’il représente pour la foi et la vie chrétienne» ; « l’une des (soeurs) dirige un foyer pour les jeunes filles employées dans les casernes des troupes britanniques et confrontées à de nombreux problèmes humains et moraux»  ; « très tôt, Mère Julia peut reconnaître les dangers que l’individualisme grandissant représente pour la vie consacrée» (12)


 ♥ Sur le paysage politique des années quarante : « le discernement dont elle dotée lui permet de saisir clairement les courants d’esprit qui se répandent : individualisme, libéralisme, communisme et matérialisme avec leurs effets sur la pensée, la sensibilité et le comportement humain» (13) 


♥ Sur les jocistes : «objectivement l’activisme manifeste du mouvement, ses objectifs orientés toujours davantage vers les réalités matérielles, la recherche du succès pour beaucoup des membres, faisaient preuve de lacunes internes qui, en fin de compte, n’étaient pas favorables à l’épanouissement d’une vie chrétienne authentique» (14) 

 

La vie de Mère Julia devient un exemplum, l’objet d’une démonstration qui ne cherche pas tant à contextualiser et analyser les événements qu’à révéler le sens de l’histoire, les impasses du libéralisme et, en sous main, du progressisme chrétien pour ramener à l’institution catholique. Page 249 la rupture avec la JOC est symptomatiquement présentée ainsi :

 

«Mère Julia et le Père Hillewaere ont dû emprunter avec la jeune communauté qui se différencie, à maints égards de l’Action Catholique. En effet, ils ne pouvaient concevoir la vocation de l’Oeuvre comme un mouvement de masse, mais plutôt comme une famille spirituelle qui devait contribuer au renouveau intérieur du peuple de Dieu et à l’édification du Corps Mystique. Il ne s’agit pas, en premier lieu, de servir un objectif humain et social, mais bien davantage, de promouvoir une foi vivante, qui pénètre tous les domaines de la vie, en vertu de l’unité pour laquelle Jésus a prié au Cénacle, et d’un amour authentique pour l’Eglise»

 

Mais cette analyse est-elle à comprendre pour les années cinquante ou au regard du grand absent de ce texte, qui semble pourtant le hanter, du Concile et des années soixante et soixante-dix ?

 

 

♦ Ombres & Lumières d’une vie au service de l’Eglise ?

 

Si la vie et l’oeuvre de Mère Julia s’expliquent à partir de la séquence de l’entre-deux-guerres et l’immédiat après-guerre, on ne peut s’empêcher de voir comment les rédacteurs l’informent de problématiques et d’enjeux intellectuels postérieurs pour en faire un modèle de femme d’Eglise dans un contexte où la place des femmes dans l’Eglise et le rapport laïcs/clercs restent problématiquement reçus.

 

Un grave problème chronologique : l’occultation des 47 dernières années ?

 

C’est un peu brutalement que le récit aménage une immense ellipse à la p. 260. Nous passons ex abrupto de 1950 à 1997, de l’ouverture de la chapelle au couvent de Villiers à la mort de Julia dans un couvent autrichien (Thalbach). Un «aperçu de l’évolution ultérieure» (p. 266-271) présente surtout l’évolution canonique et l’expansion géographique de l’Oeuvre. Rien n’indique que l’ouvrage sera suivi d’un second tome...

 

Des 47 dernières années de la vie de Mère Julia, on ne saura rien. La grande limite de ce texte vient en effet du fait qu’il est difficile d’occulter pour la vie religieuse féminine la période de l’après-guerre, la séquence qui se met en place après le pontificat de Pie XII : l’annonce du Concile par Jean XXIII (1959), le Concile (1962-1965) et les grandes mutations socio-économiques des «révolutions» étudiantes et féministes des années soixante-dix. Comment Mère Julia et la congrégation de l’Oeuvre ont-elles reçu le Concile ? Comment les soeurs de l’Oeuvre ont-elles vécu l’essor du second féminisme européen ? Comment les soeurs ont-elles reçu les appels conciliaires au féminisme chrétien tel que le développèrent l’encyclique Pacem in Terris (1963) de Jean XXIII, de l’année de la Femme proclamé par Paul VI (1975) ? Comment les soeurs ont-elles infléchi leur action pastorale dans le sens du Concile ? Comment Julia critique de l’apostolat des laïcs de l’Action Catholique a-t-elle reçu les textes du Concile qui confortaient un certain nombre de leurs intuitions ? Comment Julia passe-t-elle de la Belgique à l'Autriche ? Autant de questions qui resteront en suspens.

