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Penser le genre catholique

Penser le genre catholique

Ce blog cherche à réfléchir sur la place des corps et des sexes dans les enjeux de sécularisation auxquels doit faire face e christianisme occidental à l'époque contemporaine (XIXe-XXe), et plus spécifiquement la tradition catholique, depuis les années soixante (second féminisme, révolution sexuelle, émancipation des minorités sexuelles). Il s'intéresse également aux expériences militantes et associatives qui portent ces questions au prix d'une remise en cause des normes.

De la "théorie du genre" au genre, une ouverture catholique ?

Les 28 et 29 septembre derniers se tenaient à l'Université catholique de Lille des journées d'études "Genre, pour une approche dépassionée d'un débat" auxquelles j'ai eu la chance d'être invité. Organisées par l'association Confrontations (héritière du CCIF: le Centre Catholiques des Intellectuels Français), l'événement souhait donner aux chrétiens des éléments de réflexion et de discernements sur les études de genre après les rudes polémiques sur l'arrivée de la "théorie du genre" dans les manuels de biologie à la rentrée 2011. 

 

En suivant de près sur ce blog la controverse, j'avais noté combien il était alors apparu un fossé entre une partie des catholiques et ce qu'ils appelaient "théorie du genre". Les études de genre, ramenées à cette expression, étaient principalement vues sous la forme d'une idéologie subversive et unifiée cherchant à promouvoir l'agenda des associations féministes et LGBT. J'avais relevé toutefois qu'il existait également un certain nombre d'acteurs catholiques, appartenant plutôt aux secteurs les plus intellectuels de l'Église, qui cherchaient à construire des ponts entre le patrimoine chrétien et les études de genre.

 

Avec une grande joie et beaucoup d'espoir, je découvre que cette tendance se confirme avec cet événement scientifique. Les positions très hostiles défendues sur un mode dénonciateur et imprécatoire, comme par exemple lors du colloque organisé par l'observatoire socio-politique du diocèse de Toulon-Fréjus en septembre 2011, semblent recevoir un écho moindre ou en tout cas ne sont plus représentatives de l'ensemble du catholicisme français. Peut-être que la présence d'universitaires comme l'anthropologue Pascale Bonnemère, le sociologue Érik Neveu ou l'historienne Violaine Sébillote, issu.e.s du champ laïque des études de genre, a conduit naturellement à un dialogue plus qu'à des anathèmes stériles. Face à un courant intellectuel vaste et complexe, employant de manière polysémique le terme genre et recourant à différentes méthodes d'approche, la thèse d'une théorie du genre unifiée est apparue dans toute sa faiblesse.

 

Érik Neveu, auteur d'un des manuels les plus employés pour enseigner les études de genre dans le premier cycle universitaire, a ainsi fait preuve d'une grande pertinence en montrant combien il était facile d'isoler des éléments des études de genre, surtout venant de l'univers nord-américain des cultural studies, pour faire prendre des traits extrêmes à un champ d'étude reposant somme toute sur de nombreuses études de cas concrètes au travail ou dans la famille ou bien encore à l'échelle du quotidien. Le philosophe Michel Boyancé, doyen de l'IPC un institut universitaire d'études philosophiques et psychologiques issu de l'enseignement libre, qui était intervenu à l'automne 2011 à plusieurs reprises auprès d'acteurs catholiques pour les sensibiliser aux risques potentiels du nouveau programme de SVT, a affiné ses positions. Il apelle désormais à ne pas faire dire au concept de genre ce qu'il ne dit pas et surtout ne pas le réduire à un emploi univoque. Michel Boyancé continue toutefois de critiquer le genre à partir d'une philosophie personnaliste où l'individu n'est pas qu'un corps socialisé dans un genre mais une "personne".

 

Dans ce contexte général, l'article de la version électronique du journal la Croix présentant l'événement est éditorialement plus que surprenant. Il donne la parole à Christian de Flavigny, psychiatre, non seulement absent de l'événement, mais qui éconduit de surcroît l'idée d'une théorie du genre unifiée, s'opposant frontalement aux théories psychanalytiques et portant en elle-même le risque d'un "endoctrinement" Un participant du colloque me confie d'ailleurs à ce sujet : "les psychanalystes ne connaissent pas vraiment les théories du genre, ou alors, comme les catholiques, en ont peur, ce qui débouche sur une sainte alliance qui m'effraie. Sur le terrain heureusement certains analystes sont moins durs et acceptent le débat mais ce n'est pas évident du tout".

 

L'une des tables rondes a particulièrement retenu mon attention. Intitulée "le genre efface-t-il le corps?", elle donnait la parole à l'anthropologue Marie-Willy Attely, au psychanalyste Jacques Arènes et au théologien moraliste Laurent Lemoine. Même s'il centre toujours sa lecture sur Michel Foucault ou Judith Butler en écartant toute la tradition proprement française des études féministes, le psychanalyste a offert une version plus ouverte de la conférence faite en 2005 devant la conférence des évêques de France et parue en 2006 sous le titre de la problématique du genre.

 

Laurent Lemoine est allé plus aux racines de la problématique réception catholique du genre. Prenant la question du genre comme révélatrice de la place du catholicisme dans la modernité, il s'est attaché à réfléchir sur la possibilité d'une point de rencontre entre la raison laïque et la raison religieuse (entendue au sens d'une raison située dans le point de vue de la foi chrétienne). Appelant à la nécessaire rationalité critique même lorsqu'on est porté par la foi dans les débats théoriques, il a rappelé que le caractère hétérogène des études de genre non réductibles de stériles réfléxions. Si elles ébranlent les savoirs traditionnels, la loi naturelle par exemple, il veut les voir comme des appels à approfondir la doctrine chrétienne. Peut-on considérer les études de genre de la même façon que dans les années soixante dix des théologiens étaient prêts à prendre l'athéisme comme un défi potentiellement positif pour la théologie? Le frère dominicain s'est également étonné de la façon dont certains catholiques dogmatisent la psychanalyse en appelant à ne pas "tout miser sur la différence des sexes" ! 


En tout cas, je remercie du fond du coeur les membres du bureau de Confrontations et tout particulièrement le père Hervé Legrand pour la tenue de cet événement scientifique. N
ous ne manquerons pas non plus de relayer les actes de ces journées lorsqu'ils seront publiés. 

 

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