 

Une fondatrice, des prêtres, des évêques

 

On comprend dans l’aperçu chronologique que les soeurs de l’Oeuvre ont connu un essor particulier vers les pays de l’ère germanique (Innsbruck, Munich) et des grands centres identitaires du catholicisme (Rome, Jérusalem) au gré de rencontres de prêtres et d’évêques d’une sensibilité particulière. La mort du père Hillewaere (1972) on note un infléchissement qui n’est pas très clairement développé : l’Oeuvre s’ouvre à une «communauté sacerdotale». Les soeurs s’adjoignent d’une communauté de prêtres et de séminaristes et prennent comme recteur de la famille spirituelle un prêtre. Dans quelle mesure la dimension du charisme auxiliaire du sacerdoce engagée dans les travaux ménagers se développe à partir de ce moment là ? On aimerait plus d’éléments. Le changement de confesseur a-t-il fait évoluer le projet de Julia ? Après le père Hillewaere, un carme le père Doyle, des évêques allemands et autrichiens semblent acquérir une grande place dans la structuration de la vie spirituelle.

 

Le témoignage du cardinal Schefdczyk laisse à penser que Mère Julia, de santé fragile et au calme à Bregenz, a beaucoup délégué et s’est effacé de la fondation :

 

« c’est en cette période (les années soixante dix) qu’à Bregenz il fut présenté à la Fondatrice. L’état de santé de celle-ci déjà bien altérée à cette époque ne devait plus s’améliorer. C’est pourquoi les rencontres eurent lieu, pour la plupart dans sa chambre, et assez régulièrement, à peu près deux fois par an. C’étaient des occasions de riches échanges avec cette femme dont le corps était dans un état de faiblesse déjà avancée» (15)

 

Une illustration de la «bonne» communion d’Eglise

 

Au final, le grand maître du récit de la vie de mère Julia est le cardinal Scheffczyk qui ne la connaît qu’à partir des années soixante-dix. C’est lui qui va mettre en mots sa vie et lui donne des accents particuliers. Ce faisant il apparaît assez clairement quelle vision de l’Eglise il compte développer et quelles valeurs il défend.


  1. une vision hiérarchique du rapport des laïcs et des prêtres. IL est fort intéressant de noter que la seule encyclique citée dans l’ouvrage soit Mystici Corporis de Pie XII (1943), texte qui confirme que l’apostolat des laïcs n’a de sens qu’en communion avec la tête de l’Eglise, le Christ, et des prêtres qui agissent en sa personne. L’occultation des textes ultérieures est entretenue tout au long de l’ouvrage comme si «l’Oeuvre» s’enracinait dans une spiritualité ne puisant pas dans les textes au-delà des années cinquante alors que la famille spirituelle comporte une branche de laïcs. (16). Lorsqu’est évoqué le Concile Vatican II c’est dans le sens de l’interprétation classique du concept de «Communio» (associé à la revue du même nom créé en 1976 par des personnalités comme Balthasar et Ratzinger) (17) .
  2.  Un primat accordé à la rectitude dogmatique avant toute forme d’engagement social et public. Mère Julia qui n’a jamais véritablement poussé ses filles à travailler dans la sphère publique mais davantage aux services ecclésiaux (services domestiques, bibliothèques) ou dans la sphère privée familiale (aides familiales) devient le paradigme de la bonne laïque cumulant à la fois la modestie des femmes et la soumission théologique à la norme produite par les hommes dans un contexte où elles ne vont plus de soi :

 

« dans la confrontation spirituelle avec la situation ambiguë de son temps, il se développa dans la jeune femme une attitude fondamentale que l’on pourrait tout simplement défgiir comme une recherche de l’authenticité catholique. Cette recherche s’intensifia toujours davantage et se cristallisa jusqu’à devenir un souci primordial dans la vie et la mission de Mère Julia, souci qui consista à garder la Foi catholique dans toute sa pureté, en conformité avec la profession de foi authentiques de l’Eglise. Cet élan était présent dans ses paroles. Il s’agissait du don charismatique du sens aigu et pur de la vérité à la lumière de la foi, ce qui lui inspirati ce qu’elle appelait toujours le discernement entre ‘vérité absolue’ et ‘vérité relative’. Par ‘vérité relative’ elle entendait la notion troublée par la volonté subjective ou par une motivation entachée d’intérêt personnel. L’obligation vis-à-vis de la vérité de la foi était liée à la droiture de sa penséée fondée dans une conscience pure et dans la vie de l’Eglise. Cette rectitude ne se limitait pas à la vie authentique (...) mais s’exprimait aussi dans l’attachement spirituel au dogme et à la doctrine de l’Eglise» (18)

 

***

 

Au final, la lecture de la biographie de Julia Verhaeghe par le cardinal Scheffczyck éveille en nous un double sentiment : curiosité et intérêt, puis malaise.

D’un côté, on est frappé par le parcours de Mère Julia. On est saisi par la volonté ferme de cette femme à accomplir ce à quoi elle se sent destinée au nom d’un appel mystique supérieur. Même si elle a des positions très conservatrices ou classiques, ces dernières peuvent s’expliquer dans un contexte socio-culturel (évoqué mais peu explicité dans l’ouvrage) et relèvent aussi de la liberté du sujet historique ! A partir des faibles ressources sociales à sa disposition (argent, diplôme, formation), Julia a accompli de grandes choses et d’une certaine manière déplacé nombre d’attendus sociologiques pour une femme d’un milieu ouvrier de son époque. On aimerait plus de mises en rapport avec d’autres femmes de sa génération qui ont été confrontés aussi aux détresses du monde populaire féminin : nous pensons tout particulièrement à Jeanne Aubert ou Madeleine Delbrêl.

D’un autre côté, on reste très mal à l’aise face à la réappropriation mémorielle qu’effectuent les hommes d’Eglise, et particulièrement le rédacteur de cet ouvrage, le cardinal Scheffczyck, de Julia. Les jugements à l’emporte-pièce sur l’Action Catholique, les démocraties libérales, le développement matériel (du milieu ouvrier), la conclusion finale sur la soumission à une Eglise cléricale maîtresse de vie et de vérité, le choix même d’un titre ramenant toute vie baptismale à l’amour de l’institution, éveillent une certaine amertume et une question : mère Julia a-t-elle vraiment mérité son biographe ?

 

 


Notes :

 

(1) http://www.oeuvre-fso.org/francais/?p=38

(2) Bregenz, Famille Spirituelle l’Oeuvre, 1999.

(3) cité p. 136, extrait d’un entretrien de 1985.

(4) Delumeau, Jean, La Religion de ma mère : les femmes et la transmission de la foi, Paris, Cerf, 1992.

(5) p. 218

(6) Lettre de 1975 citée p. 106

(7) p. 16

(8) citée p. 139

(9) p. 120

(10) p. 40

(11) p. 52 ; p. 79 ; p. 193 ;

(12) p. 216

(13) p. 176 

(14) p. 296

(15) p. 293

(16) sur l'évolution cruciale de la perception de l'apostolat des laïcs dans la Tradition catholique : Masson, Catherine, Les Laïcs dans le souffle de l'histoire, Paris, Cerf, 1997.

(17) p. 298

(18) p. 296-297


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